‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 4)Chapitre 19 sur 157 · Seigneur Bayard, il est mort; vous avez vaincu · texte numérisé non relu

Seigneur Bayard, il est mort; vous avez vaincu

Discours sur les Duels. 45

remua pieds ne mains. Qui fust bien desplaisant, ce fiist le bon chevaTlier Bayard, car s'il cust eu cent mille escus (ce dict le conte) , il les eust voulu avoir donnez, et qu'il eust pu vaincre vif : ce neantmoins , en recognoissant la grâce que Dieu luy avoit faict, se mit à genoux, le remerciant très humblement, puis baisa par trois fois la terre. Amprès tira son ennemy hors du camp, et dict à son parrain :

« Seigneur don Diego, en ay je assez faict? » Lequel respondict piteusement : Harto y de ma fiadOy senor Bayardo, por ?honra d^EspahaK « Vous sçavez » , dict le chevallier Bayard , «qu'il est à moy à faire du corps à ma «volunté, toutesfois je le vous rends; et « vrayment je voudrois, mon honneur sauvé, « qu'il fust autrement. » Brief les Espaignols emportarent leur champion en lamentables pleurs; et les François emmenarent le leur en joie, avec trompettes et clairons, jusques en la garnison de M. de La Palisse, où avant Que faire autre chose, le bon chevallier alla à 1 église remercier Nostre Seigneur; et puis amprès, tous firent grande joye, non sans louer grandement M. de Bayardf, lequel, non des François seulement, mais des Espaignols, fust estimé par tout le royaume de Naples l'un des accomplis gentilshommes qu'il en fust point.

Or, en ce combat il y a plusieurs choses à noter : l'une, la courtoisie que fist M. de

I. Assez, et trop, seigneur Bayard, pour Phonneur de l'Espagne. Le Ijoyal serviteur s'exprime ainsi : Tropo, seignor Bayardo, ptr l'ondre d'Espaigne.

Bayard, de rendre le corps de son ennemy au parrain et n'user de la rigueur permise envers le corps, lequel (comme il dict et qui est à noter, selon comme nous en avons dict cy dessus) estoit en sa libérale et pLeniere puissance et disposition d'en faire ce qu'il luy plairoit : faut noter aussy comme il sortit le corps hors du camp, sans le laisser là, observant en cela quelque peu de la loy rigoureuse. Il le pouvoit bien laisser là dans le camp, estanau mort , se contantant de cela , et le donner au parrain, plustost que de le tràisner par un bras ou une jambe ignominieusement comme un tronc mort ou un chien, jusques hors du camp. Mais en cela M. de Bayard, ou il le faisoit pour plus grande ostantation de victoire, ou possible qu'il n'estoit pas assez assovy de la vengeance, ou pour monstrer qu'il n'estoit point ignorant des loix du combat, qu'on luy eust pu inculper s'il ne les eust ainsin observées. Tant d'autres raisons se peuvent là dessus alléguer, qu'on n'y sçauroit fournir : je m'en ' rapporte aux grands cavalliers et capitaines en dire là dessus leur opinion, mieux que je ne sçaurois jamais dire. Une autre chose est aussy fort à noter et à discourir, à sçavoir si M. de Bayard eust pu bonnement avec son honneur refuser le combat le jour qu'il comparut, puisque c' estoit son jour de nebvre quarte, et qu'il n'estoit nullement en estât de combattre. Certes, qui veut peser et balancer justement les loix rigoureuses de ces combats, il n'y a nulle excuse quand une fois le jour du camp est assigné.

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si ce n'estoit qu'il fust attaint de maladie cxtresme, à la mort, dans un lit : encore faudroit il qu'il fiist visité fort exquisement des médecins experts et chirurgiens, voire mesmes des confidans, mais pour une fiebvre quarte, l'excuse n'estoit nullement valable; aussy M. de Bayard ne l'allégua nullement. Bien est vray, que si quelques jours avant son combat il fust allé à la guerre, et qu'il y fust esté blessé à la mort, ou cassé un bras, une jambe, ou qu'il eust esté faict impotent de son corps en ceste expédition, ou faict prisonnier de guerre, bref, s'il fust intervenu un si grand accidant, dont il s'en peut nombrer une grande quantité, ausquels le diable mesme ne sçauroit fournir, pour cela M. de Bayard, ny tout autre, en cas pareil, ne sçauroit estre vaincu ny tumber en deshonneur; mais pour ce petit accidant de fiebvre, ^ il ne debvoit refuser, comme il ne fit, et ne voulut guieres débattre. Aussy son ennemy, le pensant bien prendre au pied levé de son advantage, renvoya bien loing les raisons de M. de La Palisse et autres ses confidans et parrains, n'estant pas si sot de donner l'advantage à son ennemy, puisqu'il avoit le choix des armes ; et le voyant foible et débile, ne voulut combattre à cheval pour l'advantager sur luy, mais à beau pied, s'en sentant mieux prévalu et sa partie mieux faicte, ce qui advint autrement. Mais pourtant faut avoir esgard sur cet exemple, de n'eslargir aucun point de courtoisie, ny le moins du monde, à son ennemy tant qu'il a les armes au poing;

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' jusqu'à ce qu'on le void soubs soy et à ses pieds. Je m asseure que plusieurs capitaines et cavalliers seront de mon opinion en cela, ne la tenant pas pourtant de raoy toute, mais de plus grands que raoy. Et- voylà pourquoy feu mon oncle de La Cnastaigneraye fist une grande faute, et ses confidans et parrains, qu'à luy appartenant l'eslection des armes de juste droit , librement et volontairement- la laissa aller au seigneur de Jarnàc son ennemy ; mais il se sentoit si brave, et vaillant et courageux, et mesprisant son ennemy, qu'il luy voulut tout céder sans nul contredict.

Toutesfois le malheur de Mars luy fust tel, qu'il y perdit la vie, non pas l'honneur, ainsin que dict M. de Montluc en son livre \ luy qui avoit tant aymé feu mondict oncle, et que mesmes (je ne luy feray point de tort de dire cela, ainsin que j'ay sceu, tant des miens que d'autres gentilshommes) feu mondict oncle avoit aydé à le pousser et faire valloir beaucoup à la cour, et bien cognoistre ses vaiUantises, encor qu'il dise que madame d'Estampes', belle sœur de M. de Jârnac, luy fust contraire, parce qu'il estoit amy et grand confidant de feu mon oncle ; mais pas maille pour cela, car il le fist autant aymer et

1 . « Une babillarde causa la mort de monsieur La Chastaigneraye. S'il m'eust voulu croire et cinq pu six de ses amis, il eust demesié sa fusée contre monsieur de Jamac d'autre sorte ; car il combattit contre sa conscience et perdit l'honneur et la vie. » (Commentaires.)^

2. Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, maîtresse de François I", et sœur de Louise de Pisseleu que Jamac avait épousée.

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cognoistre à la cour, oui estoit toute à la disposition de mondict feu oncle, et mesmes amprès la mort du roy François : aussy qu'à tout y a commencement, et les nouveaux venus sont tousjours faicts et cogneus par les vieux là où ils vont. Dadvantage, en ce temps on eust eu beau à estre vaillant, et faire autant de braves exploicts de guerre comme urt Caesar, si l'on n'estoit cogneu à la cour, ou quelqu'un ne le poussast, c' estoit peu de sa fortune ; ainsin mesmes que de mon temps j'ay veu de mes propres yeiix plusieurs braves capitaines avoir faict le diable à la guerre, et venir à la cour, s'ils n'estoient advancez et poussez par quelque courtisan, ma foy! ce rfestoit rien d eux.

Je ne pense point faire de tort à feu M. de Montluc, de dire que feu rnoii oncle ne luy a poinct nuy en son temps, mais beaucoup servy ; car j'ay veu des petits courtisans faire de bons offices à des grands, tant de guerre qu'autres, que pour un seul rapport qu'ils faisoient, ou une petite sollicitation, en moins d'un rien les voylà sur le haut de la fortune, jusques à estre aucuns chevalliers de l'Ordre. Ceux qui ont veu nos cours de France seront de mon advis.

Voylà pourquoy je ne pense poinct faire de tort à M. de Montluc, de dire que, nonobstant ses longs services, vaillances et hauts faicts, il eust besoing des faveurs, supports et bons offices de ses amis ; car mesmes je l'ay veu en ses plus grands advancemens d'estat et de charges, autant affamé et nécessiteux de faveur qu'un autre, pour les charitez que j'ay veu

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$0 Livre II, Chapitre II.

raoy mesme et ouy à la cour luy prester.

Voylà pourquoy je m'estonne encore un coup que luy, ayant trouvé un si bon et franc amy que feu mon oncle à la cour, et tel qu'il estoit très favory du roy et de M. le Dauphin, ses maistres, et de tous les plus grands, ne debvoit am,près sa mort, avoir passé ce mot d'avoir perdu 1 honneur ; car nul ne le perd en ce jeu, s'il ne se rend comme un poltron pour sauver sa vie : mais il ne se rendit jamais, disant tou^joiu's : « Tuez-moy »; et fist il bien plus; car ainsin qu'on lepensoit, de despit, s'arracha ses emplastres, et rendit ses playes plus grandes qu'elles n'estoient, par ses mains, ses doigts et ses ongles, contre la force et le gré de tous ceux qui le tenoient, et de ses chirurgiens. Feu M. de Gu^çe (dict lors M. d'Aumalle), son parrain, fist faire son tumbeau tel et digne de la valeur de son filleul, qui dict autrement que M' de Montluc. Il est à la mode antique romaine, en latin, que je ne mettray icy selon son original, pour fiiyr une longueur, mais selon sa version..

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