SCENE II
Ydalie, Tisimandre , le Satyre.
Ydalie.
Agréables déserts, bois, fleuves et fontaines. Qui sçavez de l'Amour les plaisirs et les peines, Est-il quelque mortel esclave de sa loy
DE M. DE Racan. 45
Qui se pleigne de luy plus justement que moy ?
Je n'avois pas douze ans quand la première flame
Des beaux yeux d'Alcidor s'alluma dans mon arae;
II me passoit d'un an, et de ses petits bras
Cueilloit desja des fruicts dans les branches d'enbas(0-
L'Amour qu'à ce berger je portcis dès l'enfance
Creut insensiblement sa douce violence,
Et jusques à tel poinct s'augmenta dans mon cœur
Qu'à la fin de ta place i! se rendit vainqueur.
Déslors, je prins un soin plus grand qu'à l'ordinaire
De le voir plus souvent et tascher à luy plaire;
Mais, ignorant le feu qui depuis me brusla,
Je ne pouvois juger d'où me venoit cela.
Soit que dans la prairie il vist ses brebis paistre ,
Soit que sa bonne grâce au bal le fist paroistre ,
Ou soit que dans le temple il fist prière aux dieux ,
Je le suivois partout de l'esprit et des yeux.
A cause de mon âge et de mon innocence,
Je le voyois alors avec plus de licence.
Et souvent tous deux seuls, libres de tout soupçon ,
Nous passions tous les jours à l'ombre d'un buisson.
Il m'appelloit sa sœur, je l'appellois mon frère;
Nous mangions mesme pain au logis de mon père.
Cependant qu'il y fut nous vescumes ainsi ;
Tout ce que je voulois, il le vouloit aussi ;
Il m'ouvroit ses pensers jusqu'au fond de son ame;
De baisers innocens il nourrissoit ma flame.
Mais, dans ces privautez dont l'Amour nous masquoit,
Je me doutois tousjours de celle qui manquoit;