T1SIMANDRE
Adorable beauté, que tout le monde admire, Voulez-vous de ces bois les ténèbres chasser, Que le jour seulement n'a jamais sceu percer? Quel miracle de voir en ce lieu triste et sombre Une déesse en terre et le soleil à l'ombre! Qui vous meine en ces lieux solitaires et doux ?
Ydalie.
Rien que le seul désir de m'esloigner de vous
DE M. DE Racan. 47
Tl SI M AND RE.
C'est bien (ait de fuir l'abord d'un misérable
Celuy d'un imporlnn est bien moins agréable.
TlSIMANDRE.
Nommez-vous mon service une importunité ?
Ydalie.
Me voulez-vous aimer contre ma volonté ?
TlSIMANDRE.
N'avez-voos point pitié d'un cœur qui s'humilie ?
Ydalie.
Si j'ay pitié de voos , c'est de vostre folie.
TlSIMANDRE.
Est-ce-là le loyer de mon affection?
Ydalie.
C'est trop long-temps souffrir la persécution : Si vous ne me laissez , il faut que je vous laisse.
TlSIMANDRE.
O cruauté du sort, qui n'as jamais de cesse! A quelle nnict d'ennuis me dois-je préparer, Puis que ce beau soleil ne veut plus m esclairer ?
Ydalie.
Que j'ay le cœur joyeux de ce qu'il m'a quittée! Dieux ! qu'il est mal-plaisant ! que j'en suis tourmentée ! Certes, je ne sçay plus où je me dois cacher, Tant il est importun à me venir chercher. Ce qui me desplaisoit en sa persévérance , Et ce qui me donnoit autant d'impatience, Est le désir que j'ay d'aller voir aujourd'huy Le berger Alcidor, que j'aime mieux que iuy. Il le faut advoiier, bien que ceste belle ame
48 Les Bergeries
Soit esclave d'une autre et mesprise ma flame , Sa grâce naturelle est si pleine d'appas Qu'il faut que ma raison mette les armes bas. J'ay long-temps disputé si je luy devois dire L'amoureuse douleur dont mon ame souspire; Mais, puis que de la sienne il m'importune tant, Je croy que sans rougir j'en puis bien faire autant.
Le Satyre.
Enfin je jouïray de celle aue j'adore.
La voicy qu'elle vient , plus telle que l'Aurore. J'ay vaincu ces vainqueurs qui souloient me braver. Je vous tiens, je vous tiens, rien ne vous peut sauver (i).
Ydalie.
Quoy, meschant ! prenez-vous les filles de la sorte ? Al'aide, mes amis! à l'aide, je suis morte!
Le Satyre.
Vous ne sçauriez mourir d'une plus douce mort.
TiSIMANDRE.
Vilain, arrestez-vous ! Quel furieux transport Vous a fait profaner le corail de ces lèvres i* Allez ^ bouquin puant, faire l'amour aux chèvres. Cher objet de mes vœux, beaux astres inhumains, Comme estes-vous tombée en ces barbares mains? Ces roses et ces lis où la beauté se mire Ne sont point destinez à l'amour d'un Satyre; Le Ciel, qui de son œuvre est luy-mesme amoureux, Reserve à leur mérite un destin plus heureux : C'est le juste loyer d'un serviteur fidelle. Qui depuis cinq moissons, plein d'amour et de zèle, Surmontant la tempeste et les vents ennemis, Est demeuré constant en ce qu'il a promis.
I . Le Tasse a mis sagement l'odieuse tentative du Satyre en récit; le Guarini , moins habile, l'a mise en action, et Racan a eu la mauvaise pensée d'imiter le Guarini.
DE M. DE RaCAN. 49
Ydalie.
Je vous entends venir, il ne faut pins vous feindre- Vous parlez de vous-même, et me voulez contraindre D accorder à vos vœux , par obligation , Ce que l'on n'a de moy que par affection. Je ne vous puis aimer, quoy que vous puissiez dire Remettez-moy plustost es mains de ce Satyre • Quand je serois contrainte à l'avoir pour espoùx J'en aurois moins dTiorreur que je n'aurois de vous.
TiSIMANDRE.
Est-ce là le loyer de vous avoir sauvée De ce monstre hydeux , qui vous eust enlevée > O Dieux ! elle s'en va sans vouloir m'escouter ■ Mes raisons ny mes pleurs ne sçauroient l'arrester De quelle folle amour est mon ame enflammée De quel enchantement est ma raison charmée ' Que de tant de beautez que la Seine produit ' Mon cœur ne fasse choix que d'une qui me fuit^ Si je voulois aimer la bergère Artenice Elle satisferoit mon fidelle service.
Ses attraits sont puissans, il n'est cœur de rocher Qui de sa douce humeur ne se laisse toucher Je ne voy que bergers oui souspirent pour elle Et tous, excepté moy, la trouvent la plus belle'- Mais |e croy que mes yeux sont complices du sort gui maigre ma raison a conspiré ma mort, -ette jeune beauté, que j'ay tant mesprisée, Ne se refroidit point pour se voir refusée it me tesmoigne assez l'amour qu'elle a pour moy ^ar le soin qu'elle prend de m'arrester à sov certes, j'en suis honteux, et ne sçay que luv dire ^uand son teint, oui rougit, et son cœur, qui souspire in s approchant de moy, me disent, sans parler ' ^ mal que le respect luy contraint de celer ' e croy que la voilà, toute triste et pensive Jui va cueillant des fleurs au long de cette rive. Kacan. — I.
50 Les Bergeries