I. Général, de toute une nation
Discours sur les Duels. ^9
qu'il le fist pour une considération, craignant que s'il usoit ou abusoit par trop de la victoire, et par une cruelle mort ou autre ignominie, qu'il n'esmeust les soldats françois qui estoient tous là assemblez et qu'ils ne se mutinassent contre luy, et [à] luy mesme ne luy donnassent la mort qu'il eust donné à l'autre : comme de vray. aucuns en murmuroient, voire
Su'ils estoient tort faschez d'avoir veu celuy e leur nation ainsin vaincu par l'Italien, et n'y eust eu guieres à faire qu'ils n'eussent feict des foux. Vbylà pourquoy cet Italien fust fort sage et advisé de ne passer point par trop hors les bornes de sa victoire; si que, possible, s'il eust esté en un lieu plus asseuré pour luy, ne sçait on ce qu'il eust faict. Enfin en tels cas il laict bon estre tousjours bien considéré.
J'ay ouy dire à M. le mareschal de Vieilleville, grand amy et compaignon de mondict oncle (aussy disoit on à la cour :
Chastaigneraye, Vieilleville et Bourdillon Sont les trois grands compaignons.)
3ue si M. de Jarnac ne se fust gouverné moestement amprès son combat, comme il fist, et qu'il en eust voulu triumpher le moins du monde à la mode ancianne observée en ces choses là, qu'il s'en fust esmeu un grand esclandre; car ils bransloient la plus part (et mesmes aucuns jeunes hommes) ae la trouppe de mondict oncle, pour franchir la lice et sauter dans le camp, et y faire une rumeur et sédition bien estrange qui se pouvoit faire
6o Livre II, Chapitre IL
aysement; car la bande de mondict oncle montoit à cinq cens gentilshommes, tous esleus de la cour et de la France^ tous vestus de ses couleurs, blanc et incarnat, qui estoient assez bastans, non seulement pour desfaire la trouppe dudict seigneur de Jarnac, et luy avec elle, qui ne pouvoit monter qu'à cent gentilshommes habillez de ses couleurs blanc et noir, mais de fausser les gardes du camp, les juges, voire tout le reste de la cour ensemble, si elle eust voulu bransler; et si M. d'Aumalle eust faict le moindre semblant du monde, la partie estoit jouée avec beaucoup de sang, car tous ces braves gens et déterminez estoient désespérez du desastre et de la mort prochaine de leur vaillant champion et compaignon, comme de vray le despit et le desespoir en estoit extresme. Hà ! que si de ce temps là la noblesse françoise fiist esté aussy bien apprise et experte aux esmeutes et séditions, comme elle Fa esté despuis les premières guerres, il ne faut doubter que ces braves gentilshommes, sans aucun respect ny signal de M. d'Aumalle, n'eussent joué la partie toute entière. Ne faut non plus doubter aussy que [si] telle occasion se fust présentée despuis à feu M. de Guyze, son fils, tué à Bloys sur le poinct de ses hautes entreprises et grandes ambitions, qu'il ne l'eust prise pai' le poil, et n'eust faict mener si bien les mains, que la renommée en eust voilé par tout le monde. Il y eust un des juges pourtant *, qui
I . Le connétable de Montmorency, diaprés le récit publié dans les Additions aux Mémoires de Castelnau. (Liv. VII.)
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opina que ledict seigneur de Jarnac se pourmenast par le camp, à mode de triumphe, en trompettes sonnans et tabourins battans ; mais M. de Boysi *, très sage seigneur, parrain du seigneur âe Jarnac, n'en fust d'advis; mesmes M. de Vandosme, despuis roy de Navarre*, en dissuada le roy, qui aucunement* en bransloit dans le manche, et s'y laissoit quasy aller au dire de ce juge. Il avoit bientost oublié son fiavory. Que c'est que du monde! Si cela fust esté, pour le sieur il y eust eu de Tescandalle, mais bien grand; car la tantation en fust estée trop grande. Ainsin disoit mon susdict mareschal de Vieilleville. Voylà pourquoy il faict bon d'estre sage et modeste en telles occurrances.
Dernièrement que le feu roy Henry IlPfust tué à Saint Cloud*, il y eust (à ce que j'ay ouy conter, ceux qui le virent le sçavent mieux que moy) un jeune gentilhomme nommé l'Isle Marivaux % lequel, pour avoir esté bien aymé de son roy, et l'ayant perdu, entra en un tel desespoir de tristesse, qu'il résolut en soy de ne survivre le roy son maistre, et,
Ïjour plus glorieusement mourir en vengeant a mort de sondict maistre, il demanda si quelqu'un du party contraire ne se voudroit
Ï)oint battre et entrer au combat encontre uy. Par cas, se trouva là le seigneur de Ma-