CHAPITRE XIV
Le contrat de mariage.
Elle me regardait d'un air indécis; elle brûlait de parler; elle tremblait que je parlasse. Je
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la poussai doucement, je la portai en avant, et je lut souris d'une manière, qui sans doute voulait dire : Je t'ai devinée; jouis.
Il fallait bien que ma mine signifiât quelque chose comme cela, car elle me serra la main, et la sienne me disait : Je t'entends et je te remercie.
Comme elle sait amener une surprise! avec quelle délicatesse elle s'exprima! à travers quelles nuances variées de sensibilité, de douceur, de gaieté , elle fit arriver au cœur du bon Servent ce beaume consolateur , qui efface le souvenir du passé, qui nous fait renaître à l'espérance. Oh, que je me sais gré de lui avoir cédé ! Je me serais exprimé comme un homme : j'aiurais mis le bienfait à nu. Elle le parait de ces couleurs séduisantes , qui lui donnent un nouveau prix. Servent , à ses pieds , se rendait au charme inexprimable qu'une femme sensible répand sur tout ce qu'elle dit, sur tout ce qu'elle fait. Les enfans ne savaient ce que c'est qu'être suisse; ils n'avaient aucune idée d'une filature de coton; à peine entendaient-ils les mots aisance , pauvreté : leur cabane, jusqu'alors, avait été leur univers. Mais leur père pleurait; il pleurait de joie, d'attendrissement, de reconnaissance; ces enfans ne pouvaient rien définir; mais ils sentaient que les larmes de leur père étaient celles du plaisir, et sans pouvoir se rendre compte de l'impression qui les entraînait, ils tombèrent à genoux avec lui; ils pleurèrent comme lui, ils baisaient la
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robe , les pieds , les mains de rheureuse Sophie. Ils ignoraient encore ce que c'est que bénir, et ils balbutient des bénédictions.
Seul, dans un coin de la cabane, je saisissais Tensemble du tableau. Et moi aussi je trouvai des larmes. Oh! j'en verserai encore de ces lar* mes -là : j'aurai toujours cinquante louis dans ma poche.
Nous avions beaucoup fait, il nous restait beau* coup à Élire. Après avoir donné ^*^dez-vous, chez le notaire , à la famille Servent , oous sortîmes pour aller annoncer à Claire et à Eustache la fin de leurs anxiétés et de leurs privations. Je marchais à côté de Sophie , et je la regardais. Son cœur tout entier se développait sur sa figure , et lui donnait une expression que je ne lui avais pas vue encore; son œil, tourné vers le ciel, était pur comme la vertu. Elle ne parlait pas; mais son sein annonçait par ses mouvemens doux et réguliers qu'il renfermait la somme de bonheur à laquelle une mortelle peut prétendre. Vous le dirai -^? saisi de respect, je m'éloignai d'elle; je me tenais à deux pas de distance; je ne me croyais pas digne de l'approcher.
Tout passe , et malheureusement les sensations agréables se dissipent plus promptement que les autres. Sophie sortit de son extase. Cet œil recueilli, attaché au firmament, redescendit sur la terre, et me chercha. Un doux sourire me rappela , et la dépouilla de son auréole. La divinité XV. lo
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disparut, je retrouvai la femme aimante, et, ma foi , celle-ci vaut bien Tautre.
Un violon aigre , un mauvais tambour y et quelques coups de fîisil nous annoncèrent la fête du maL Elle s'attacha à mon bras , et nous courûmes de toutes nos forces : le spectacle de la gaieté franche n'est pas commun , et fait toujours plaisir.
Assis sous les tilleuls, M. La Roche. faisait gravement les honneurs d'un buffet chargé de viandes froides tg^ de fruits secs. Madame La Roche veillait à jt^e qu^on ne vidât pas , trop promptement, une pièce de vin , livrée à la bande joyeuse. Les jeunes filles et les jeunes gens dansaient. A la fin de la contre - danse , la fusillade recommençait, le broc circulait, puis les baisers pris ou rendus, puis les tapes sur l'épaule, puis la course sur le gazon... Les tapes sur l'épaule! quel dommage de ne pouvoir marier toutes ces fiUes-là!
Mais où sont donc Claire et £ustache? pourquoi ne profitent -ils point d'une occasion aussi nativelle de se rapprocher?... ^n, ils ne sont pas ici. Il y a là- dessous quelque chpse que je ne comprends point.
Je cours aux cuisines, et je vois la petite sur la porte. Ses yeux sont rouges; elle a pleuré. « Quoi, seule ici, mon enfant, lorsque vos ccndi- « pagnes^ dansent et folâtrent ! — Monsieur le chef « ne m'a point permis d'aller prendre mon bonex net plissé et mon corset des dimanches. — Et
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(c je conviens que vous ne pouviez vous présence ter comme vous volià. Quel est donc ce chef « qui empêche les jeunes filles de danser? — a C'est un aubergiste du village > qui travaille ici , « quand madame n amène pas sa maison. — Il est «plaisant ce monsieur ^là» En dépit de lui, vous « danserez , petite Claire. — Ah , monsieur , je ne «m'en soucie plus. — Comment cela?-— Ëustache a est retourné che^ lui. — Et pourquoi ? — Il ne «danse point, quand je ne danse pas avec lai. « — Vous danserez ensemble, et avant deux heuares 9 ce chef, qui effarouche les amours, sera « votre très-humble serviteur. — Je n'entends pas « bien ce que me dit monsieur. — Allez mettre <c votre bonnet plissé , et votre corset des diman-* « ches. — Oh, monsieur, je n'oserais. — Je prends <c tout sur moi. — Mais , ma place à la cuisine... « — Vous n'en avez plus besoin. — Si monsieur « voulait m'expliquer... — Votre père vous dira le «reste; vous conterez cela à Eustache, qui ai- « mera mieux l'apprendre de cette petite bouche- « là que de toute autre. Mais surtout que ceci soit « un secret pour le père Tachard. Partez, partez «donc... vous m'impatientez, mademoiselle. »
Elle me regardait; elle jetait un coup d'œil furtif dans la cuisine. J'avais piqué sa curiosité ; mais elle craignait monsieur le chef. « Claire , « Claire, cria-t-il d'un ton dur. — Je l'envoie en c( commission pour madame la comtesse ; elle sera « de retour dans une heure. » Il n'y avait pas le
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l4B UÏTE Macédoiite.
mat à répondre à cela, et la petite , forte du silence de monsieur le chef, prit sa course et disparut.
«Ah, méchant, vous m'avez ravi cette jouis- «r sance - ci. » C'est Sophie , qui a cherché Eusta* che dans les groupes des villageois , et qui vient de me retrouver. « Non, mon aimable amie , Claire a ne sait rien encore. Je n'ai pas , comme vous , «l'art d'ajouter au bonheiu*, par la manière de « l'annoncer. D'ailleurs il m'a paru naturel et juste « de laisser cette satisfaction au père Servent. — «Et la mère? — Elle est toujours là. — Ah, par ce exemple , monsieur , c'est à mon tour de parler. « — Et vous le faites si bien ! — J'entre. »
De quel poids elle m'a déchargé ! Il faut que la mère Servent aille aussi prendre ses beaux habits , et je ne pouvais me résoudre à entrer dans ces cuisines... c'est là que se font les fromages à la crème.
Je montai aux appartemens. On y parlait de notre promenade matinale; on interprétait; on plaisantait légèrement^ avec grâce. Les gens du grand monde sont heureux dans le choix des mots : mais le trait acéré perce , et il faut avoir l'air de ne pas le sentir , à peine de se donner un ridicule. J'étais bien aise qu'on ne s'étendit pas trop là -dessus : je me sentais rougir, en pensant que Fanchette... Je rompis la conversation en annonçant le mariage ébauché. Il ne manquait pour l'achever que de l'argent , et j'avouai franchement que je ne savais où en prendre.
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Tout sert d'aliment à la frivolité. On oublia notre promenade, et on exigea que j'entrasse dans les moindres détails. A mesure que je parlais, je voyais croître l'intérêt que j'inspirais en faveur de Claire et d'Eustache. Les gens dissipés retrouvent quelquefois leur cœur. Us ne vont pas au-devant du bien ; ils le font avec plaisir, quand l'occasion s'ofire d'elle - même. C'était k qui contribuerait au bonheur de mes petits protégés; chacun voulait être admis à la cotisation. Moi, je voulais donner ma maison et mon jardin en entier, et Sophie, qui venait de rentrer, n'entendait partager avec personne la satisfaction d'of-* frir son pré. '
La comtesse éclata de rire , et je ne savais comment interpréter cette lubie. « Il est plaisant , dita elle, qu'on se dispute à qui donnera ce que tous #( ensemble nous ne pouvons payer. J'ai dix louis , a à peu près. J'en ai sept, dit Soulanges; et moi « quinze , dit du Reynel. » Sophie vide sa bourse sur ses genoux ; je vide* la mienne sur les genoux de Sophie, et il me semble qu'en ce moment j'établis entre nous une sorte de communauté. La même idée la frappe aussi : ua coup d'œil a parlé. Honneur à qui le premier donna pour nourrices à l'amour, l'illusion et l'espérance.
Cependant entre nous tous nous possédions une soixantaine de louis , et avec cela on ne paie point mille écus; d'ailleurs, Soulanges, la comtesse et du Reynel ne voulaient donner leur argent
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qu'à condition qu'il ne leur serait pas rendu. Sophie se dépitait, et moi aussi. Je proposai d'envoyer Baptiste à Paris ; on répondit qu'on n'avait pas trop de deux domestiques. Je voulus sortir pour aller chercher un homme dans le village : on fit un signe à ce coquin de Baptiste, el je compris qu'il allait prendre les devans et s'arranger de manière à ce^ que je ne trouvasse personne. La douce , la timide Sophie éclata à la fin. « Il est «( affireux, dit-elle y d'aller ainsi sur les brisées des « autres. Quel droit avez- vous de concourir, avec a nous, au mariage de ces en&ns? êtes- vous les « inventeurs du projet? en avez -vous seulement « eu la moindre idée? S'il vous arrive d'en avoir « une semblable , irai -je me mettre en tiers, et <x vous priver du plaisir de l'exécution? de quel a œil variez - vous une semblable présomption ? «Je veux donner mon pré; j'entends le donner « $eule, et je déclare que je me brouille avec qui- « conque m'opposera la moindre prétention.
(c Elle a raison , dit madame d'Ermeuil. Elle a «raison^ répétèrent Soulanges et du Reynel. Re- « tirons -nous modestement, et ne nous melons « plus de cette af&ire-là... que pour nous faire « avoir de l'argent, m'écriai-je.
«Mais, mon beau monsieur, me ^dit la corn- « tesse, avec votre noble dialeur, et vous, ma- « dame de Mirville, avec votre exquise sensibilité , <c vous êtes des étourdis. — Et en quoi donc? — « Votis donnez une maison, c'est fort bien; mais
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«OÙ coucheront vos mdriés? A terre, dit Soua langes. £t la huche, et la table, et les chaises , « reprit du Reynel ? — Et Tarmoire au linge ? — « Et le trousseau de la mariée ? — Et la pièce de « vin à la cave ? — Et le sac de blé au gr«nier ? « — Et le quartier de lard 4 la cheminée ? — Et « les instrumens aratoires ? — , Et Tâne qui doit n porter les firuits à Beauvais ? — Ces enfans s'ai- « ment , il faut les marier. Ils ne peuvent faire;, « Tamour en public ; voilà une maison où per- « sonne ne les verra , quand ils auront fermé a porte et fenêtres. Du reste , ils manqueront de « tout, en attendant le foin et les légumes, -r- Le «joli plan qu*ont trouvé là madame et monsieur. K — Il fallait être deux pour aller aussi loin. »
Nous nous regardions, Sophie et moi, un peu ^onteuz , et piqués d'une suite de plaisanteries ^ dont cependant qous sentions la justesse. Et le moyen d y mettre fin ? Il fallait de l'argent pour faire taire les railleurs , et nous u'en pouvions avoir que par Tentremise de madame d'Ermeuil.
a Madame de Mirville , dit - elle , quand il me « vient une bonne idée , vous vous gardez bien a de vous mettre en tiers, et de me priver du « plaisir de lexécution. De quel œil verrai-je une « prétention semblable ? Vous donnerez à vous ce seuls le pré, la maison, le jardin ; mais rien de (c plus , et , rpoins égoïste que vous » je consens « que ces messieurs concourent avec moi à four-
l5a UNE HA.GéDOINE.
« nir ce que vous avez si complètement oublié. « Baptiste , faites venir La Roche.
« ... Monsieur La Roche, il me faut quatre mille « francs dans une heure. — Madame, je tâcherai « de iwus les trouver. — Vous les avez , ou vous « devez les avoir^ — Vos fermiers paient difficilea ment. — Vous entendez les a£Faires , et oii m'a «e appris à conduire les miennes. Je suis lasse de « m'emprunter à moi-même, et à des intérêts asa sez hauts. — Comment , madame la comtesse «penserait-elle?... — Monsieur La Roche, quatre « mille francs dans une heure , ou remplacé dans ce huit jours.
«Mesdames et messieurs, dit du Reynel, que « Tamour du prochain ne nous fasse pas oublier «ce que nous nous devons à nous-mêmes. Peu- «dant que La Roche va faire semblant de cher- «cher ce qu'il a dans ça caisse, occupons -nous « du déjeuner. » A peine avait-il parlé que la cloche se fit entendre. J'en fus fort aise : les courses du matin m'avaient donné un appétit dévorant. J'offris la main à ma charmante Sophie , et nous gagnâmes la salle à manger, en riant, en chantant, en folâtrant, gais de nos projets, étrangers à toute autre chose. Je crois que si on passait la vie comme je venais d'employer deux heures de la mienne , on aurait bien plus d'empire sur ses passions... Oui, mais que serait la vie sans amour?
Femmes jolies, femmes aimables, femmes ai-
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mantes , qui ne faites qu'un éclair d'un jour, d'une semaine , d'un mois , d'une année y &ut - il donc renoncer à vous? Pour qui ces charmes séduisans^ TOS caresses délectables, si celui-là y renonce, qui est tout yeux pour vous voir, tout cœur pour vous aimer?
Eu pensant cette dernière phrase, je me tournai vers Sophie. Elle me regardait avec une complaisance!... Ses lèvres, ses yeux, son sein avaient une expression!... Le coup électrique passa dans mes veines. Ah! me dis -je, l'homme est fait pour aimer , comme le ruisseau pour caresser ses rives : il faut remplir sa destinée.
L'arrivée des fromages à la crème me tira de la plus douce rêverie. Qae de souvenirs venaient avec ces fromages ! Je voyais la trace de la main qui les avait pétris. Là, s'était fixé cet œil , alternativement si vif et si langoureux ; une gorge divine s'était inclinée vers le vase ; sa bouche avait peut - être soupiré le mot amour, en façonnant ces cœurs si blancs et si froids , et cette bouche , cette gorge, cette main, tout, tout fut à moi, peut-être à inoi encore... Quelle pensée! Et c'est auprès de Sophie, au moment où mon genou Vient d'imprimer doucement sur le sien serment d'aimer toute la vie, où son genou vient de répéter le serment, que j'ose... Oh, je m'en punirai; je ne toucherai point à ces fromages, qui font sur moi l'effet que produisait sur les Dieux . l'ambroisie servie par Hébé.
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Qu'ils sont jolis ces fromages! qu*ils sont appétissans !... Non , je n'y toucherai pas. O Sophie , reçois ce léger sacrifice. Je te l'offre en expiation (le mes fautes.
Cependant du Reynel avait défiguré ces cœurs arrondis par Fanchette. Les arcs, les carquois étaient disparus sous la main du vandale : ce n'était plus que du laitage. Tout le monde était servi : j'avais courageusement refusé.
tf Voilà de mauvais fromages, dit madame d'Er- «meuil; qu*en pense madame de Mirville? — Us « ne sont pas excellens. Détestables, s'écria du « Reynel. Ma foi, continua Soulanges, j'en pense tf ce que disait Charles XII du morceau de pain « moisi : Cela n'est pas bon , mais peut se man- « ger. »
Quoi, ces fromages ne vaudraient rien ! Quoi , Fanchette peut mal faire quelque chose ! J'en pris un peu au bout de mon couteau... Non, ils ne sont pas bons; mais Fanchette est -elle obligée de tout savoir ? N'est-ce pas pour être utile à cette pauvre mère Servent, qu'elle s'est avisée de ce qu'elle n'entend pas? Ne connais-je pas son motif? Ne dois -je pas récompenser l'intention? Bonne Fanchette, je veux t'épargner le reproche, toujours cruel pour un cœur sensible; je veux trouver tes fromages délicieux. J'en fis l'éloge le plus complet, et j'en chargeai mon assiette. Je la vidai, je la remplis, et à chaque cuillerée, je retrouvais cette main, cette gorge, ces
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yeux... Ils donnaient vraiment un goût admirable au fromage. . ,
Je ne laissai rien dans le compotier , et je me dis eh finissant : J'ai vengé Fanchette , et je l'ai justifiée.
« Mon ami, me dit du Reynel, vous avez des a goûts bien bizarres : jamais je ne ferai de vous a un gastronome. » Il tira son Cuisinier impérial de sa pocbe , et il allait me faire une longue énumération des fautes de l'ignorante fromager e , lorsqu'un bruit imprévu fit oublier le livre , les frcHuages et Fanchette. ,
C'étaient le père et la mère Servent ; c'étaient les quatre marmots ; c^était Claire, palpitante de joie, conduite par son Eustache, rayonnant de plaisir; c'était enfin le père Tachard, que je n'attendais pas , qui ne devait pas être là , mais avec qui le bon Eustache n'avait pas eu la force de dissimuler, oc Allons, allons, dis -je à Sophie, par* « donnons à ce jeune homme. A quoi nous eut (c menés sa discrétion ? A aigrir des gens qui dé* « sonnais doivent s'aimer. Eustache s'est conduit a en enfant sensible et soumis; il s'est empressé tf de partager son bonheur avec son père , et ce- « lui qui se montre bon fils doit être bon époux. »
On était dans ses grands atours. Tachard et son Eustadie'ont, ma foi, l'habit de drap d'Elbeuf et le bas de coton blanc. Le pauvre Servent n'a qu'une veste, encore est -elle éraillée au coude. La petite Claire cache ses charmes naissans sous
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le Juste de moleton, le jupon de cotonade rouge^ et le fichu de grosse mousseline. C'est bien peu de chose; mais cela suffit à qui est parée de ses quinze ans. Ah, diable, il y a un trou au fichu ! Sans doute elle n'a pas eu le temps de le boucher. Eustache ne lui en parlera pas. Trou perfide , qui trahit les secrets de la pudeur, qui laisse entrevoir le plus joli bouton... £h bien , ne vais-je pas encore m'occuper de celui-là?... Oh , quel homme, quel vilain homme je suis !... Baissez les yeux , monsieur.
Servent paraît gêné dans sa veste, propre, mais usée. Son amour-propre sou£fire... Morbleu, je le mettrai à son aise , et , le jour de la noce, il aura aussi l'habit de drap d'Elbeuf sur le corps , et le demi-castor sur l'oreille.
Les deux pères s'observaient. Servent semblait craindre le propriétaire Tachard ; Tachard ne savait comment se rapprocher des Servent. Je pris la main de Claire. « Venez, ma belle petite, em- « brassez votre beau-père, et demandez4ui sa béa nédiction. »
Tachard s'exécuta fi*anchement : « Claire , dit* a il , je t'ai toujours estimée , toi et tes parens : a j'en appelle à monsieur. Mais un homme raisonce nable ne marie ses enfans qu'après avoir pourvu a à leur subsistance. Tu n'avais rien; je ne pou- « vais rien donner ; le ciel a jeté sur nous un re-^ tt gard de bonté : sois heureuse mère, comme tu « vas être heureuse épouse. »
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Ijes deux jeanes gens s'inclinèrent^ et leurs parens les bénirent. Je l'ai dit quelque part : je ne sais si cette bénédiction est bonne à quelque chose, mais j'aime les enfans qui la reçoivent avec respect.
Tous les nuages étaient dissipés ; une joie pure brillait dans tous les yeux. Tachard et Servent s'embrassèrent cordialement , et baisers de plaisir et de reconnaissance circulèrent dans la salle. Personne ne fut oublié. Je reçus aussi un baiser de la petite Claire, et ce diable de trou... obligé de me baisser, pouvais-je ne pas le voii*?
Qui frappe si doucement à la porte !... Ah, c'est le notaire. Il a su que ses acquéreurs sont commensaux du château d'Ermeuil, et il a pris l'habit' gris et le dessous noir. Il accourt, les contrats d'une main, et l'écritoire de poche de l'autre. Il serait désespéré que nous prissions la peine d'aller chez lui... En était-ce une, lorsque, ce matin, je rencontrai , je pressai dans mes bras... celle... Oh, Sophie , pardon ; pardon , chère Sophie.
La porte s'ouvre encore... C'est le bon curé qui vient nous féliciter tous. « Que la providence « accorde ses biens à celix qui font des leurs un n si digne usage. » J'étais vraiment honteux de recevoir tant, et d'avoir si peu donné. Madame d'Ermeuil et le léger Soulanges même paraissaient nous porter envie. Leurs cœurs vibraient à l'unisson des nôtres. Je vis une larme se fondre sur la joue de la comtesse , et cela me fit plaisir.
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Nous voilà tous attendris; voilà une scène touchante , qui fait du bien à tout le monde , et cela parce qu'une petite -fille, qui a un fichu troué, s'est endormie sur une chaise de cuisine.
Grands effets , petites causes : on ne voit que cela dans le monde. Qui peut répondre, en sortant de chez lui, de ce qu'il fera dans la journée? L'homme , de sa naissance à sa mort , est le trèsh\imble serviteur des circonstances.
Une gaieté douce succède bientôt au pathéti* que. «Voua. yenez à propos, monsieur le curé, « dit la comtesse. Madame de Mirville et monsieur fi vont signer les contrats de vente et de mariage. « Nous allons', nous, nous occuper d'autre chose; flc et comme un pasteur vigilant ne doit jamais être ff oisif, vous procéderez aux fiançailles : cette ce- <c rémonie n'est pas étrangère à la fête du mai. « Répondons au vœu de ces enfans : Uons-les au- « tant que la loi le permet. Oh , liez-nous , dit c( Eustache. £t bien fort , répondit Claire. »
Qui diable vient encore ?« Allons donc, mère «Servent, allons donc, petite Claire. Tout est à « faire là-bas , et je vous cherche partout. Je vous « renverrai, si vous n'êtes pas plus exactes. » C'est monsieur le chef de cuisine, tyran en sous-ordre, et ceux-là ne sont pas les moins exigeans. Il n'ose montrer que le bout de son nez. Il l'a long : il dépasse l'ouverture de la porte entrebâillée. Oh , celui-ci paiera pour le père Tachard : il me faut ime victime... Ne soyons pas trop dur cependant.
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a Monsieur le chef, la mère Servent et sa fille a sont de fête aujourd'hui. Madame la comtesse (c va faire Tinauguratioa de la maison du père Firce min , qui appartient à Claire. Vous avez raison , a dit madame d'Ërmeuil. Rapprochons - nous un « peu de la nature. — Vous avez entendu , mon- « sieur le chef? Distinguez- vous , je vous en prie. « Songez que vous allez travailler pour une jolie a fille, et surtout pour une fille sage. »
Ah, mon Dieu, mon Dieu, qu'ai-je dit! Je n'ai pas vu Fanchette debout derrière un fauteuil , re* cueillant mes paroles , comme la fleur printanière pompe la rosée du matin. Quel coup Je lui ai porté ! j'ai froissé son cœur... Pauvre cœur ! et je ne puis le soulage:*!... Fanchette, ne me regarde pas ainsi... Veux-tu que je tombe à tes pieds, dans tes bras , en présence de vingt personnes !
Ah, bon, voilà La Roche et ses sacs; on va agir: jamais je n'eus tant de besoin de m'occuper. Je saute sur un sac , je le vide sur le parquet ; je mets les écus en piles. Ma charmante Sophie prend le second sac , et compte , sans ménagement pour les plus jolis petits doigts! Bientôt cette main délicate ressemble à celle d'une marchande de cerneaux. Elle en fit l'observation en riant. « Ja^ « mais , lui dis-je , Claire et Eustache ne la trouve veront plus belle, et pour moi, cette main est c( toujours celle de Sophie. »
Nous prenons ce quil^ous faut. Nous déposons la somme sur le bureau devant lequel s'est
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placé le notaire. Il nous lit ses contrats, remplit les noms, qui étaient encore en blanc, et nous communique le certificat du conservateur des hypothèques , qui atteste que les biens acquis ne sont grevés d'aucune charge... C'est un homme entendu, un brave homme que ce notaire-là. Je ne pensais pas à demander des sûretés : ma tête et mon cœur étaient à cent ligues du bureau des hypothèques. C'est le notaire aux sabots et au bonneft de coton qui recevra mon testament mystique , si jamais j'en fois un.
' Voilà le premier de ces momens précieux, à travers lesquels Eustaehe et Claire arriveront à la célébration du mariage, le moment de la signature des contrats. Les futurs époux et les parens déclarent ne savoir signer, parce que leurs pères avaient jugé inutile que leurs enfans'en sussent plus qu'eux.
Gomme cette bonne petite Claire tremblait en faisant sa croix! Comme elle était rouge! C'est une si terrible chose que le mariage! Fillette naïve tremble toujours en pensant à cela, et cependant elle n'en parle jamais sans sourire.
Eustaehe se présenta d'un air décidé. Il écrasa sa plume en formant ses deux traits , et il regarda Claire d'un air qui voulait dire : je briserai tout comme cette plume. Je ne sais si la petite l'entendit ; mais elle baissa les yeux , et rougit plus fort. Comme elle me parut gentille ! C'est que le fard de la nature sied toujours si bien !
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Le tour des donateurs vint ensuite. Je plaçai mon nom à càté de* celui de Sophie, et un même parafe les entoura et les unit.
Madame d'Ermeuil y Soulanges et du Reynel signèrent aussi au contrat de mariage. Tachard nous assura que la signature de gens respectables porte toujours bonheur. Le vrai bonheur est de signer pour soi. Ah, Sophie, Sophie, si ce tableau si intéressant, si naïf, si là force de l'exemple... Non, non, le moment n'est pas venu encore... Laissons mûrir pensers d'amour.