Vhistoire des neuf rois CkarUs, de Belleforest
Opuscules. 17
cest endroict le raconte. Je Tay ainsy ouy dire aux vieux, et en portoit aussy la marque et la plaie. En ce' combat il secourut et seconda si bien M. de Bayard, ^u'il dit souvent despuis qu'il penseroit tousjours, avecques M. de Bourdeille son second, de combattre six Espaignols et les desfaire, estans à cheval. Toutesfois, M. de Bayard estoit petit, et non si fort ny advantageux* que mon père.
Voilà doncques les François chassés et renvoyés de Naples. La guerre s'esmeut en la Romanie, où le roy envoya secours au pape Jules, pour le recouvrement de Boulongne contre les Bentivogles; ce que très-mal oespuis et fort ingratement il recognut, comme il se trouve parmy les histoires. M. de Bourdeille faisoit tousjours parler de luy en quelque belle faction, et se rendoit fort aimable et agréable à un chascun ; car il estoit avecques sa valeur un très-beau jeune homme, et sur-tout de fort bonne conversation, et qui disoit fort bien le' mot.
Le pape le prit doncques en amitié, et
[)renoit plaisir de causer et de jouer avecques uy, car il estoit bon compaignon et familier. Un jour ils jouèrent ensemble, qu'il gaigna à mon père quelques trois cens escus, et ses chevaux (qui en avoit de beaux), et tout son équipage. Après qu'il eut tout perdu contre luy, et qu'il luy en faisoit la guerre, et luy
I. Ni si bien avantagé physiquement. C'est précisément la frêle constitution de Bayard qui en faisait un héros; mais Branthdme ne parait point s'en douter.
Branthôme, XIII. 2
i8 Opuscules.
dit : Chadiea^ bénit! (car c'estoit son jurement quand il estoit fasché, et quand il estoit en ses bonnes il juroit, chardon benit)^ pape, joue moy cina cens escus sur une de mes oreilles, rachetable dans huict jours I Que si je ne la racheté, je te la baille à couper, et en fasses un pâté si tu veux et le ma(nges. » Le pape le prit au mot, et confessa après que s'il ne l'eust rachetée il ne luy eust pas faict couper, mais il Teust obligé tellement à luy, qu'il Teust contrainct de ne bouger d'avecques luy de six mois, pour luy tenir compaignie, qu'il trouvoit très-aimable, comme vous oirez cy après. Mais mon père s'asseuroit si bien de son faict, et du recouvrement de son oreille, qu'il ne s'en soucioit point quand il l'eust perdue', comme il luy dit despuis ; car il avoit tant d'amis à l'armée au'il eust trouvé tousjours plus de deux mille escus à emprunter.
Ils se remirent doncques à jouer, et la fortune voulut que mon père se racquittast de tout', fors d'un fort beau coursier et d'un fort beau petit cheval d'Espaigne, et une fort belle mule, que le pape coupa queue au jeu, et garda ces trois, et ne voulut plus jouer. Mon père luy dit : « Eh, chadieu, pape ! laisse
1 . chadieu pour chardUu (par la chair de Dieu) est un juron dissimulé, de même que chardon bénit j qui se disait également pour chardieu. On disait de même ventrebUu et ventre saint gris pour ventredieu (par le ventre de Dieu) et ventre du Christ; titebleu et cadedis pour titedieu tXcapdediou (par la tête de Dieu).