‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 5)Chapitre 22 sur 164 · Seigneur Bayard, il est mort; vous avez vaincu · texte numérisé non relu

Seigneur Bayard, il est mort; vous avez vaincu

Discours sur les Duels. 45

remua pieds ne mains. Qui fiist bien despiaisant, ce fust le bon chevaTlier Bayard, car s'il eust eu cent mille escus (ce dict le conte) , il les eust voulu avoir donnez, et qu'il eust pu vaincre vif : ce neantmoins , en recognoissant la grâce que Dieu luy avoit faict, se mit à genoux, le remerciant très humblement, puis baisa par trois fois la terre. Amprès tira son ennemy hors du camp, et dict à son parrain :

« Seigneur don Diego, en ay je assez faict .'^ » Lequel respondict piteusement : Harto y de ma fiado, senor Bayardo, por Phonra d^EspahaK « Vous sçavez », dict le chevallier Bayard, «qu'il est à moy à faire du corps à ma «volunté, toutesfois je le vous rends; et « vrayment je voudrois, mon honneur sauvé, « qu'il fust autrement. » Brief les Espaignols emportarent leur champion en lamentables pleurs; et les François emmenarent le leur en joie, avec trompettes et clairons, jusques en la garnison de M. de La Palisse, où avant ûue faire autre chose, le bon chevallier alla à 1 église remercier Nostre Seigneur; et puis amprès, tous firent grande joye, non sans louer grandement M. de Bayara, lequel, non des François seulement, mais des Espaignols, fust estimé par tout le royaume de Naples l'un des accomplis gentilshommes qu'il en fust point.

Or, en ce combat il y a plusieurs choses à noter : l'une, la courtoisie que fist M. de

I. Assez, et trop, seigneur Bayard, pour l'honneur de l'Espagne. Le Loyal serviteur s'exprime ainsi : Tropo, seignor Bayardo, per Pondre d*Espaigne,

4b Livre II, Chapitre II.

Bayard, de rendre le corps de son ennemy au

1)arrain et n'user de la rigueur permise envers e corps, lequel (comme il dict et qui est à noter, selon comme nous en avons dict cy dessus) estoit en sa libérale et pleniere puissance et disposition d'en faire ce qu'il luy plairoit : faut noter aussy comme il sortit le corps hors du camp, sans le laisser là, observant en cela quelque peu de la loy rigoureuse. Il le pouvoit bien laisser là dans Te camp, estanau mort, se contantant de cela, et le donner au parrain, plustost que de le traisner par un bras ou une jambe ignominieusement comme un tronc mort ou un chien, jusques hors du camp. Mais en cela M. de Bayard, ou il le faisoit pour plus grande ostantation de victoire , ou possible qu'il n'estoit pas assez assovy de la vengeance, ou pour monstrer qu'il n'estoit point ignorant des loix du combat, qu'on luy eust pu inculper s'il ne les eust ainsin observées. Tant d'autres raisons se peuvent là dessus alléguer, qu'on n'y sçauroit fournir : je m'en rapporte aux grands cavalliers et capitaines en dire là dessus leur opinion, mieux que je ne sçaurois jamais dire. Une autre chose est aussy fort à nc^er et à discourir, à sçavoir si M. de Bayard eust pu bonnement avec son honneur refuser le combat le jour qu'il comparut, puisque c'estoit son jour de nebvre quarte, et qu'il n'estoit nullement en estât de combattre. Certes, qui veut peser et balancer justement les loix rigoureuses de ces combats, il n'y a nulle excuse quand une fois le jour du camp est assigné.

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si ce n'estoit qu'il ftist attaint de maladie extresme, à la mort, dans un lit : encore faudroit il qu'il fiist visité fort exquisement des médecins experts et chirurgiens, voire mesmes des confidans, mais pour une nebvre quarte, l'excuse n'estoit nullement valable; aussy M. de Bayard ne l'allégua nullement. Bien est vray, que si quelques jours avant son combat il fust allé à la guerre, et qu'il y fust esté blessé à la mort, ou cassé un bras, une jambe, ou qu'il eust esté faict impotent de son corps en ceste expédition, ou faict prisonnier de guerre, bref, s'il fust intervenu un si grand accidant, dont il s'en peut'nombrer une grande quantité, ausquels le diable mesme ne sçauroit fournir, pour cela M. de Bayard, ny tout autre, en cas pareil, ne sçauroit estre vaincu ny tumber en deshonneur; mais pour ce petit accidant de fiebvre, il ne debvoit refuser, comme il ne fit, et ne voulut guieres débattre. Aussy son ennemy, le pensant bien prendre au pied levé de son advantage, renvoya bien loing les raisons de M. de La Palisse et autres ses confidans et parrains, n'estant pas si sot de donner l'advantage à son ennemy, puisqu'il avoit le choix des armes; et le voyant foible et débile, ne voulut combattre à cheval pour l'advantager sur luy, mais à beau pied, s'en sentant mieux prévalu et sa partie mieux faicte, ce qui advint autrement. Mais pourtant faut avoir esgard sur cet exemple, de n'eslargir aucun point de courtoisie, ny le moins du monde, à son ennemy tant qu'il a les armes au poing;

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jusau'à ce qu'on le void soubs soy et à ses pieas. Je m'asseure que plusieurs capitaines et cavaliiers seront de mon opinion en cela, ne la tenant pas pourtant de moy toute, mais de plus grands que moy. Et voylà pourquoy feu mon oncle de La Chastaigneraye fist une grande faute, et ses confidans et parrains, qu'à luy appartenant Teslection des armes de juste droit, librement et volontairement la laissa aller au seigneur de Jarnac son ennemy ; mais il se sentoit si brave, et vaillant et courageux, et mesprisant son ennemy, cju'il luy voulut tout céder sans nul contredict.

Toutesfois le malheur de Mars luy fust tel, qu'il y perdit la vie, non pas l'honneur, ainsin que dict M. de Montluc en son livre*, luy qui avoit tant aymé feu mondict oncle, et Que mesmes (je ne luy feray point de tort de dire cela, ainsin que )'ay sceu, tant des miens que d'autres gentilshommes) feu mondict oncle avoit aydé à le pousser et faire valloir beaucoup à la cour, et bien cognoistre ses vailiantises, encor qu'il dise que madame d'Estampes*, belle sœur de M. de Jarnac, luy fust contraire, parce qu'il estoit amy et grand confidant de feu mon oncle ; mais pas maille pour cela, car il le fist autant aymer et

1 . < Une babillarde causa la mort de monsieur La Chastaigneraye. S'il m*eust voulu croire et cinq ou six de ses amis, il eust demeslé sa fusée contre monsieur de Jarnac d'autre sorte ; car il combattit contre sa conscience et perdit rhonneur et la vie. » (Commentaires.)^

2. Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, maîtresse de François I*'', et SG»ir de Louise de Pisseleu que Jarnac avait épousée.

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cognoistre à la cour, qui estoit toute à la disposition de mondict teu oncle, et mesmes amprès la mort du roy François : aussy qu'à tout y a commencement, et les nouveaux venus sont tousjours faicts et cogneus par les vieux là où ils vont. Dadvantage, en ce temps on eust eu beau à estre vaillant, et faire autant de braves exploicts de guerre comme un Caesar, si Ton n estoit cogneu à la cour, ou quelqu'un ne le poussast, c'estq|t peu de sa fortune; ainsin mesmes que de moiV temps j'ay veu de mes propres yeux plusieurs braves capitaines avoir faict le diable à la guerre, et venir à la cour, s'ils n'estoient advancez et poussez par quelque courtisan, ma foy! ce n'estoit rien d eux.

Je ne pense point faire de tort à feu M. de Montluc, de dire que feu mon oncle ne luy a poinct nuy en son temps, mais beaucoup servy ; car j'ay veu des petits courtisans faire de bons offices à des grands, tant de guerre qu'autres, que pour un seul rapport qu'ils faisoient, ou une petite sollicitation, en moins d'un rien les voyla sur le haut de la fortune, jusques à estre aucuns chevalliers de l'Ordre. Ceux qui ont veu nos cours de France seront de mon advis.

Voylà pourquoy je ne pense poinct faire de tort à M. de Montluc, de dire que, nonobstant ses longs services, vaillances et hauts faicts, il eust besoing des faveurs, supports et bons offices de ses amis ; car mesmes jel'ay veu en ses plus grands advancemens d'estat et de charges, autant affamé et nécessiteux de faveur qu'un autre, pour les charitez que j'ay veu

Branthôm, YIIL 4

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moy mesme et ouy à la cour luy prester.

Voylà pourquoy je m'estonne encore un coup que luy, ayant trouvé un si bon et franc amy que feu mon oncle à la cour, et tel qu'il estoit très favory du roy et de M. le Dauphin, ses maistres, et de tous les plus grands, ne debvoit amprès sa mort, avoir passé ce mot d'avoir perdu 1 honneur ; car nul ne le perd en ce jeu, s'il ne se rend comme un poltron pour sauver sa vie :^mais il ne se rendit jamais, disant tousjours : « Tuez-moy »; et fist il bien plus; car ainsin qu'on le pensoit, de despit, s'arracha ses emplastres, et rendit ses playes plus grandes qu'elles n'estoient, par ses mains, ses doigts et ses ongles, contre la force et le gré de tous ceux qui le tenoient, et de ses chirurgiens.

Feu M. de Guise (dict lors M. d'Aumalle), son

Î>arrain, fist faire son tumbeau tel et digne de a valeur de son filleul, qui dict autrement que M. de Montluc. Il est à la mode antiaue romaine, en latin, que je ne mettray icy selon son original, pour fuyr une longueur, mais selon sa version.

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