CHAPITRE XIII
Le vilain péché d^orgueiL
ce Monsieur le notaire, vous dresserez le contrat «de vente, et un contrat de mariage. La fiiture «apporte, en dot, cette maison et ce jardin. Le ♦c futur n'apporte rien. Vous laisserez les noms « en blanc. Allez , et que tout cela soit prêt dans « deux heures. »
Ah , M. Tachard , vous êtes fier , parce que vous avez deux arpens de terre ! nous sommes plus fiers que vous encore : nous voulons faire la fortune de votre fils*
Qu'est-ce donc que je vois là-bas, tout au haut du village? oh! comme cela ressemble à Fanchette!... Ah, mon Dieu,' mon Dieu, c'est elfe! je ne la vois jamais sans effroi... et sans plaisir.
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Mais je suis fort ici , au milieu d'une rue , des habitans, qui vont et viennent. Je vais l'aboider bravement.
Elle m'avait vu, elle m'attendait, le sourire sur les lèvres, la satisfaction dans les yeuï. Je ne savais que lui dire , car je ne voulais point parler amour, et il est des femmes à qui on ne peut parler que cela, parce que c'est toujours cela qu elles inspirent.
Voyons, que lui dirai- je?... «D'où venez- vous (c donc , Fanchette ? — Madame m'a ordonné hier <c de lui trouver une femme qui sache faire les « fromages à la crème. — Et avez -vous trouvé « cette femme ? — J'en ai arrêté une qui n'y en- «tend rien. — Plaisantez* vous? — Je me suis (( adressée à la petite qui est à la cuisine. Elle (c m'a parlé d'une mère et de cinq eufans , dé pain <c noir et de lentilles , et c'est cette mère que j'ai « prise. — Et qui fera les fromages? — Je la gui- « deraî, je les ferai pour elle, s'il le faut. -^ Ah, « Fanchette , Faticbette ! ne rien avoir et donner « son temps et sa peine ! — C'est ne rien donner, (c quand on ne manque de rien. -«— FiUe géné- « reuse, excellente fille , comment ne pas faimer ! » Et à propos de fromages, je recommençai à ex*travaguer. Je n'étais plus dans la rue, je ne voyais plus les habitans. J'avais pris la i&ain de Fanchette, je l'avais passée à mon bras, je l'entraînais... je ne sais où. Je n'avais pas de projets; mais je l'entraînais. « Rrenez garde , monsieur, on
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«( nous remarque; nous pouvons élre vus de quel- « qu'un du. château. » Ces derniers mots me firent frissonner. Je crus être en présence de Sophie. Une sueur froide coula de tous mes membres.
Je serai donc toujours entre ces deux amourslà ! Ils feront donc toujours le tourment et . le charme de ma vie! Quelle est donc cette Fan- -chette que je veux fuir, que je trouve sans cesse sur mes pas, et en qui je découvre des qualités nouvelles? Est-ce un ange^ qui s'est chargé du .soin de mon bonheur? Est «^ ce un malin génie, qui me poursuit, qui m'obsède?
J'avais laissé sa main. J'étais debout, appuyé contre un tilleul, cherchant à classer mes idées, k lire dans mon cœur: je n'y trouvais que le chaos.
a Éloignez- vous, éloignez * vous » , lui criai -je d'une voix forte, et elle s'éloigna sans me répondre uu mot. « Oh, reviens, reviens, lui dis -je te d'une voix suppliante. Je suis un barbare : para donne-moi. » Elle revient et me regarde d'un air si doux! L'offense n'a pu pénétrer jusqu'à son cœur : il n'y a de place que pour l'amour.
<c Fanchette, soyons raisonnables. — Ordoupez , « monsieur. — Il faut nous séparer. — Pour tou- « jours ! — Au moins pour quelques heures. — «Adieu, monsieur. — Adieu, Fanchette... Fan- « chette? — Monsieur? x> — Que vais -je lui dire 4înoore? Je ne sais ; mais je cède au besoin de lui parler. « A la suite de cette nuit si cruelle et si « douce , où vous êtes - vous retirée ? — Dans le
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ce jardin , monsieur. — Comment , vous ;vous êtes c( laissée glisser le long des espaliers, au risque de « vous tuer ? — Je serais morte au sein du plaisir. « Il me semblait vous tenir encore dans mes bras , a respirer votre haleine enflaminée. . . Que faitesif vous, monsieur! Vous m'efFrayez, vous oubliez H où vous êtes?...»
Et c'est elle qui maintenant est obligée de veiller sur moi! Non, il ne faut ni la voir, ni lui parler, puisqu'un fromage, un espalier, une mouche, un brin d'herbe, tout ramène des trans* ports que je ne saurais maîtriser .. . Elle me quitte! Elle a raison, elle a pitié de moi. Moi, avoir besoin de la pitié de Fanchette !
Une rue se présenta, et je la suivis; «lie donnait sur les champs , et je fus m'y cacher aux autres et à moi-même. Je m'assis; je me couchai sous un arbre , et je m'efifcrrçai d'oublier Fanchette et moi : je ne pouvais oublier ni l'un ni l'autre.
Mais la soKlnde, la fraîcheur de l'ombrage, un paysage varié me calmèrent insenàibleraent. Je me levai; j'entrai chez le père Tachard, assez tranquille pour suivre mon affaire, et trop heureux d'en avoir une qui pût éloigner pendant quelques heures des idées!...
« Bon jour, père Tachard. — Ah, monsieur sait i( mon nom ! — Cela n'est pas étonnant ; un pro- «priétaire comme vous.,. — Oui, parbleu, je le «suis. J'ai, de plus, une bonne femme... — Et
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a un fils }oU garçon , dont vous ne parlez pas. — fr Joli garçon , j'en conviens ; mais cela ne signifie n pas grand'chose. — Allons, allons, père Tadbard, « vous avez été fort bien , et vous n'eu étiez pas «i^cfaé. — A la bonne heure, monsieur; mais « l'essentiel est d'être probe, laborieux, économe, «c et notre Eustache est tout cela. — Il a toutes les «qualités requises pour faire, comme vous, un «bon mari. —Oh, monsieur, ne parlons pas de « cela. — Pourquoi ? ne seriez-vous pas bien aise «de vous voir renaître dans un petit -fils; de le « faire sauter sur vos genoux; de lui apprendre à « articuler le premier mot ; de recueillir son ptett mier sourire ; de sourire vous-même à ses petits «contes, à ses espiègleries? — J'en serais en- « chanté, monsieur, mais cela ne se peut pas. — 4c £t la raison , père Tachard ? : — Eustache s'est « amouraché d'une petite fille du village , qui ne « lui convient pas. — Qui ne lui convient pas ! « Ah, elle n'est pas sage. — Oh, à cet égard-là, (c je. n'ai rien à lui reprocher. — Ses parens man- «quent de probité? — Hé, non, c'est pauvre, « mais honnête. — C'est donc leur pauvreté qui a vous arrête? — Hé, croyez- vous que ce ne soit arien, monsieur? Vit -on d'amour en ménage? a D'ailleurs, irairje, moi, propriétaire, donner à ^ mon fils un journalier pour beau-père? — Vous « ayez raison , père Tachard : la distinction des «rang^ n'est point une chiiâère. Mais à propos «ie mariage, que dites -vous de la maison du
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«père. Firmin? ^- EUeesl, ma foi, jobe. — Et «< son jardin ?•-- Oh , cela, c'est du bon bien, et <c c'est à vendre depuis trois jours. — C'est vendu , « père Tachard. — Et à qtii donc ? — A une jolie «fille, très -disposée à épouser Eustache, et qui « ne vous demandera rien.
«"^ Diable { voilà une excellente affaire. Mais «prenez gard«4 monsieur. Une jeune fille, ^ui « adiète une maison et un jardin , doit quelque^ «lois ses ressources à des moyens* .. — Vous êtes « un brave homme , père Tachard , et cette fierté- « l vaut mieux que celle qu'inspire la distinction «des rangs. Mais je vous répcmds que la jeune «fille que je vous propose... — Hé^ qui me ré- « pondra de vous ? — Madame la comtesse d'Er* « meuil. — C'est fort bien. Mais Eustache est si « entêté de sa petite Claire... — Eustache épousera « la fille , la maison et le jardin , je vous le oer- «lifie. — Mais encore, monsieur, faudrait-^ il me « nommer la future. ^— Trouvez-vous à midi chez « le notaire du village avec votre femme et votre « fils î vous l'y verrez. — - Après tout, je ne m'en- « gage à rien, etsi la fille ne me convient pas... « — Il n'y aura rien de fait, père Tachard.
« ~ Je n'ai plus qu'une objection à vous faire. « ->-*- Et laquelle ? — Tout le monde ici a la manie « de marier Eustache , et il ne peut épouser «qu'une femme à la fbis^ — Que voulez -vou? « dire ? — Une jeune dame sort de chez nous , d c( propose aussi une fille sage , douce , qui aii^e
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«c beaucoup Ëustaohe , et qui est propriétaire de « deux arpens de pré qui ont été mis en vente « avec la maison et le jardin. Elle a, comme vous, te un style entortillé, où je ne comprends rien, et «au moment de choisir entre deux brus, je n'en « connais pas une. — Dites-moi , dites^moi donc , « quel âge a la jeune dame ? ^^ Mais dix - huit à « vingt ans. ^— Petite ? — Mais si bien faite ! — a Jolie? -*- Comme un ange. — Le pied mignon? a -^^ Mais je crois qu'oui. — La jambe moulée? — «Oh, je n'y ai pas regardé. — Ni moi non plus. «Mais dans la forêt de Chantilly, une peur, un « buisson, une jarretière... »
Oh, c'est elle, c'est elle I Comme son cœur est d'acoord avec le mien ! Quel mouvement sympatkique nous a entraînés tous les trois ! Elle et moi donnons un peu d'argent , et Fanchette , qui n'^n « pas^ fera les fromages à la crème! Chère Fanchette ! chère Soj^ie ! quelle journée ! que d'heureux à la fois ! Claire, Eustache, les Tachard, les Servent et nous trois! Et en me parlant ainsi, j'avais sauté la porte coupée du père Tachard, qui më suivait des yeux, la bouche ouverte, les bras pendans, et qui, sans doute, me prenait pour un fou. Je courais par le village ; je demandais la maison de Claire, et je courais de plus belle. Je nie jetai enfin dans sa triste bicoque, qu'un coup d'œil transforma en un temple, oui en un temple magnifique. Sophie , assise sur une ^scabelle, avait tout changé autour d'elle. Sa
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figure céleste rayonnait d'une joie douce, de cette joie pure qui embellirait la laideur, et qui ajoute , à la beauté, un charme irrésistible.
La voir, tomber à ses pieds, adorer la divinité qui vivifiait cette cabane , qui y apportait le bonheur, fut l'affaire d'une seconde. Elle m'avait relevé, j'étais dans ses bras, je la pressais sur mon cœur, avant qu'elle et moi ayons pu réfléchir à ce que nous faisions. « Cher ami, chère Sophie, c( nous écriâmes - nous à la fois ! — r- Vous m'avez « devinée?. — Tachard m'a tout dit. — Le notaire « m'a aussi parlé de vous. Ah , je vous aimerais <c davantage , s'il était possible d'aimer f^us. — « Chère Sophie ! — Cher ami !»
Servent était là* Il nous regardait, comme Tachard m'avait regardé, lorsque je m'étais élancé par-dessus sa porte coupée. Il n'était plus amoutreux , le bon Servent , et transports d'amour n'étaient pour lui qu'extravagances. Ses quatre enfans nous entouraient, ne comprenaient rien à ce qui se passait, et se dépéchaient de croquer quelques dragées que Sophie leur avait données en entrant.
Je vis sur la figure de Servent qu'il ne savait rien encore. Il ne prenait d'autre part à ce qui se passait , que celle de la curiosité et de l'étonnçment. Un mot le mettait en scène, et pouvait le faire extravaguer comme nous. Je différai de le dire. Je pris la main de Sophie et je l'engageai à sortir avec moi.
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«( Nous marions Claire , chère Sophie. — Dieu «en soit loué, cher ami. — Nous la rendons ri* « che pour une fille de son état. — Que de béné- « dictions nous allons recevoir ! — ^ Mais l'enthou- «siasme du moment ne nous égare^-t-il point? «Sommes-nous justes envers tout le monde?— «Je ne vous entends pas. — Il y a dans cette caa bane un père , une loère , quatre enfans. — J'y « suis > j'y suis. Que la fièvre entre là , — qu'elle «frappe le père ou la mère... — la misère s'y « fixe ^-^ s'attache à ces malheureux, — les ronge « insensiblement. Sophie ? — Mon ami ? — Claire « a assez de la maison et du jardin. — Cela peut « être ; mais j'ai donné le pré. — Il faut changer « quelque chose à vos dispositions. — Oh , non , « mon ami. J'ai eu tant de plaisir à donner ce pré ! « — Àssurez-en du moins la jouissance au père « et à la mère. — Claire alors n'est plus aux yeux « de Tachard un excellent parti. C'est un grand «péché que l'orgueil; mais j'ai celui d'humilier « un peu cet homme, qui a dédaigné les pauvres « Servent. — Et pour le plaisir de commettre ce « gros vilain péché-là , vous les exposez à mourir «de faim. — Vous me faites trembler, mon ami. « — Donnez -leur donc la jouissance du pré. — «Oh, non, non, tout pour Claire. Mais cher- « chons quelque moyen. — Chère amie , je n'en « vois point. — Ah, m'y voilà. — Qu'est-ce? — « Mautort a une filature de coton... — Excellent, a admirable! — Il faut qu'il prenne les quatre
a enfans. — Sans doute. — Je lui écrirai. — Au- « jourd'hui. — Tout de suite. — Mais le père et « la mère ? — Ceci est plus difficile à arranger. — « — Mon ami , m'y voilà encore. — • Voyons. — a Vous faites bâtir à la Chaussée d'Antin. — Eh flt bien ? — Il vous faudra un portier. — Ma chère « amie , je ne veux pas (aire un suisse de Ser- « vent — Pourquoi non ? Le juge Dandin en a ce bien fait un de Petit-Jean. Vous n'aurez pas de « locataire de six mois ; Servent aura le temps de « se décrasser , et aura la satisfaction de voir ses « enfans et de les surveiller. Je vous demande <K votre porte ^ monsieur. — Je vous la donne , « madame.
«A propos, chère Sophie, avez -vous de l'aragent? — Non, et vous? — J'allais vous en dece mander. — Ah, mon Dieu, comment paierai -je a mon pré ? — Et moi ma maison et mon jardin ? « — Voilà qui est embarrassant. — Nous parlecc rons à madame d'Ermeuil , à Soulanges , à du ce Reynel. — Y pensez-vous, mon ami ? Nous somcc mes partis de Paris comme des fous , avec ce <K que nous avions dans la poche. — Il serait bien « dur cependant d'être obligés de demander du « temps. — Ce sera la punition de ce péché d'orci gueil , auquel je tiens tant. — D'ailleurs on sait a bien qu'on ne porte pas sur soi de quoi payer or une maison et des terres, auxquelles on ne a pensait pas. — Et puis il ne faiit que deux jours crpour qu'un courrier aille à Paris et en re-
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« vienne. — - Nous y enverrons Baptiste. «— Bap- «tiste, le premier qui se trouvera. — Baptiste, «nia chère amie, Baptiste. C'est un garçon in* « telHgent. •— * Baptiste soit , mon ami. Rentrons « chez Servent. »
J'avais une envie de porter la parole, mais une envie ! Il est si bon d'acquérir des cœurs ; mais si naturel de vouloir jouir du bienfait!... Je crains beaucoup que cette jouissance soit encore fille de l'orgueil... Mais je crois aussi qu'on peut être assez honnête homme, et commettre, par* ci, par-là, un des sept péchés capitaux.
Je lisais dans les yeux de ma Sophie le désir bien exprimé d'annoncer les heureuses nouvel* les. Dévote pleine de bonté, pécheresse charmante! £ile me ferait aimer Orosmane et Arimane. Qui de nous sera le plus endurci? Laissons -la se damner, puisqu'elle le veut, et damnons -nous avec elle , en mettant encore dç l'orgueil à céder à la faiblesse... à la faiblesse ! C'est à l'amour que je me rends. C'est lui qui me souffle bien bas : Tu ne fais rien pour elle, qui n'ajoute à tes droits sur son coeur.