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68 Livre II, Chapitre IL
je vis un fort honneste gentilhomme, et gentil chevallier italien, qui portoit le nom de Farneze. M. d'Aymard me le présenta, qui l'avoit cogneu autresfois fort familièrement; et discourant avec luy, il me conta que par une querelle qu'il avoit eue contre un autre, et pour venir au combat avec luy, qui le fuyoit tant qu'il pouvoit par ruses, subterfuges, et despanses, et brouilleries et cavillations, il luy avoit faict despandre tout son bien, qui montoit à cent mil escus une fois vaillant, si bien qu'il ne luy estoit pas resté deux cens escus de tout ce qu'il avoit, ayant esté contrainct pour obvier à la pauvreté, d'aller prendre la croix à Malthe, et se faire chevallier en l'aage de quarante ans, pour avoir au moins de quoy se pourveoir, et avoir sa vie assignée pour la fin de ses vieux jours. Je vous laisse à penser s'il n'y a pas là de l'abus et de la grand'misere. Car, combien que vous reparez vostre honneur, et sauvez vostre vie, vous l'achevez amprès avec une .grand'pauvreté et indigence, et toutesfois ces lois duellistes permettent tout cela. Un autre abus y avoit il, que ceux oui avoient un juste subjet de querelle, et qu' on les faisoit jurer avant entrer au camp, pensoient estre aussitost vainqueurs, voire s'en asseuroient ilz du tout, mesmes que leurs confesseurs, parrains et confidans leur en respondoient tout à faict, comme si Dieu leur en eust donné une pattante et, ne regardant point à d'autres fautes passées, et que Dieu en garde la punition à ce coup là. pour plus grande, despiteuse et exemplaire. L on en a tant veu d'exemples
Discours sur les Duels. 69
de cela, dont j'en dirois deux (mais je ne veux rien nommer), qui autant les uns que les autres, tant assaillants que deffandants, tant vainqueurs que vaincus, avoient mauvaise querelle.
J'ay ouy raconter à Rome autresfois de deux gentilshommes romains, qui s'estans ainsin défiez en combat sur quelque subject qui n'estoit pas beau ny honneste, celuy qui estoit taché du vice dont il accusoit l'autre, qui en estoit innocent, fut vainqueur, et contraignit son ennemy de le déclarer homme de bien et d'honneur.
En cela ce sont des secrets de Dieu, lequel dispose de sa justice, de son équité et miséricorde, comme il luy plaist. Bien est vray qu'il a esté tousjours fort coustumier de favoriser en ces combats les bons droicts, ainsin qu'il fist en ces precedens que j'ay allégué cy dessus et plusieurs autres. Voylà pourquoy le sieur de Carouges se voulut enquérir curieusement de sa femme, et sa conscience, sur la juste ou injuste cause. Le seigneur de Mandozze en fist de mesmes à l'endroict de ceste belle duchesse de Savoye, de laquelle, pour en tirer mieux les vers du nez (comme on dict) et la pleine vérité, il s'habilla en cordelier, et la voulut ouyr en confession*. Ce que les plus gentils présument que, si en sa confession il eust sceu et tiré d'elle quelque faute de crime, il n'eust jamais entrepris le combat, où il alla beaucoup plus asseurement.