SCENE IV
Polistene, Lucidas, Artenice.
POLISTENE.
AU creux de ces rochers, d'où l'éternelle nuict A chassé pour jamais la lumière et le bruit, J'ay choisy mon séjour, loin de la multitude. Pour jouir en repos du plaisir de l'estude.
I . A part k sujet même de la scène , qu'il faut accepter lésolûment , il ne manque point id de choses dignes d'être
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Par elle tous les jours , comme maistre absolu , Je fais faire aux démons ce que j'ay résolu, Et mon pouvoir, cogneu dans tous les coins du monde, Met c'en-dessus dessous le ciel , la terre et l'onde. Des jours je fais des nuicts, des nuicts je fais des jours ; J'arreste le soleil au milieu de son cours, Où la honte qu'il a d'obéyrà mes charmes Souvent luy fait noyer son visage de larmes ; Les brouillards , par le frein de mes enchantements , Dans le vague de l'air changent leurs mouvements, Et portent où je veux, sur l'onde et sur la terre, La tempeste , le vent , la gresie et le tonnerre ; Quand le fier Aquilon, l'horreur des matelots, Met la guerre civile en l'empire des flots, Bien qu'il ait de Neptune irrité la puissance. Mon seul commandement excuse son offence. Bref, je suis tout-puissant si-tost que des enfers Mon art a délivré les esprits de leurs fers. N'est -il pas vray, démons , spectres, images sombres. Noirs ennemis du jour, phantosmes, lares, ombres, Horreur du genre humain, trouble des élémens? Qu'est-ce qui vous rend sourds à mes commandemens ? Que retardez-vous tant? Hé quoy! trouppe infidelle. Ne cognoissez-vous pas la voix qui vous appelle ? Descouvrez des enfers le funeste appareil ; Que l'horreur de la nuict fasse peur au soleil; Faites couler le Styx dessus nostre hémisphère, Et faites seoir Pluton au thrône de son frère ; Tonnez, greslez, ventez, estonnez l'univers, Monstrez vostre pouvoir et celuy de mes vers. Et vous qui dans un verre en formes apparentes Imitez des absents les actions présentes. Faites voir Ydalie avec son favory
remarquées. Le tableau assez énergique fait par le devin, quelques contrastes fort heureusement amenés, enfin un style très pur pour l'époque , tout concourt à faire de cette scène une des ix>mies inspirations de Racan.
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Jouir des privautez de femme et de mary, Afin que sa rivale, en voyant cette feinte, Quitte la passion dont son ame est atteinte, Et que de ce tyran qu'on craint mesme aux enfers Nous brisions aujourd'huy les prisons et les fers.
LUCIDAS.
Voilà, ma belle ingrate, où le devin demeure. Si vous le voulez voir, allons tout à cette heure. Car je l'entends desja sur le haut de ces monts D'une voix esclatante invoquer les démons.
Artenice.
Allons donc, Lucidas.
LuciDAS.
Allons, belle Artenice, Sçavoir de mon rival l'infidelle artifice.
POLISTENE.
Mais je croy que desja voilà ce pauvre amant Qui cherche aans mon art la fin de son tourment.
Lucidas.
Vénérable vieillard , dont l'obscure science Ne tire sa raison que de l'expérience.
Et dont nos sens ravis, et non pas satisfaits, D'une cause incogneuë admirent les effets. Quand vostre art leur découvre en ces noires merveilles Les secrets ignorez des yeux et des oreilles , Je vous viens retrouver, désireux de sçavoir Ce que dans vostre glace il me doit faire voir. Permettez qu'avec moy ceste jeune bergère Contente son désir à voir ce qu'elle espère.
POLISTENE.
Mon fils, je le veux bien : vous pouvez librement De tout ce que je puis user absolument ; Mais je crains que ceste ame, encore jeune et tendre, Ne transisse de peur, mais qu'il luy faille entendre
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Les foudres esclattans et les horribles cris Que font autour de raoy ces bijarres esprits.
Artenice.
Non, non, ne craignez point, je suis bien asseurée: Avant que d'y venir je m'y suis préparée.
Polistene.
Je vais donc de ce pas mes charmes commencer. Ne bougez de ce lieu , gardez d'outrepasser Les bornes de ce cerne imprimé sur la terre ; Ne vous ennuyez point, je vay quérir le verre Où mes enchantemens feront voir à vos yeux Ce que le monde croit n'estre veu que des dieux.
Artenice.
Nous attendrons long-temps.
LUCIDAS.
C'est ce que j'appréhende ; Mais il faut trouver bon tout ce qu'il nous commande.
Artenice.
Dieux ! qu'est-ce que je voy ?
LuCIDAS.
Dieux ! qu'est-ce que j'entens ?
Artenice.
Que de monstres hideux !
LuciDAS.
Que de feux esclattans , D'horribles tourbillons, d'esclairs et de tempestes , Dans ce nuage espais s'assemblent sur nos testes !
Artenice.
Tout le ciel est couvert d'une noire vapeur.
Polistene.
Ne vous estonnez point , vous n'aurez que la peur.
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Artenice.
Faites donc appaiser cet horrible tonnerre, Qui semble menacer le ciel, l'onde et la terre.
POLISTENE.
Courage, mes enfans; bien-tost je me promets De vous rendre le jour aussi clair que jamais.
Je croy qu'il dira vray : la nuë est dissipée, La terre de brouillards n'est plus enveloppée; Son sçavoir, admiré des âmes et des yeux, Rend le beau temps au monde et le soleil aux cieux. Dieux ! que sur ces démons il s'est acquis d'empire ! Voyez quel changement! ils font ce qu'il désire, Et semble qu'il les tient sous son pouvoir enclos. Comme Eole les vents , ou Neptune les flots.
POLISTENE.
Tenez, jeunes bergers, considérez ce verre: C'est le portraict naïf des secrets de la terre. Maintenant oue mon art, à sa puissance joint, Luy fait rendre à nos yeux les objets qu'il n'a point. Commencez-vous à voir ?
LuciDAS.
Nous commençons à peine A descouvrir un peu des deux bords de la Seine , Qui , serrant en ses bras ces beaux champs plantureux , Fait cognoistre à chacun l'amour qu'elle a pour eux. Quel esclat de grandeurs reluit en ces rivages ! Quel amas de palais riches de leurs ouvrages, Où la nature et l'art semblent de tous costez Disputer à l'envy le prix de leurs beautez! Que ces ruisseaux d'argent , fugitifs des fontaines, Coulent de bonne grâce au travers de ces plaines ! Voyez-vous au-dessous de ce petit couppeau Le berger Alcidor qui meine son trouppeau ?
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Artenice.
Ouy, certes, je le voy bien près de sa maistresse ; On reconnoist assez le désir qui les presse.
LUCIDAS.
Le vermillon leur vient, ils entrent dans le bois; Tous deux sous un ormeau s'assisent à la fois. Que je voy de baisers prins à la desrobée !
O Dieux! en quel malheur se voit-elle tombéel Que leurs sales plaisirs, détestez en tous lieux , Font de peine à mon cœur et de honte à mes yeux! Que long-temps cet affront vivra dans ma mémoire !
LUCIDAS.
Au moins vous l'avez veu ! vous n'en vouliez rien croire !
Artenice.
Je n'en ay que trop veu pour mon contentement. Peut-on plus se fier à la foy d'un amant ? Va , triomphe à ton aise , esprit plein d'artifice, De l'honneur d'Ydalie et du cœur d'Artenice, En me voyant punie avec indignité De m'eslre trop fiée en ta légèreté.
Quant à moy, désormais, le seul bien que j'espère Est de passer ma vie en un désert austère, Où, sage à mes dépens, je veux à l'avenir Au seul amour du ciel mes volontez unir.
LUCIDAS.
Vous pleurez une perte indigne de vos larmes: La faute est à ses yeux, et non pas à vos charmes, Qui pourroient arrester les cœurs les plus légers Et contraindre les dieux d'estre encore bergers.
Artenice.
Que servent, Lucidas, toutes cesflateries? Je ne me repais plus de vos cajoleries ; Je prends congé du monde et de ses vanitez ,
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Qui succent le venin de tant d'impietez. A3ieu donc pour jamais, plaisirs pleins d'amertume ! Adieu , vaine espérance où l'âge se consume ! Adieu, feux insensez, autheurs de mes ennuis! Adieu, doux entretien où je passois les nuicts! Adieu, rochers et bois! adieu, fleuves et plaines, Qui saviez de mon cœur les plaisirs et les peines ! Adieu, sages parens, de qui les bons advis En mon aveuglement furent si mal suivis! Adieu, pauvre berger, dont la persévérance Reçoit de mon amour si peu de recompence ! Adieu, sage vieillard, dont l'art prodigieux Fait que la vérité se découvre à mes yeux! Adieu , chères brebis , qui parmy ces campagnes Me servies tous les jours de fidelles compagnes ! Adieu donc, Lucidas, encore un coup, adieu ! Je vay finir mes jours dedans quelque sainct lieu Où jamais le malheur ne me pourra desplaire.
Lucidas.
Comment ! c'est tout de bon ?
POLISTENE.
Il la faut laisser faire :
Un mal si violent est sourd à la raison ; Son secours à présent seroit hors de saison. Le temps seul peut guérir une si grande playe.
Lucidas.
Père, vous dites vray, c'est en vain qu'on essaye A consoler une ame au fort de son malheur : Les remèdes trop prompts irritent la douleur. Il faudra donc attendre, et le mieux pour cette heure Est d'aller au village où son père demeure, Afin de l'avertir qu'il la suive de près Cependant que le mal est encore tout frais.
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