‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 4)Chapitre 25 sur 157 · Jean de Tlsle-Marivaut · texte numérisé non relu

Jean de Tlsle-Marivaut

62 Livre II, Chapitre II.

roiies*, jeune gentilhomme aussy comme l'autre, et fort brave et vaillaint, et résolu, ainsin qu'il en avoit faict plusieurs belles preuves, qui le prist au mot aussitost. Estant donc l'heure du combat assignée venue, comparurent en braves combatans tels qu'ils estoient*, armez en hommes d'armes, et chascun monté sur un bon cheval. M. de La Ghastre, oui est un aussy bon homme d'armes comme il est bon capitaine, estoit parrain du seigneur de Marolles, lequel ayant instruit et dict à son filleul ce qu'il falloit dire, le seigneur de Marolles luy demanda comment son ennemy estoit armé à la teste, fust ou de casque ou d'une sallade^; il luy dict quec'estoit d'un casque seulement. « Tant mieux », dict il, « monsieur. Reputez moy le plus meschant homme du monde, si je ne luy donne de ma lance droit au mitan de la teste, et si je ne le tue. » A quoy il ne faillist pas; car tout ainsin qu'il l'avoit dict il le fist. S'il eust voulu, selon les loix anciennes des duels et des deffys, il eust peu disposer du corps ainsin qu'il luy eust pieu, comme de le traisner hors au camp et l'emporter avecques luy sur un

1. Claude de Marolles, né à Marolles en 1564. Il fut le père du fameux collectionneur Michel de Marolles, abbé de Villeloin, auteur de Mémoires souvent cités et dans lesquels la relation du duel n'est pas oubliée. L'abbé de Villeloin dit qu'à la cour, en parlant de son père, on disait < le brave Marolles » . •

2. Le combat eut lieu à Paris, derrière les Chartreux, quartier actuel de l'Observatoire.

3. Le casque laissait le visage à découvert. La salade avait une visière qui protégeait la figure.

Discours sur les Duels. 63

cheval ou sur un asne (cela s'eût veu une fois en une de nos guerres, je ne diray point où '); mais luy, sage et courtois, avec l'advis aussy de MM. du Maine et de La Ghastre, très sages capitaines, laissa le corps au parrain, parens et amis pour l'enterrer, et se contenta de la raison et de là gloire, avecques laquelle il entra en beaucoup d'honneur dans Paris.

Certes et luy, et MM. du Maine et de La Chastre, eurent beaucoup de considération en cela, car despit sur despit c'estoit trop amprès la mort du roy, et fust sorty possible du malheur : aussy qu'une courtoisie et gentillesse sont tousjours plus à estimer que ses contraires.

Moy estant à Rome, duvdini le sede vacante du'papePaulo IV% dit Caraffe, qui dura trois mois *, je vis faire plusieurs combats en camp clos, entre autres un de deux braves soldats romains qui avoient estez pourtant bons amis. Leurs armes deffencives estoient un morion en teste, et des manches de maille^ assez longues et advantageuses par le devant : les ofFancives estoient d'une bonne espée et dague; leurs gardes de l'un et de l'autre furent fort basses et serrées, je corps par conséquent

1 . L'auteur fait allusion au prince de Condé, tué à Jarnac et transp(7té de là sur une ânesse.

2. Paul iV étant mort le 18 aoûMjî^/et Pie IV, son successeur; n^ayant été élu que danisla nuit du 2$ au 26 décenibre, l'interrègne dura plus aue ne le dit l'auteur.

3. Je crois que par manches de^. mailles lenteur entend une tunique à manches, couvrant le haut du corps. En se baissant, ils cachaient en quelque aorte le\ir ventre, qui n'était pas protégé par la cotte de mailles.

64 Livre II, Chapitre II.

fort bas et pressé, afin qu'ils s'aydassent un peu de la maille du devant qui tenoit les manches pour garder le corps ; et de faict, ils s'en couvroient fort bien et Tun et l'autre, d'autant que lesdictes mailles n'estoient pas trop affinées ^, mais assez longues et advantageuses, qui fust cause que ny l'un ny l'autre n'advisarentguieres au corps, mais aux cuysses, dont" il y en eust un qui donna à l'autre une grande estocquade dans h cuysse, et luy fist une large ouverture, et jeta force sang. L'autre, se sentant ainsin blessé, tire d'une grande fiirie une grande estocquade et deux grands estramassons coup sur coup à la cuysse de l'autre, sans pourtant, que rien portast; mais encore fust il si malheureux, qu'en ruant ces grands coups, et l'autre en les parant, la dague luy eschappa, et ne luy resta que l'espée seule; et se sentant en tel estât, il tint fort bonne contenance et bonne garde, puis d'un visage asseuré il dict à son ennemy : « Encore que je ne sois qu'à demy armé (n'ayant ma dague), )e te monstreray que je suis homme de bien et d'honneur. » L'autre luy respondist : « Il te servira j car j'ay bien résolu de ne te la laisser point prendre, ny te faire aucun advantage ny courtoisie. » Cependant, le blessé s'affoiblissant de kon sang respandu, encore qu'il fist ce qu'il, pouvoit, ,ne peut . rien gaîg^ier sur l'autre qui estoit rusé, et qui tousjourjs temporisoit ; et, le voyant chancelier, ores deçà, ores delàj ne le vçjulut poursuivre jusqu'à la

I. Dans rédftionde Sf.'^eMontmerquéon lit affamées, qui a le sens d'écourtées. dette leçon me parait prâérable.

Discours sur les Duels. 65

mort. Il luy dict fort courtoisement : « A ceste heure, je te veux traicter non en ennemy, mais en amy d'armes et d'ancienneté. » Sur quoy les parrains advisarent soudain de les séparer et arrester la fin du combat, dont peu de temps amprès furent reconciliez et rendus amis mieux que jamais.

J'en vis un autre peu amprès, de deux soldats corses, qui entrarentencamp. Ilsestoient couverts d'un jacque, ou chemise de maille, sans manches, et ce jacque sur leur chemise simple, sans pourpoinct, encore qu'il fist assez froid, car c'estoit en autonne sur sa fin. En la teste, ils avoient un morion ; et au bout du devant du morion, il y avoit enchâssée et antée une courte dague bien trenchante et bien pointue; et ce avoit esté faict en considération de celuy qui choisissoit et donnoit les armes, d'autant qu'il se sentoit plus foible que l'autre, et craignoit la prise et la lutte, à laquelle l'autre estoit adroit et fort; et puis, ils n'avoient qu'une epée seulement. Estans entrez dans le camp fort solemnellement, ils se tirarent plusieurs coups sans se blesser; quoy voyant, le plus fort et le bon lutteur vint aux mains et aux prises, et porte son ennemy aussitost par terre, sans que l'autre le desprist jamais, ny le desamparast, mais tous deux tumbarent ensemble, le plus foible pourtant dessous ; mais le malheur fust pour le plus fort, quetumbant il se rompit un bras ; ce qui fust fort heureux au plus loible. Estans donc ainsin par terre, ce fust à eux de s'ayder de la poincte de leurs dagues qui estoient antées

Branthôme, Vlll, %

66 Livre II, Chapitre II.

aux morions, et s'en entredonnarent tant parmy le visage, dans le cou et aux bras, que tous deux demeurarent outrez de playes, et n'en pouvoient plus; et vous peux bien asseurer qu'ils combatirent tous deux en braves soldats, et quasy enragez et vrays Corses; laquelle nation certes a renom des plus courageuses et braves de l'Italie, sans faire tort aux autres. Enfin, les parrains les separarent en si misérable et piteux estât, sans emporter rien l'un de l'autre, soit en valleur, soit en honneur, soit en advantage, ny courtoisie.

Toutesfois, il y en eust un qui mourut au bout d'un mois, dont son compaignon en cuyda mourir de tristesse et ennuy : car ils s'estoient pardonnez et reconciliez, pensans tous deux mourir, ayans estez para vant grands amys.

Voylà comment vont les volontez et fortunes des personnes en ces combats. J'alleguerois un'iniinité d'exemples pareils aux precedans sur les courtoisies et discourtoisies, rigueurs, cruautez, et sur les douceurs et clémences advenues en ces combats et duels ; mais je n'aurois jamais faict. Je me contenteray, pour ce coup, de ceux que j'ay alléguez, pour parler un peu d'aucuns abus que j'ay veu remarquer, qui se font, se commettent, et arrivent en ces combats. L'un des grands est : sur les fascheuses peines et dangers à faire deffier ses ennemys, leur envoyer les cartels, les subterfuges que l'on faict pour ne les recepvoir, les manifestes qu'il faut faire publier; mais ce n'est pas tout. Les grandes

Discours sur les Duels. 67

despances qui s'y font, et principallement quand Fennemy mande àM'autre de faire provision de toutes sortes d'armes dont il se peut adviser, et quelquefois et bien sôuvant ne touchera point, ny ne parlera de celles dont il voudra combattre, ainsin que fist le seigneur de Jarnac à feu M. de La Chastaigneraye mon oncle, auquel il manda par un de ses cartels de faire provision de plus de trente sortes d'armes, tant de pied que de cheval, jusques à nommer les chevaux, comme coursiers, chevaux d'Espaigne, turcs, barbes, roussins, voire courtaux harnachez, les uns à la genette, les autres à la mantouane^, comme l'ondisoit alors, les autres à grandes selles d'armes' et grandes bardes ^ et selles rases ; et le tout se faisoit tant pour surprandre son ennemy, que pour le mettre en despanse excessive, et luy faire d'autant consummer et diminuer de son bien ; de sorte que, si mondict oncle n'eust eu des moyens de soy, et ne fust esté assisté de son roy, son bon maistre, qui luy en fournist, et de ses amys, il eust succombé soubs le faiz, ce qui certes estoit un grand abus.

Aussy, dict mon oncle, lorsque ce cartel luy fust porté : « Jarnac veut combattre mon esprit et ma bource. »

Lorsque nous allasmes au siège de Malthe *,

Page 1