Scène III
Artmice; Silène, son père.
Artenice.
Honneur, cruel tyran des belles passions ('), Qui traverses l'espoir de nos affections, De combien de malheurs est la terre féconde Depuis que ton erreur empoisonne le monde ! Ce dieu dont les amants révèrent le pouvoir Ne recognoissoit point l'empire du devoir : Ce fust toy qui premier fit glisser en nostre ame Ces folles visions de la honte et du blasme ,
I . Voilà un monologue sur lequel les observations ne tariroient pas s'il n'entroit dans les convenances de notre travail et de notre sujet de les rendre rares et courtes. Il commence par des imprécations contre l'honneur, singulièrement placées dans la bouche d'une timide bergère, et, vers la fin , Artenice déclare que, tout en aimant tendrement Alcidor, elle
s'efforce de prendre
Aux appas de l'amour le berger Tisimandre,
parcequ'en définitive elle se décideroit à l'épouser, faute d'autre, ce qui est une grande hérésie en amour de roman, surtout de roman pastoral. Avec tout cela, des détails pleins de charme et de naïveté, qui font de ce morceau un des meilleurs de l'ouvrage. Ces contradictions s'expliquent par ce que nous avons déjà indiqué de la situation personnelle de Racan, qui, malgré d'admirables instincts poétiques, ne cessa jamais tout à fait d'être , en écrivant , un peu homme de guerre , et surtout homme de cour.
DE M. DE RaCAN. JJ
Qui premier nous apprint à taire nos désirs ,
Qui premier nous apprint à cacher nos plaisirs ,
Et dont la tyrannie, aux amants trop cruelle,
S'opposa la première à la loy naturelle.
Petits oiseaux des bois , que vous estes heureux
De plaindre librement vos tourments amoureux!
Les valons , les rochers , les forests et les plaines
Sçavent également vos plaisirs et vos peines ;
V^ostre innocent amour ne fuit point la clarté,
Tout le monde est pour vous un lieu de liberté.
Mais ce cruel honneur, ce fléau de nostre vie ,
Sous de si dures lois la retient asservie
Qu'au plus fort des ennuis que je souffre en aymant ,
J'ay honte de le dire aux rochers seulement.
Il est vray, je ressens une secrette flame
Qui , malgré ma raison , s'allume dans mon ame.
Depuis le jour fatal que je vis sous l'ormeau
Alcidor qui dansoit au son du chalumeau.
La grâce qu'il avoit me pleust de telle sorte
Qu'à tous autres objets mon cœur ferma la porte ;
Dès l'heure sourdement je taschay de sçavoir
Les lieux les plus fréquents où l'on le souloit voir.
On me dit que c'estoit où les flots de la Seine
Vont arrousant le pied des cousteaux de Surene;
Et dès le lendemain, en mes plus beaux habits,
Aussi-tost qu'il fut jour j'y menay mes brebis.
A peine du sommet je voyois la première
Descendre dans ces prez que borne la rivière ,
Que j'entendis de lomg sa musette et sa voix,
Qui troublait doucement le silence des bois.
Lors, tous mes sens ravis de ces douces merveilles,
Mes yeux portent envie à l'heur de mes oreilles;
Je passay tout le front par dessus un buisson.
Du costé d'où venoit cet agréable son.
De quel aymable traict fut mon ame blessée ,
Quelle timide joye entra dans ma pensée ,
Lors que j'en vy l'auteur, sous un chesne écarté,
Qui remplissoit le lieu de sa propre clarté !
Racan. — I. j
34 Les Bergeries
Tel estoit Apollon au service d'Acmete ,
Alors que de sa lyre il fit une muzette.
Quand je vy de plus près ses aymables apas ,
Feipant de me cacher, je redoublay le pas;
Mais tousjours dessus luy j'eus la veùe attachée
Pour voir s'il me verroit avant qu'estre cachée.
Il vint droit où j'estois, il s'approche de moy,
Et, me voulant dès lors asseurer de sa foy,
Ses yeux qui , demy morts , dans les miens se mirèrent,
Bien mieux que ses discours de sa foy m'asseurerent.
Alors, le cœur joyeux d'un si riche butin.
Je rends grâces tout bas à mon heureux destin,
Et quand ce jeune amant, après quelque silence,
Eut lasché maints souspirs avecque violence,
Qui, comme prisonniers, sortans tous à la fois,
Ouvrirent le chemin à sa timide voix,
Ne pouvant plus celer ce qu'il avoit dans l'ame,
Il me dit le sujet de sa nouvelle flame.
Maints zephirs amoureux, dans les fueilles cachés,
Furent à ce discours par l'oreille attachez.
Et la nymphe de Seine, en sa couche profonde.
Fit cesser pour l'ouyr le murmure de l'onde.
Je ne sçaurois choisir un plus parfait berger;
Tout le mal oue j'y trouve est qu'il est estranger,
Et la bonne déesse à qui, dès ma naissance,
Mes parens ont remis le soin de mon enfance,
M'apparoist, en dormant, presque toutes les nuicts,
Et menasse mes jours d'incurables ennuis
Si jamais je- me lie au nœud de mariage
Qu'à ceux de mon pays et de mon parentage.
Je ne sçay tantost jîlus à oui je dois penser;
Cela me trouble toute, il le faut confesser.
En vain , pour ce sujet , je m'efforce de prendre
Aux apas de l'amour le berger Tisimandre ,
Berger aussi parfait comme il est malheureux
D'estre depuis cinq ans d'une ingrate amoureux.
Qui n'est pas moins constante à mespriser sa peine
Qu'est ce pauvre berger en sa poursuite vaine.
DE M. DE RaCAN. 35
Mais quoy ! le jour s'augmente et dérobe à nos yeux Les roses dont l'aurore avoit semé les cieux. Il est temps de partir; tout ce que j'appréhende Est qu'au cry des agneaux mon père ne m'entende S'il vient à s'éveiller. Je crains que d'aujourd'huy Je ne puisse aisément me défaire de luy. Sa méfiante humeur de jour en jour s'augmente. Mon Dieu ! qu'il est fascheux ! que cela me tourmente ! Je pense que je l'oy.
Silène.
Ma fille, à quelle fin /oulez-vous aujourd'huy vous lever si matin > Le soleil n'a pas beu l'egail de la prairie. Hela mettra le mal en vostre bergerie.
Artenice.
'îostre chien , qui resvoit de moment en moment Lu loup que son penser luy forgeoit en dormant ) un véritable loup m'a fait naistre la crainte.
Silène.
.'inutile soucy dont vostre ame est atteinte le m'est que trop cogneu , je ne puis l'ignorer, t c'est ce qui me fait jour et nuict souspirer. 5 sçay ce qui vous met la puce dans l'oreille : : VIS hyer icy le loup qui vous reveille, [ais si tost qu'il me vit il rebroussa ses pas, asché d'avoir trouvé ce qu'il ne cherchoit pas. ne faut point pour luy ny rougir ny sousnre. Artenice.
ne puis deviner ce que vous voulez dire.
Silène.
quoy vous sert cela de le dissimuler ? m sçavez bien celuy de qui je veux parler. ! me le celez plus , )'ay découvert la mine :'
n'est pas avec moy qu'il faut faire la fine. sçay que vous aymez celuy qui, l'autre jour.
36 Les Bergeries
Menoit le premier bransle en nostre carrefour, Et souffrez , sans mon sceu , l'affection secrette De ce pauvre incogneu qui n'a que sa houlette. Il est vray que sa grâce est si pleine d'attraits Qu'il n'est point de beauté qui n'en sente les traits. Soit qu'il danse ou qu'il chante, en ses moindres mer- II arreste sur luy nos yeux et nos oreilles. [veilles Mais ces jeunes bergers, si beaux et si chéris, Sont meilleurs pour amants qu'ils ne sont pour maris ; Ils n'ont aucun arrest : ce sont esprits volages Qui souvent sont tous gris avant que d'estre sages ; Et doit-on souhaitter, pour leur utilité , De voir finir leur vie avecques leur beauté, Semblables à ces fleurs dont Venus se couronne , De qui jamais les fruicts n'enrichissent l'automne. Oubliez , oubliez l'amour de ce berger, Et prenez en son lieu quelque bon ménager De qui la façon masie, à vos yeux moins gentille. Témoigne un esprit meur à régir sa famille, Et dont la main robuste au mestier de Cerés Fasse ployer le soc en fendant les guerets. Vous estes grande assez , vous devriez estre sage , Et plustost projetter quelque bon mariage Que de vous amuser à ces folles amours.
Artenice.
Mon père , à quelle fin tendent tous ces discours ? Si je hante Alcidor, en dois-je estre blasmée ? Ce n'est ny pour l'aymer ny pour en estre aymée. j Je n'ay pomt fait dessein d'en faire mon espoux: 1
Je ne veux point avoir d'autre mary que vous. Tandis que vous aurez mon service agréable, Ce me sera, mon père, un bien inestimable De meurir avec vous la fleur de mon printemps Avant que d'en partir.
Silène.
C'est comme je l'entends Et certes le seul bien à quoy je veux prétendre
DE M. DE RaCAN. 57
Est qu'avant mon trespas vous me donniez un gendre Dont le bon naturel , me venant à propos , Me donne le moyen de mourir en repos. Je n'auray plus regret de luy quitter la place Quand je verray mon sang revivre en vostre race. Je croy que Lucidas seroit bien vostre fait : La fortune luy rit , tout lui vient à souhait ; De vingt paires de bœufs il seillonne la plaine; Tous les ans ses acquests augmentent son domaine ; Dans les champs d'alentour on ne void aujourd'huy Que chèvres et brebis qui sortent de chez luy : Sa maison se fait voir par dessus le village, Comme fait un grand chesne audessus d'un bocage . Et sçay que de tous temps son inclination Vous a donné ses vœux et son affection. Mais le voicy qui vient au long de ceste roche ; Je m'en vay vous quitter avant qu'il soit plus proche. Bien qu'Amour soit enfant , c'est un enfant discret , Qui n'oseroit parler s'il ne parle en secret (').