I. Voilà donc qui montre si
72 Opuscules.
l'eut jamais. Et si M. de Bourdeille se fust fié en moy et m'eust conféré de tout cest affaire, nous en eussions bien eu la raison et de Tevesque et de Tevesché ; car il me craignoit comme la créature fait son créateur, que luy estoit tel*, dont il m'en fut ingrat, ingratissime. N'en parlons plus.
Or, venons maintenant à mon hérédité. Je fais et institue mes héritiers et héritières universels et universelles, messire Henry de Bourdeille et messire Claude de Bourdeille, mes nepveux, madame Jehanne de Bourdeille, comtesse de Durtal, ma niepce, et mesdames d'Ambleville et de Sainct-Bonnet, mes autres niepces. Je désire aussy que madame d'Aubeterre (Hipolite Bouchard) en aie quelque part en mon hérédité, non pour considération de David Bouchard , son père (car il ne m'aima jamais, ny moy luy, bien qu'il me fust fort obligé), mais pour l'amour de madame son honneste et bonne mère Renée de Bourdeille, ma chère niepce, qui m'a tousjours aimé et fort honnoré. Aussy je l'ay aimée et honnorée de mesmes, et la regrette tous les jours. Mais je veux et entends qu'au cas que mesdicts nepveux et niepces, héritiers et héritières, tant qu'ils et qu'elles que leurs enfans, ne me portent le respect et amitié qu'ils et qu'elles me doivent, ou leurs maris, ainsy que madame leur très-sage mère le vouloit et leur commandoit et consideroit ; et qu'ils ne fassent cas de moy en ma caduque vieillesse, si par cas j'y
I . Tel, en ce sens qu'il devait à Branth6me son office, qu'il avait été sa créature.
Opuscules. 7î
parvienne {Que Dieu ne le veuille toutesfois, en cela sa volonté soit faicte !) je veux et entends, le dis-je encor, que ceux et celles qui m'auront maltraîtté et abandonné sans faire cas de moy, ny preste ayde, ny faict de bons offices en ma vie, ei donné des mesconientemens, n'ayent aucune part ni porlion en madicte hérédité et succession, ains qu'elle aille et tourne à ceux et celles qui ne m'auront abandonné, et faict de bons et pieux offices, et eu pitié de moi jusqu'à ma mort. Et dis bien plus, que si par cas je viens avoir et recevoir quelque injure, offense et attentat, veoire I exécution sur ma vie, tant des miens que d'aucuns estrangers, dont je n'eu puisse avoir raison ny revanche à cause de ma debolesse et foiblesse d'aage ou autrement, je veux et entends que mesdicts nepveux et niepees, ou leurs maris, en poursuivent et fassent la vengeance toute pareille que j'eusse faicle en mes jeunes et vigoureuses années, pendant lesquelles je me puis vanter, et en rends grâces à mon Dieu, n'en avoir jamais receu aucunes sans aucun ressentiment ny vengeance, ainsy qu'à la cour et aux armées on est fort subject d'avoir des querelles, soit de gaieté ou autrement. Et ceux et celles de mes héritiers et heijitieres, ou leurs maris, qui en négligeront ladicte vengeance et ne la faironi, soit par les armes ou la justice, je veux qu'ils n'aient rien de mondict bien, alns qu'il aille tout à ceux et celles qui s'en ressentiront. Et si tous et toutes, ou aucuns ou aucunes, ce que ne puis croire, au moins de tous et toutes,
74 Opuscules.
ne s'en ressentent, je veux que tout mon bien aille aux pauvres, aux Quatre-Mandians, et Hostel-Dieu de Paris. J'en avois donné une partie ainsy aux religieux de Branthome ; mais j'en révoque la donnation, d'autant qu'eux, par trop ingrats des bénéfices receus de moi (pour curieusement les avoir garantis et conservés des guerres passées, comme un chascun sçait), m'ont suscité des procès et plaidé contre moy ; et par ainsy, faut punir leur ingratitude par trop grande.
Et d'autant que le sieur de La Borde de Sainct-Crespin, dict Guillaume Mallety, à cause de sa foire de Saunier, m'a faict plaider et tant chicanner l'espace de douze ans, tant pour son hommage à moy deu, que pour autres devoirs deus à ma terre de Sainct-Crespin et chasteau de Richemond, dont le procès est encor pendant en la cour de Bourdeaux (qui m'a cousté fort bien mille escus, tant pour ses délais, remises, subterfuges, cavillations, et chicanneries et faveurs audict Bourdeaux), je veux et entends que mes susdicts héritiers et héritières en poursuivent ledict procès à toute outrance, s'il n'est advant ma mort assoupy, soit par accord ou par arrest, et le mènent jusqu'à la dernière fin ; m'asseurant tant en mon droict, qu'ils en tireront fort bien la raison, jusques-là qu'ils en pourront retirer la maison de La Borde ; car il me peut devoir fort bien plus de douze mille livres. N'estant raisonnable de laisser en repos ce petit gallant, extraict de belle famille, son grand-pere ayant esté notaire dont s'en trouve force
Opuscules. 7$
contracts encor en Perigord signé Mallety.
Et ceux et celles de mesdicts héritiers et héritières, qui ne poursuivront vivement ledict procès, je les déshérite, et en donne leurs parts aux autres qui s'en ressentiront mieux et le persécuteront à toute outrance, et en prendront mieux l'affirmative.
Je sçay bien que M. de Bourdeille et !e seigneur d'Ambieviile l'ont soustenu autresfois ; mais je m'en remets à eux sur leur honneur et conscience ; car ledict La Borde estoit fort proche dudict sieur d'Amblevilie, à cause d'une sienne grande-tante mariée avecques ledict Mallety, notaire, comme je luy ay ouy dire. Mon nepveu le baron l'a aussy soustenu et aymé dès fe voyage de Provance : mais je laisse le tout sur mon ame, et des autres aussy.
Je ne, veux ni entends que ma maison et beau chasteau de Richemond, que j'ay faict bastir curieusement et avecques peine et grand coust, s'alliene, se vende ni s'engage autrement, pour nécessité aucune qui soit, à aucun estranger ; car je veux qu'elle demeure à la maison dont je suis sorty, en signe de mémoire. Car je serois bien marry, si, estant là-haut où Dieu fera la grâce de m'y recepvoir s'il lui plaist, je visse que ceste belle maison et chasteau, que j'ay fait bastir avecques si grand travail, eust changé de main et tombé entre une estrangere. Cependant je veux et entends que madicte niepce la comtesse de Durtai ayt ledict chasteau avec ses preclautures du parc et du jardin, et ses bassecours,
j6 Opuscules.
pour sa demeure tant qu'elle vivra seulement, et demeurera vefve sans qu'elle se remarye ; et ce, pour n'avoir aucune demeure en ce pays près de la maison dont elle est sortie, et pour s'approcher aussy de ses proches, bien
Ju'elle aye sa maison La Vasouzière de son ouaire ; mais elle est par trop loing des siens, et de plus que l'air y est très-beau, bon et salutaire, quy lui a mict grand bien^ et à sa tante, tant qu'elle s'y est tenue. Mais, estant remariée, elle aura d'autres maisons de son mary, où elle s'y tiendra le plus souvent, et n'en voudra d'autres : et puis s'estant remariée, ou bien morte, qui sera quand il plaira à Dieu, je veux et ainsi l'ordonne. Je veux aussi, et en charge madicte niepce comtesse, d'entretenir la maison comme il faut, sans la laisser desmollir ni desperir, et qu'elle la laisse aussy entière et belle comme je la luy laisse, cela s'entend tant qu'elle y demeurera, et ne se remariera ; car autrement elle en auroit la conscience chargée, et me fairoit tort, et à son petit nepveu Claude de Bourdeille, qui est si bien né et si joly, qui, je m'asseure, l'entretiendra très bien ; et en célébrera ma mémoire pour tout jamais, en disant : Voilà un présent que mon grand-oncle me fit.
Je veux aussy que la moictié des plus grands livres de ma bibliothèque soient mis et serrés dans un cabinet de Richemond, et conservés très-curieusement sans les dissiper deçà, delà, et n'en donner pas un à quiconque soit : car je veux que ladicte bibliothèque demeure
Opuscules. 77
chez moy, pour perpétuelle mémoire de moy, dans un cabinet de Richemond.
Je veux de mesmes qu'aucunes de mes plus belles armes demeurent aussy en un cabinet de Richemond, et y soient en mesme garde, comme mes espées, et sur-tout une argentée, que M. de Guyse, mort et massacré dernièrement, me donna au siège de La Rochelle, me defferant cest honneur de dire qu'elle m'estoit bien deue pour sçavoir bien faire valoir telles armes, ainsi qu'il avoit veu. Il y a aussy d'autres et longues espaignolles , toutes de combat et bonnes, et esprouvées. Plus, deux harquebuses de mesche, que j'ai fort aimées et portées en guerre, et faict valloir. Plus, mes armes complettes, tant de la cuirasse, brassard, sallade et cuissot, que le seigneur Coutanho * me garde en sa chambre de Branthome. Plus, une rondelle couverte de velour noir à preuve', que feu M. le prince de Condé me donna au siège de La Rochelle (au moins après), ne s'en servant plus , et me pria de la garder pour l'amour de luy, et porter en guerre ; ce que j'ay faict, et bien gardé, comme j'ay faict l'espée susdicte de M. de Guyse, et leur promis de les garder tout durant ma vie et après ma mort. Je veux aussy qu'on me garde avecques les susdictes armes un chapeau de fer, couvert d'un feutre noir, avecques un cordon d'argent, que je portois à pied aux sièges de places, où je me suis trouvé assez. Et, s'il est possible, appendre toutes les