‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 20 sur 95 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Lucidas, Artenicc.

Lucidas.

A greable sujet de mes inquiétudes , r\ Après tant de mépris et tant d'ingratitudes , Puis qu'à la fin mon cœur, vomissant son poison , ka lieu de son trespas trouve sa guarison , Bien que vous me quitiés pour en aimer un autre ,

I. Ce dialogue est encore moins pastoral que le monologue luira précédé. Silène est un véritable fermier de la Touraine, « non le vieux pasteur de convention.

Racan. — 1, y ■

}8 Les Bergeries

Sçachez que je plains moins mon malheur que le voitre, Et que le seul dépit dont je suis enflamé Est de voir mépriser ce que j'ay tant aymé , Quand vostre amant nouveau , pour comble de folie , Préfère à vos beautez les beautés d'Ydalie.

Autant que vostre espoir eut de présomption Quand il creut avoir part à mon affection, Autant vostre créance est injuste et cruelle Lors que vous m'accusez de vous estre infidelle. Ce que j'engage ailleurs ne fut jamais à vous : Vous n'en devez point estre amoureux ny jaloux. Ma perte vous apporte aussi peu de dommage Qu'à moy le changement de ce berger volage , Et certes sans raison vous m'en parlez ainsi : Cela ne mettra point mon esprit en soucy.

LUCIDAS.

Je n'ay point ce dessein : la chose est asseurée Par la loy qu'ils se sont l'un à l'autre jurée.

Artenice.

Qu'ils fassent à leur gré : je n'y demande rien ; Je ne regrette point ce qui n'estoit point mien ; Le Ciel rende en leurs vœux la fortune prospère ! Je quitte de bon cœur la part que j'en espère ; Mais comment, Lucidas, se seroient-ils promis Sans le consentement de parens ny d'amis }

Lucidas.

Ils ont fait , et bien pis : c'est chose trop certaine Que souvent dans un bois , sur la rive de Seine , Ils jouyssent desja des plus secrets plaisirs Dont Hymen assouvit les amoureux désirs. Je sçay bien le moyen d'en sçavoir des nouvelles : Je cognois un devin de mes amis fidelles Qui me doit faire voir par ses enchantemens Toutes les privautez de ces jeunes amans. J'espère avant disnér d'en voir faire l'épreuve.

DE M. DE RaCAN. 59

Artenice.

A quelle heure, berger, est-ce que Ton le treuve ?

LUCIDAS.

Si vous le voulez voir, il faut prendre le temps Que ces jeunes bergers rendent leurs vœux contens : C'est vers le haut du jour, lors que de ces campagnes L'ombrage est retiré jusqu'au pied des montagnes, Quand le soleil est presqu'au milieu de son cours.

Artenice.

Je n'ij point d'interest à leurs folles amours ; Mais je prendray plaisir à voir l'expérience Des effets merveilleux que produit sa science.

LUCIDAS.

Trouvez-vous donc tantost sur le bord de ceste eau , Et conduisez vos pas devers un vieux chasteau Maintenant des lutins l'effroyable demeure. C'est où je me promets de vous voir dans une heure. Là , sous un chesne creux, de fourmis habité , Dont la seule grosseur monstre l'antiquité , Se void dans un rocher, sur la rive où nous sommes , Un antre plus hanté des démons que des hommes , Qu'une viorne épaisse enclost tout à l'entour : C est de ce vieux devin l'ordinaire séjour.

Cette belle trompeuse enfin sera trompée; Je la verray bien tost dans le piège attrapée. Et verray cet esprit , qui fait tant le ruze. Vomir bien tost le feu dont il est embrazé. Je m'en vay cependant, tout le long de la Seine, Par un autre chemin retrouver Polistene , Afin de l'advertir d'apprestcr promptement La glace destinée à son enchantement.

Il est vray, je commets une grande malice, Mais ce n'est pas moi seul : le Ciel , dont l'artifice Couvre de tant d'apas tant d'infidélité, Est le premier autheor de ma méchanceté.

40 Les Bergeries

Choeur des jeunes Bergers.

Sus, bergers, qu'on se resjouysse, Et que chacun de nous jouysse Des faveurs qu'Amour luy départ.

Ce bel âge nous y convie :

On ne peut trop tost ny trop tard Gouster les plaisirs de la vie.

Suivons ce petit roy des âmes De qui les immortelles fiâmes Gardent Nature de périr ; Choisissons-le pour nostre maistre , Et ne craignons point de mourir Pour celuy qui nous a fait naistre.

Les oyseaux des bois et des plaines Chantent leurs amoureuses peines, Qui renaissent au renouveau , Glorieux, au mois où nous sommes.

De brusler du mesme flambeau Qui brusle les dieux et les hommes.

L'astre doré qui sort de l'onde Promet le plus beau jour au monde Que puissent choisir nos désirs.

Tout rit à sa clarté première.

Qui semble apporter les plaisirs En nous apportant la lumière.

Desja les plus belles bergères Sont assises sur les fougères, Chacune avecques son amant.

Un beau feu leur ame consume.

Et nous autres, sans mouvement , Sommes encore dans la plume.

Fuyons ceste molle demeure ; Il faut chérir cette belle heure Pendant qu'on en est possesseur.

Tout le reste de la journée N'a rien d'égal à la douceur

DE M. DE RaCAN. 41

Des plaisirs de la matinée.

En l'Orient de nos années , Tout le soin de nos destinées Ne tend qu'à nous rendre contens.

Les délices en sont voisines , Et l'Amour, amy du printemps, A plus de fleurs et moins d'espines.

Lors que ce bel âge s'écoule Les soucis nous viennent en foule, Venus se retire autre part.

Conservons en tousjours l'envie :

On ne peut trop tost ny trop tard Gouster les plaisirs de la vie (').

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