‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 25 sur 95 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

Artenice, Tisimandre.

r j ue Lucidas est long ! qu'en ce retardement ^<^La crainte et le désir me donnent de tourment! Voicy l'heure et la place où je le dois attendre; Cette vieille mazure est où je me dois rendre. Dans cet antre remply de tristesse et d'horreur, C'est où ma passion doit finir son erreur. Je sens l'impatience en mon ame s'accroistre Decognoistre le mal que j'ay peur de cognoistre (i), Qui me fait sans besoin descouvrir un péché Qui ne m'offençoit point lors qu'il estoit caché Sous les plaisirs d'amour. Souvent la jalousie, Après s'estre couvée en nostre fantaisie, Par nostre propre faute esclost de grands malheurs , De mesme qu'un serpent endormy sous des fleurs. O Dieux! qui sçavez tout, en quelle inquiétude

1. M. L. Lacour, qui a commenté Bonaventure Des Périers avec autant de distinction que de savoir, et qui s'est aussi occupé de recherches sur notre poète , a pensé que Molière avoit pu s'inspirer de ces deux vers dans ceux-ci de VAmphytrion :

La foiblesse humaine est d'avoir

Des curiosités d'apprendre

Ce qu'on ne voudroii pas savoir.

Nous sommes aussi porté à le croire. Cependant il n'est pas impossible que Racan et Molière aient songé l'un et l'autre à ce passage du 43e chant de VOrlando :

Ben sarebbe folle Chi , quel che non vorria trovar, carcasse.

M M. DE RaCAN. j,

Demeure mon «prit en cette incertitude!

Qu un quart d'heure à passer me donne de soucy!

„,, TiSiMANDRE.

Elle ne me voit pas : elle viendroit icy.

Il , , Artenice.

II n en faut plus parler, la pierre en est jettée,

^ , TISIMANDRE.

Quelque chose la foche; elle est inquiétée. j, - Artenice.

3e ne pouvoir dompter la rigueur*dTdaIië ^ sera plus a,sé de guérir sa folie. '

Maintenant que j'en pers l'espoir et le désir e veux encor un coup en avoir le plaisir

^ou^rS i^ f ^'^''Oiisf quel tournent excessif ous rend le teint si pasle et l'esprit si pensif?

C^'ntéZ' '"^^'^ ""^ nymphe cSe -

Tisimandre.

est vray que mon mal tout autre mal excède

». Voir la note de la page 32.

J2 Les Bergeries

De n'estre pas guery par un si beau remède.

Je suis bien en cela despourveu de conseil,

De vouloir préférer une estoille au soleil;

Je sçay vostre mérite et sçay que ma cruelle

Ne doit qu'à mon malheur le choix que j'ai fait d'elle.

Artenice.

Comme avez-vous fait choix de cet esprit ruzé Qui d'un autre berger a le cœur embrazé .''

TlSlMANDRE.

Quoy ! le feu de quetqu'autre a-t-il peu trouver place Dans ce cœur qui pour moy n'est que roche et que glace i^

Artenice.

Estes-vous si nouveau que de ne sçavoir pas Que c'est pour Alcidor qu'elle tend ses appas ?

TiSIMANDRE.

Combien que ce berger soit tousjours avec elle, Je sçay que leur amour n'est qu'amour fraternelle, Et n'y sçaurois encor aucun mal concevoir.

Artenice.

Bien-tost la vérité vous fera tout sçavoir : Devant que le soleil se recache dans l'onde , Leur feu sera visible aux yeux de tout le monde. Oubliez , oubliez ceste ingrate beauté : Vors trouverez ailleurs plus de facilité. Deffendez à vos yeux cette persévérance , Perdez-en le désir avecques l'espérance.

TlSlMANDRE.

Ce conseil seroit bon à quelque autre qu'à moy, Qui fust encore libre et maistre de sa foy.

Artenice.

Bien que pour son amour vous l'ayez destinée, N'en estant point receuë, elle n'est point donnée. '^* Elle est encor à vous pour en disposer mieux.

DE M. DE RaCAN. $)

TiSIMANDRE.

Helas ! il faudroit donc que j'eusse d'autres yeux , Car ses beautez aux miens y sont ce que les vostres Sont , aux rives de Seine, aux yeux de tous les autres. Il faut bien qu'à présent mon cœur soit hors de soy De n'estre point touché des charmes que je voy. Vostre beauté n'est point pour estre mesprisée.

Ny vostre affection pour estre refusée.

TiSIMANDRE.

Je ne sçay de quels yeux je puis voir vos attraits, Et ne point ressentir leurs fiâmes et leurs traits.

Artenice.

Je ne sçay de quels yeux l'on peut voir vos services. Et n 'estre pas sensible à tant de bons offices.

TiSIMANDRE.

Vous attirez les cœurs avec un tel aimant

Que qui n'a point d'amour n'a point de sentiment.

Artenice.

Vous aymez et servez avec tant de constance Que qui n'a point d'amour n'a point de cognoissance.

TiSIMANDRE.

Je sçay que vos appas sont adorez de tous ,

Et, si j'avois deux cœurs, j'en aurois un pour vous;

Mais le mien désormais n'est plus en ma puissance.

Artenice.

L'on ne peut trop louer vostre persévérance ; Je voudrois que l'Amour, qui vous peut esmoavoir, Avecque le désir m'eust donné le pouvoir De vous faire oublier ce cœur inexorable.

TiSIMANDRE.

Cessez, belle, cessez de m'estre favorable.

54 Les Bergeries

Lors que j'ay mesprisé l'heur de vostre amitié, J'ay rendu mon tourment indigne de pitié. Quiconque vous a veuè et ne tasche à vous plaire N'est pas digne de voir le jour qui nous esclaire. Souffrez donc que du sort le juste chastiment Punisse mon amour de cet aveuglement, Afin que vos beautez, à qui j'ay fait l'offense, Puissent par mon trespas en avoir la vengeance.

Artenice.

Je ne gagneray rien contre cet obstiné: Le mal qui le possède est trop enraciné. Il n'entend pomt raison, mon entreprise est vaine; Il ne veut pas guérir, il se plaist en sa peine; Il s'en va tout courant la mettre en liberté Dans les antres affreu,^ d'un désert escarté. Qui ne sont point si noirs que sa mélancbolie, Ny leurs rochers si durs que le cœur d'Ydalie. Pour moy, je veux sçavoir si j'auray tout perdu. Lucidas ne vient point, c'est assez attendu: Je m'en vais le chercher pour passer mon envie De sçavoir du devin ou ma mort ou ma vie.

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