‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 33 sur 95 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

TiSIMANDRE.

Verray-je donc tousjours mon espérance vaine? Perdray-je sans loyer ma jeunesse et ma peine ? Aimeray-je tousjours sans jamais estre aimé ? Brusleray-je tousjours sans estre consumé } En vain je pousse aux deux mes plaintes efiix>yables. Les dieux sont impuissans ou sont impitoyables ; Je cherche le remède, et ne veux pas guérir ;

5)0 Les Bergeries

Je me déplais de vivre, et ne sçaurois mourir. Malheureux que je suis, quelle chaude furie Me fait passer les jours en cette resverie ? Que me sert de chercher les bois les plus secrets Pour les entretenir de mes justes regrets, Imprimer sur leur tronc les chiffres d'Ydaiie, Ne nourrir mon esprit que de mélancolie, Méditer tous les jours des supplices nouveaux ? Nous n'en sommes pas mieux ny moy ny mes troupeaux. Mes brebis ont en nombre esgalé les estoilles Dont les plus claires nuicts enrichissent leurs voiles. Et mes jerbes, lassant le soigneux moissonneur, Rendoient les plus contens jaloux de mon bonheur; Mais à présent tout fuit mes tristes destinées, Mes champs n'ont que du chaumeaux meilleures années, Et mes pauvres moutons, se mourants tous les jours, Servent dans ces rochers de pasture aux vautours. Je suis en me perdant l'autheur de tant de pertes, Je n'ay plus soing de rien, mes terres sont désertes. Tandis qu'en ces forests tout seul je m'entretiens, Je laisse mon troupeau sur la foy de mes chiens. Mes doigts appesantis ne font plus rien qui vaille, Ny des paniers de jonc, ny des chapeaux de paille ; A peine me souvien-je, en voyant ces roseaux. D'avoir sceu compasser les trous des chalumeaux. Autrefois mes travaux n'estoient point inutiles. Ma besongne avoit cours dans les meilleures villes; J'en rapportois tousjours, en revenant au soir, Quelque pièce d'argent au coing de mon mouchoir ('), Il faut, il faut quitter ceste humeur solitaire Et reprendre le train de ma vie ordinaire, Chasser de mon esprit ces inutiles soings

I . Ces deux vers semblent avoir été faits en souvenir et en contraste de cette pensée, je ne puis pas dire de ce vers, Racan ne s'en doutoit pas :

Non umquam gravis aère domum mihi dextra redibat. (Ed., I.)

DE M. DE RaCAN. 9-1

Qui ne veulent avoir que les bois pour tesmoings, Mespriser à mon tour celle qui me mesprise . ,.

Et rompre sa prison pour ravoir ma franchise. /

Mais, ô Dieu! qu'ay-je dit? Amour, pardonne-moy, Je ne puis ny ne veux jamais vivre sans toy ; Quand je parle autrement, je suis hors de moi-mesme, Contre une deïté je commets un blasphème ; Je te voy dans ses yeux plus puissant que jamais. Fais ce que tu voudras, à tout je me soumets ; Aussi bien ma raison ne m'en sçauroit defîendre : Le salut des vaincus est de n'en plus attendre.

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