Philippe VI
72 Livre II, Chapitre II.
ne luy sonna grands mots là dessus; mais maschant sa colère, ne luy porta onc puis de bien ny d'amytié, ny l'autre non plus au roy ; et voylà d'où sortirent leurs grandes animositez, et divorses, et maux pour eux et pour la France.
Je vous laisse donc à penser si ce Robert d'Artois se soucioit guieres de juste querelle puis que si librement et avec si grande injustice, il vouloit entrer en camp. Il avoit bien opinion que Dieu eust faict autant pour luy en son injustice comme en sa bonne cause; si ce n'estoit qu'estant entré dans le camp il eust voulu faire comme j'ay ouy raconter en Italie d'un combattant italien, lequel, estant entré dans le camp avec très mauvaise cause, il en eust rémoras de conscience, et songeant en soy comme il pourroit la rabiller, il advisa de son mauvais droict en faire un bon ; et ayant affronté son ennemy, et estant à tirer leurs coups, il fist semblant d'avoir peur et de fuyr et tourner le dos. Son ennemy le poursuivant luy dict en son langage : « Ah ! poltron, tu « tuys. » L'autre soudain tourne teste, et luy dict : a Tu en as menty; à ceste heure ay je a bonne et juste querelle, et veux débattre « ceste cy; car quand à l'autre elle n'estoit a pas bonne, ny ne me revenoit, par quoy je « la laisse là ; et me veux arrester à ceste cy « desmesler. Sur ce battons nous bien. » Je vous laisse à penser s'il n'y a pas de l'abus là.
Un autre grand abus y a il eu aussy sur les eslections et donnemens d'armes. Il y en eust d'aucuns en Italie autresfois qui ont estez
Discours sur les Duels. 73
si impudens, qui ayans affaire à leurs ennemys qui estoient borgnes, leur ont présenté une sailade qui bouchoitle bon œii, fust ou gauche ou droict qu'eust son ennemy ; mais cela fust rebuté comme chose par trop impudente, et toutesfois, les parrains et confidans de l'autre furent si impudens qu'ils disputarent ce faict, et le vouloient prouver par raisons; mais ils le perdirent content » . Toutesfois pour ce coup, le combat fust différé et remis à un autre jour :
f)ossible que le gallant presenteur d'armes le àisoit pour ce subject, car ce disent aucuns encore c'est tousjours quelque chose que d'allonger sa vie de six ou sept jours, voire d'un an; car on pense que ce jour en amené avec luy un autre, et qu'on allongera sa vie d'autant, ainsin que dict un des capitaines* de Brutus et Cassius, le jour avant que la battaille de Philippes se donnast. Ils estoient en conseil si elle se debvoit donner ouy ou non ; il opina qu'il la falloit encore différer un an, pour plusieurs belles raisons et pertinentes qu'ils alleguoient, mais cestuy cy, pour la
[)rincipale des siennes, fust que, pour le moins, 'on vivroit autant, et que c'estoit un beau coup faict que de faire cestuy là.
Mais pour tourner d'où nous sommes sortis, il se fist en Piedmont, du temps du prince de Melfe, un combat d'un jeune soldat gentilhomme et d'un sergent gascon fort glorieux, et qui un jour avoit fort bravé ce jeun'homme,