‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 27 sur 95 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

Alcidor, Ydalie, Arîenice.

Alcidor.

fy ue le soleil est haut ! Desja de ces colines ^^^L'orobrenes'estend plus dans les plaines voisines; Desja les laboureurs, lassez de leurs travaux. Tous suants et poudreux , emmeinent leurs chevaux ; Desja tous les bergers se reposent à l'ombre. Et , pour se festoyer des mets en petit nombre Que la peine et la faim leur font trouver si doux, Font servir au besoin de table à leurs genoux ; Les oyseaux , assoupis, la teste dans la plume, Cessent de nous conter l'amour qui les consume ; L'air est par tout si clair qu'il deffend à nos yeux D'admirer les saphirs dont il pare les cieux. Le soleil trop à plomb nous voit sur ce rivage : Il nous faut retirer et nous mettre à l'ombrage De ce bocage espais, où l'on diroit qu'Amour A voulu marier la Nuict avec le Jour.

Ydalie.

Helas ! mon frère , helas ! en quelque part que j'aille. Je ne puis modérer le feu qui me travaille. J'ay par tout le soleil autheur de mon ennuy : Les antres ny les bois n'ont point d'ombre pour luy.

Alcidor.

Quelle secrette ardeur vous ronge le courage ?

Ydalie.

Ce que j'ay dans le cœur se lit dans mon visage ; Je voudrois bien le dire et ne le dire point. Je sçay bien en cela ce que l'honneur m'enjoint,

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Et ne puis sans rougir, quoy que je me propose, En vous le descouvrant en descouvrir la cause.

Alcidor.

Pourquoy, ma chère sœur? quelle timidité Retient vostre discours en cette obscurité ?

Ydalie.

Pleust à ce petit dieu qui me réduit en cendre Que sans vous en parler vous le peussiez entendre !

Alcidor.

Avez-vous des secrets dont vous n'osiez parler A celuy dont le cœur ne vous peut rien celer? '

Las! c'est aussi le seul que je ne vous puis dire.

Quand vous me le diriez, en deviendroit-il pire? Ay-je quelque interest en vostre passion Qui vous fasse doubter de ma discrétion ?

Ydalie.

Au trouble où je me voy, je ne sçay comme faire : Je ne vous l'ose dire et ne vous le puis taire.

Alcidor.

Ma sœur, ne craignez point, dites-le librement: Il ne faut point rougir pour avoir un amant. La seule opinion rend ce plaisir blasmable, Et, si c'est un péché, le Ciel mesme est coupable. Combien qu'il le deffende, il en est désireux : Il est, au renouveau, de la terre amoureux. Il void de tous ses yeux ses beautez rajeunies; Elle sent dans son cœur leurs fiâmes infinies, Et, s'estoilant de fleurs, tasche à se conformer Avec celuy qui l'ayme et qu'elle veut aymer. Leur mutuelle ardeur rend la terre féconde, Et le feu s'en répand dans tous les cœurs du monde.

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Ces rochers et ces bois n'entendent nuict et jour Que de pauvres bergers qui se pleignent d'amour. S'ils ne sont point suspects aux secrets de tant d'autres, Quelle crainte avez-vous de m'y dire les vostres?

Ydalie.

Que servira cela ?

Alcidor.

C'est un soulagement D'oser en liberté déclarer son tourment. Il n'est rien de si doux aux âmes bien atteintes Que de pouvoir trouver à qui faire leurs plaintes. Un mal se diminue et n'est plus que demy Quand nous le partageons avecques nostre amy.

Mais c'est à ces amis , compagnons de fortune , Qu'on ayme seulement d'une amitié commune.

Alcidor.

Ma sœur, c'est au contraire : à ceux qu'on ayme bien Il faut ouvrir son cœur et ne leur celer rien.

Ydalie.

Le mien vous est ouvert : ces souspirs tout de flame Vous descouvrent assez ce que j'ay dedans l'ame.

Alcidor.

Ces souspirs enflamez dont je suis spectateur, En disant vostre mal , n'en disent point l'autheur.

Ydalie.

Las! il ne m'entend point; je me rends trop obscure : Il a, comme le cœur, l'intelligence dure.

Alcidor.

Je ne sçay pas de vray pourquoy vous différez A me nommer celuy pour qui vous souspirez.

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Ydalie.

Vous le verrez bien tost , et sans beaucoup de peine , Si vous baissez les yeux dans les flots de la Seine.

Alcidor.

Helas! je vous entends et tiendrais à bon-heur D'avoir en moy dequoy mériter cet honneur. J'ay pitié de vous voir le visage si blesme. Assez depuis trois ans j'ay cogneu par moy-mesmc Quel tourment c'est d'aymer et de n'espérer rien. Je déplore en cela vostre sort et le mien.

Ydalie.

Vous seul à tous les deux pouvez donner remède.

Ouy, si j'estois guéri du mal qui me possède.

Las ! guerissez-vous donc à fin de me guérir.

Alcidor.

De manquer à ma foy j'aymerois mieux mourir.

Ydalie.

Vostre mort pour cela seroit mal employée.

Alcidor.

Heureux si le destin me l'avoit envoyée! Je ne sçaurois mourir pour un plus beau suject.

Ydalie.

Vos désirs feront mieux d'avoir un autre object.

Alcidor.

La Seine dans son lict verra plustost son onde Rebrousser contremont sa source vagabonde, Et plustost le soleil luira dans les enfers , Que seulement je pense à sortir de mes fers, Et qu'une autre beauté que celle d'Artenice Ait jamais le pouvoir d'arrester mon service.

DE M. DE RaCAN. , 65

Ydalie.

Puis qu'elle n'est pas libre en son affection , Vous n'en aurez jamais que de l'affliction , Et vieillirez tous deux en ces poursuittes vaines Avant que de cueillir le loyer de vos peines : Son père et ses parens ne le désirent pas.

Alcidor.

Je suis assez content d'adorer ses appas, Combien que son destin soit à mes vœux contraire ; L'honneur que j'en reçoy me tient lieu de salaire.

Ydalie.

Languirez-vous tousjours en si dure prison ?

Ouy, si je ne perdois le sens et la raison.

Appellez-vous raison d'aymer sans espérance ?

Alcidor.

La raison nous oblige à la persévérance , Après que nous avons engagé nostre foy.

Ydalie.

Vous ne voulez donc point avoir pitié de moy ?

Alcidor.

Que peut un affligé dont le mal incurable A Iny-mesme le rend luy-mesme inexorable ? Mais, si vous recevez quelque contentement De me voir comme frère, et non pas comme anumt, Nous nous verrons toujours sans contrainte et sans peine Eb gardant nos troupeaux sur le bord de la Seine.

Ydalie.

Puisque pour posséder le bon-heur de vous voir 11 faut régler mes vœux aux loix de mon devoir. Bien qu'il soit mal-aisé, belle ame de mon ame, De paroistre de glace estant toute de flame,

lUtCM. — I. }

66 Les Bergeries

Toutesfois, pour jouyr d'un bien qui m'est si doux, Je tairay pour un temps l'amour que j'ay pour vous.

Alcidor.

Vous me permettrez donc d'aller voir caste belle Qui seule et sans troupeau dans ce bois se recelé. Beauté le cher soucy de tant de beaux esprits, Qui d'une douce flame avez mon cœur espris, Merveille d'icy-bas, chef-d'œuvre de nostre âge Où la nature mesme admire son ouvrage , Quel soin guide vos pas en ces lieux escartez }

Quoy ! tu ne rougis point de tes desloyautez ! Tu me parles encor, meschant, ingrat, parjure, Après que tu m'as fait une si grande injure!

Alcidor.

Quelle rage vous meut à me traitter ainsi ?

Artenice.

Ce que tout maintenant tu viens de faire icy.

Alcidor.

O quelle calomnie! ô Dieux, quelle malice!

Artenice.

Voyez qu'il est meschant et remply d'artifice ! Laisse moy, desloyal, ne m'importune plus.

Alcidor.

Beauté dont mon malheur a son flus et reflus , S'il vous reste dans l'ame un rayon de justice. Pour le dernier loyer de trois ans de service, Différez d'un moment l'arrest de mon trespas ; Avant que de m'oùyr ne me condamnez pas. 0 Dieux! elle s'en va sans me vouloir entendre! O destins trop cruels! que voulez-vous attendre A couper de mes ans le filet malheureux ? N'estes-vous sans pitié que pour les amoureux ? Et toy, père du jour, dont la flame féconde

DE M. DE RaCAN. 67

Comble de tant de biens tout ce qui vit au monde Seul astre sans pareil, arbitre des\aisons '

Qui répands ta splendeur aux célestes ma sons Jadis l'ay comparé des yeux de ma cruelle ' La flame périssable à ta flame immortelle ' Fourquoy ne punis-tu pour t'avoir offensé D une éternelle nuict ce blasphème insensé? A quoy me sert de voir ta lumière importune ? A quoy me sert a vie en butte à la fortune" Il vaut mieux, .1 vaut mieux en arrester le cours Et mounr une fois que mourir tous les jours.

Chœur des bergers.

ï ouets du temps et de l'envie «J Esprits dans le monde agitez

Qui passez toute vostre vie '

Béants après les vanitez,

Que vos désirs sont misérables '

Que vos grandeurs sont peu durables »

tt que I esDoir est glorieux

Des âmes dévotes et sainctes

Qui libres de soings et de craintes

Vivent en terre comme aux deux' En une éternelle bonace

Tous leurs jours ont un mesme sort-

Leur vie , exempte de menace ,

Ne voit l'orage que du port; Au heu aue la nostre est complice De tant de malheur et de vice L'un de l'autre se nourrissant' Qu'à bon droit la mieux fortunée Porte envie à la destinée ^\"ux qui meurent en naissant

Nos offences innumerables Ne se peuvent plus endurer- Les astres les plus favorables

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Ont horreur de les éclairer.

Tant de signes dans les planettes, Tant d'éclypses, tant de cornettes Et tant d'effects prodigieux , Ne sont-ce pas des prophéties Aux âmes les plus endurcies De la juste fureur des dieux?

Je sçay bien que l'outrecuidance Qui nous porte à l'impiété Nous figure leur Providence Sans pouvoir et sans volonté; Mais, au premier coup de tonnerre Dont le Ciel menace la terre, La frayeur saisit les mortels ; On voit leurs rages assoupies Et les âmes les plus impies Embrasser le pied des autels.

O trois fois heureuse Artenice , Qui fais par générosité Ce que la terreur dusupplice Exige de leur lascheté ,^ Et qui , sagement retirée Des plaisirs de peu de durée Dont nous sommes ambitieux , En une paix douce et profonde T'exemptes du trouble du monde El de la colère des Cieux !

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