‹ Œuvres complètes de Pierre de BourdeillesChapitre 8 sur 372 · Quand même il l'eut perdue · texte numérisé non relu

Quand même il l'eut perdue

^ En continuant de jouer ainsi, il était difficile que la fortune ne tournât point.

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Opuscules. 19

moy doncques mon cheval d'Espaigne pour de l'argent (car il l'aimoit fort), et garde le coursier pour te faire tomber et rompre le COU) si tu y monte dessus, car il est trop rude pour toy. Et pour la mule, garde-la, et I... la, si tu veux; mais garde qu'elle rue et qu'elle ne te rompe une jambe. » Le pape rioit si fort, qu'il ne s'en put arrester, tant il prenoit plaisir à ses naïvetés' et parolles. Le pape après luy dit : « Je feray mieux ; je vous rendray vos deux chevaux, mais non la mule, et vous en donneray deux autres beaux, si vous me voulez tenir compaignie jusqu'à Rome et y demeurer deux mois avecques moy. Et passerons bien le temps, sans au'il vous couste rien. » Mon père luy respondit :

« Chadieu, pape ! c^uand tu me donnerois ta mitre et ta calotte, je n'en ferois rien; et pour ton bien je ne quitterois pas mon gênerai ny mes compaignons. — Adieu vous, garniment* !» Et le pape à rire, et les grands capitaines françois et italiens, qui s'estonnoient et rioient aussy de la franchise de parler' de mon père, lesquels si reveremment parloient tousjours à Sa Saincteté. Enfin, le pape voulant partir luy fit un adieu le plus honneste du monde, et luy dict : « Que voulez-vous de moy ? vous

1. De telles naïvetés n'auraient pas fait plus dlionneurà leur auteur qu'à leur auditeur. Jules II jurait, il est vrai, de son cdté, par habitude. Voyez t. I, p. 197.

2. Et le pape de rire en disant : Adieu, mauvais sujet! On dit garniment pour garnement en langue d'oc.

}. Tout ce dialogue n'est vraisemblable que dans le cas où le pape eût voulu s'amuser de l'emportement de ce rustre mauvais joueur (de bonne conversation! dit la page 17).

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l'aurez. » Le pape pensant qu'il voulust demander ses chevaux, il ne luy demanda autre chose si non une licence et dispense de manger en caresme du beurre, d'autant qu'il ne pouvoit manger l'huile d'olive ny de noix; ce

2ue le pape luy octroya aisément, et luy en t depescher une bulle, pour luy et les siens, qu'on a veu au trésor de nostre maison longtemps; je ne sçay si elle y est encor.

La guerre ae Lombardie se continua, où mon père s'y trouva tousjours, et en la battaille de Ravenne, où il fut encor blessé. Et, ayant demeuré l'espace de trois ans en ces pays et guerres, il s en retourna avecques ses compaignons en France et à la cour, où il trouva à dire * la reine Anne sa bonne maistresse morte, qui l'attrista grandement; car elle estoit toute son espérance et son support. Elle l'ainioit et l'appelloit sa nourriture*, et estoit fort aise quand elle en oyoit dire tant de bien de luy. Le roy en fit grand cas, et luy fit très-bonne chère.

Il s'en vint en sa maison veoir son père et sa mère, qui le receurent (ne faut point demander avecques quelle joie !) et n'y vint point gueux nullement, ny en l'équipage qu'il alla (car les grands chevaux et tout son équipage valoit plus de deux mille escus qui estoit beaucoup de ce temps là) avecques de fort honnestes gens. Entr'autres, il mena un honneste maistre pallefrenier qui s'entendoit bien

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