‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 18 sur 95 · Scène IL Luddas , Polistene · texte numérisé non relu

Scène IL Luddas , Polistene

LUCIDAS.

Sous quel astre funeste , ô destins rigoureux ! Ourdissez-vous le fil de mes ans malheureux ! Je voy tous mes desseins d'eux-mesmes se détruire, Et semble que le ciel ne se plaist qu'à me nuire. J'aimois dès mon enfance une jeune beauté A qui rien ne manquoit que la fidélité De toutes les vertus , de qui les destinées Ornent avecques soing les âmes les mieux nées. Chacun prenoit plaisir à voir de jour en jour Augmenter à la fois nostre âge et nostre amour, Et la jalouze Envie estoit mesme contrainte De bénir le progrez d'une amitié si saincte, Qui bornoit ses désirs aux amoureux apas Où ses ans et les miens nous menoient pas à pas. Mais , lors aue j'esperois voir l'heureuse journée Qui devoit de nos vœux accomplir l'hymenée, L'injustice du sort qui préside à mes jours Luy fit tourner ailleurs l'espoir de ses amours, Et donner cette foy qu'elle m'avoit promise Au berger Alcidor, dont son ame est éprise. Ce jeune homme tout seul la possède aujourd'huy, Elle n'a plus d'attraits pour d'autres que pour luy Qui l'en veut divertir perd son temps et sa peine. Cela passe l'effort de la puissance humaine. Il me faut au besoin les démons pratiquer Que l'art de Polistene a pouvoir d'évoquer. Cependant que le jour qu'on voit naistre dans l'onde Ne chasse point encor les ténèbres du monde , Je vay, sous leur faveur, implorer ce vieillard

}o Les Bergeries

De me vouloir ayder des secrets de son art. De tout temps sa franchise a chery mon enfance , Aussi-tôt que du jour j'en eus la cognoissance; Il me témoignera l'efFect de sa bonté, S'il en a le pouvoir comme la volonté. Je croy que le voilà qui tout seul se promeine, Un livre dans sa main, au long de cette plaine. Il le faut aborder pour voir si mon tourment Peut espérer de luy quelque soulagement.

Père, dont la science en prodiges féconde D'horreur et de merveille étonne tout le monde, Si nostre affection , qui naquist avec moy. Vous peut rendre sensible au mal que je reçoy, Ou si vous voulez faire une œuvre mémorable Et vous monstrer sçavant autant que charitable, Guérissez les ennuis d'un pauvre amant jaloux Qui n'attend son repos que du ciel ou de vous. J'aimay dès le berceau ta bergère Artenice , De qui l'esprit léger, mesprisant mon service, Au lieu de prendre exemple à ma fidélité , M'a si légèrement pour un autre quitté Qu'il semble que sa flame, en cette amour nouvelle , Ne cherche autre raison que de m'estre infidelle.

POLISTENE.

Mon fils, j'aurois de l'heur si mon affection Vous pouvoit secourir en vostre affliction. Je sçay combien l'amour trouble un jeune courage. Les tourmens que j'ai plains au plus beau de mon âge, En suivant ces plaisirs de pleurs accompagnez , Me font avoir pitié de ceux que vous plaignez. Si la part que je prends au mal qui vous possède Y pouvoit tenir lieu d'un utile remède. Cette ame qui sans fard vous a tousjours chery Seroit le seul démon dont vous seriez guery; Mais certes c'est en vain qu'on a recours aux charmes Pour éteindre les feux et se parer des armes De ce dieu si petit et si grand en tous lieux :

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Le pouvoir des démons ne peut rien sur les dieux. Il faudroit essayer, par quelque jalousie , De guérir sa raison de cette fantaisie ; Peut-estre cet esprit, qui se tourne atout vent. Vous aymeroit alors autant qu'auparavant. Mon fils, vostre rival n'en ayme-t-il point d'autre Que celle où son amour a traversé la vostre ?

LUCIDAS.

Nenny, mais je sçay bien qu'il doit voir aujourd'huy Une jeune beauté qui meurt d'maour pour luy.

POLISTENE.

L'occasion pour vous ne peut estre meilleure , Pourveu que vous puissiez vous asseurer de l'heure.

LUCIDAS.

Ce doit estre à midy qu'ils se doivent trouver.

POLISTENE.

Il me faut leurs deux noms dans un cerne graver Pour rendre de tous poincts ma figure accomplie.

LUCIDAS.

L'homme c'est Alcidor, et la fille Ydalie.

POLISTENE. Mon fils, tout ira bien, pourveu que promptement Vous voyez Artenice , et qu'avec jugement Vous tâchiez de la mettre en telle défiance Que son esprit troublé recoure à ma science. Je puis, dans les objets d'un cristal enchanté, D'un mensonge apparent masquer la vérité. Gouvernez-vous y donc avecque modestie , Vous verrez son amour en rage convertie (•)•

LuciDAS.

J'y vay tout de ce pas; attendez un moment,

' I . L'expédient proposé par le devin Poiistène , en ce qui touche la loyauté, sent un pen trop la civilisation.

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Mon retour de bien peu suivra mon parlement. Soit que je puisse ou non amener ma cruelle, Dedans une heure ou plus vous en aurez nouvelle.

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