‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 17 sur 95 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

ALCIDOR.

r) ue cette nuict est longue et fascheuse à passer(j) ! ^^^Que de sortes d'ennuis me viennent traverser! Depuis qu'un bel objet a ma raison blessée , Incessamment je voi des yeux de ma pensée

1 . Je n'affinnerois pas que Racan seul , parmi les poètes de son temps , ait employé , en s' adressant à un roi lui-même, cette expressioo brcn roy; mais je n'ai aDCiine mémoire de l'avoir lencootiée aillenis qn'id et dans le soBoet : Prinx, f «lie et l'amoar. Je l'ai inutilement dieiciiée dans Malherbe, si souvent imité par son disdple, et qui , dans un grand nombre de ses odes, s'adresse î des rois. S'il en étoit ainsi , cette forme de langage , quelque peu familière, seicKt assez caractéristique en ce qu'elle sembleroit moins appaitenir an poéfe qu'au courtisan militaire, comme l'étoit alors Racan.

2. Racan avrâ ma sentiment vrai des béantes de la' natue, qui se prodoit dès k débat de son poèae. Ootie cette

2^ Les Bergeries

Cet aymable Soleil , autheur de mon amour,

Qui fait qu'incessamment je pense qu'il soit jour.

Je saute à bas du lict, je cours à la fenestre,

J'ouvre et hausse la veuë, et ne voit rien parestre

Que l'fembre de la nuict, dont la noire pasieur

Peint les champs et les prez d'une mesme couleur (');

Et cette obscurité, qui tout le monde enserre,

Ouvre autant d'yeux au Ciel qu'elle en ferme en la terre.

Chacun jouyt en paix du bien qu'elle produit.

Les cocqs ne chantent point , je n'entens aucun bruit,

Sinon quelques Zephirs qui le long de la plaine

Vont cajolant tout bas les Nymphes de la Seine.

Maint phantosme hideux, couvert de corps sans corps,

Visite en liberté la demeure des morts.

Les troupeaux, que la faim a chassez des bocages,

A pas lents et craintifs entrent dans les gagnages ;

Les funestes oyseaux qui ne vont que la nuit

Annoncent aux mortels le malheur qui les suit;

Les flambeaux éternels qui font le tour du monde

Percent à longs rayons le noir cristal de l'onde,

Et sont veus au travers si luisans et si beaux

Qu'il semble que le Ciel soit dans le fonds des eaux.

O nuict, dont la longueur semble porter envie

Au seul contentement que possède ma vie j

Retire un peu tes feux et permets que le jour

Vienne sur l'horison éclairer à son tour,

Afin que ces beaux yeux pour qui mon cœur souspire

description de la nuit, remarquable à beaucoup d'égards , le choix de ce moment pour introduire son héros et peindre ses agitations donne à la scène plus de mouvement que l'églogue n'est généralement en possession de le fiaire.

I . Le vieux poète a fait , en deux fois , le vers de l'abbé Delille:

II ne voit que la nuit , n'entend que le silence,

)a première ici , l'autre dans ses psaumes : -^

Dont le silejice parle et s'tntend par les yeux.

(Psaume 18, ire strophe.)

DE M. DE RaCAN. 27

Sçachent avant ma mort l'excez de mon martyre.

Certes , c'estoit en vain que j 'a vois espéré

De posséder par toy mon repos désire.

Mes larmes de mon lict ont faict une rivière ;

J'ay tasché maintefois de fenner la paupière,

Mais, helas ! je voy bien qu'en ce mal nompareil

La mort la fermera plustost que le sommeil.

Ténébreuse déesse, ingrate à ma prière ,

Qui te fait si long-temps retarder ta carrière ?

Veux-tu par ta longueur advancer mon trépas ?

Mais je la prie en vain , elle ne m'entend pas.

Celuy de qui le monde admire les merveilles,

La faisant toute d'yeux, ne luy fit point d'oreilles(')-

Et toy, race des dieux, belle Nymphe du jour,

Qui n'es pas insensible aux attraits de l'Amour,

Agréable lumière, espoir de tout le monde,

Qui te retient si tard dans le séjour de l'onde,

Où ton jeune désir demeure languissant

Dessous les froids baisers d'un vieillard impuissant?

Si de ce beau chasseur le mente et la flame

Ont encore pouvoir de captiver ton ame ,

Va jouyr en ses bras de ton souverain bien ,

Et soulage ton mal en soulageant le mien.

Depuis le premier jour que je vis Artenice, Et qu'elle prit en gré les vœux de mon service, Je n'ay fait en tous lieux que plaindre mon tourment. Sans espoir d'y trouver aucun soulagement ; Ce reconfort me reste en ma douleur extrême Que je sçay qu'elle m'ayme autant comme je l'ayme.

I. Il faut, en abordant la Bergeries de Racan, savoir prendre son parti d'avance de ces restes d'affétene, qa'oo rencontre moins dans ses autres ouvrages. Ce monotogue, aa sorpios , indépendamment de ce que nous en avons déjà dit, se termine par deux vers tout à oit en situation , et dont la grande naïveté, que d'autres trouveront peut-être excessive, rentre, selon nous, d'une manière heureuse dans le '.Tai geme pastoral.

28 Les Bergeries

Mais que me sert de voir ses beaux yeux languissans Témoigner d'avoir part aux ennuis que je sens, Si je ne puis jouyr au bonheur que j'espère Sans le consentement des parens et du père , De qui l'avare faim, qui ne peut s'assouvir, L'empesche de m'aymer, et moy de la servir ? Je fais ce que je puis pour leur estre agréable, Mais rien ne radoucit leur ame impitoyable; Tout le soing que j'y prends ne profite de rien : Leur esprit aveugle n'estime que le bien, Et veulent sans raison contramdre ceste belle D'en aymer un plus riche et de m'estre infidelle. Desja leur tyrannie a fait tout son pouvoir Afin de m'empescher les moyens de la voir; Ils éclairent ses pas en quelque part qu'elle aille. Ils lisent les premiers les lettres qu'on luy baille Et pensent follement captiver ses beaux yeux. Qui pourroient captiver les hommes et les dieux. Mais l'Amour qui se loge en un jeune courage N'est pas de ces oyseaux que l'on enferme en cage. Elle leur montre bien , car, si par leur rigueur Ils possèdent son corps, je possède son cœur. Mais le jour n'est pas loing, les ombres s'éclaircissent; Desja d'étonnement les estoiles pâlissent, Et desja les oyseaux, joyeux de son retour, Commencent dans les bois à se parler d'amour. Afin de ne point perdre un temps si favorable Je vay faire sortir mes brebis de l'estable.

DE M. DE RaCAN. 29

Page 1