‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 34 sur 95 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

Tisimandre , Ydalie, Daramtt.

TlSIMANDRE.

Beauté dont la nature admire les appas, . Quelle heureuse fortune a pii guiaer vos pas Dans ce valon affreux, où mon inquiétude Ne cherche que l'horreur, l'ombre et la solitude?

Ydalie.

:er qui de nature estes si mal plaisant,

malheureux destin vous conduit à présent -ns ceste valée effroyable et profonde,

pour fuyr de vous, je fuis de tout le monde ?

TlSIMANDRE.

1 faschez-vous de voir un misérable amant oanny de vos yeux ne peut vivre un moment .'* ■gnez-vous plustost de cet esprit barbare, ne sçait point gouster un mente si rare. ^:s que vous suivrez ce berger qui vous fuit, plus belles saisons se passeront sans fruict.

9^ Les Bergeries

Ydalie.

Tandis que vous suivrez vos entreprises vaines, Vous y perdrez sans fruict vostre temps et vos peines

Tisimandre.

Puis qu'AIcidor pour vous n'a point de sentiment, Pourquoy differez-vous de faire un autre amant ?

Ydalie.

Si je suis insensible au tourment qui vous presse, Pourquoy differez-vous de changer de maistresse ?

TiSIM ANDRE.

Croyez que, si j'en parle avecque passion, C'est moins par interest que par affection. Mais je crains qu'en ce feu dont vous estes éprise, Vostre honneur ne se perde après vostre franchise ; Vous sçavez que desja l'on murmure tout bas De vous voir si souvent le suivre pas à pas.

Ydalie.

Quoy qu'on ait dit de moy par haine ou par envie, Tousjours mes actions respondront de ma vie.

Tisimandre.

Bien qu'aucun à bon droict ne vous puisse blasmer. D'estimer sa vertu, de le voir, de l'aymer, Pourquoy recherchez-vous de pénibles conquestes. Vous à qui le bonheur en offre de si prestes i'

Vous perdez vostre temps, ne m'importunez plus ; Je suis lasse d'ouyr vos discours superflus.

Tisimandre.

A quelles dures loi.< me voulez-vous contraindre } Ne m'est-il pas permis en mourant de me plaindre ?

Ydalie.

Ne vous affligez point, vous n'en sçauriez mourir: Le mal que vous avez est facile à guérir.

DE M, DE Racan. 93

TlSlMANDRE.

H:en ne me peut guérir du mal qui me possède , Si vostre belle main n'en donnne le remède.

Ydalie.

Le remède d'amour dépend de la raison.

TlSlMANDRE.

ez donc son conseil pour vostre guérison. Ydalie.

. n tourment est si doux qu'il m'en oste l'envie.

TlSlMANDRE.

Le mien est si cruel qu'il m'ostera la vie Si vous ne modérez vostre inhumanité.

Ydalie.

Pensez-vous m'y forcer par importunité .''

TlSlMANDRE.

Non certe, mais plustost par mon amour extrême.

Ydalie.

Amour m'oblige-t-il d'aymer tout ce qui m'ayme?

TlSlMANDRE.

, plutost qu'un ingrat qui ne vous ayme pas.

Je choisiray plustost d'épouser le trépas Que jamais vous voyez vostre vaine entreprise Rendre dessous vos loix ma liberté sousmise.

TlSlMANDRE.

i » cruelle beauté ! quel astre malheureux

Se plaist à traverser nos désirs amoureux .'

Quel charme ou quelle erreur ont troublé nos pensées ?

Quels traits envenimez ont nos âmes blessées ?

Quel funeste ascendant nostre destin conduit,

Qui nous fait à tous deux ayraer ce qui nous fuit ?

94 Les Bergeries

Nous verrons escouler l'avril de nostre vie Sans gouster les plaisirs où l'âge nous convie ; Et, lorsqu'en cheveux blancs nous le verrons finir^ Nous pleurerons le temps qui ne peut revenir. Les ans coulent sans cesse, et jamais leur carrière Non plus que des torrens ne retourne en arrière; Ils faneront bien tost la fleur de vos beautez. Et vangeront ma foy de tant de cruautez.

Daramet.

Prenons ceste victime, et couronnons sa teste (i) De guirlandes de fleurs, pour honorer la feste ; Chindonnax a desja le buscher préparé.

Vous viendrez, vostre crime est assez avéré.

Ydalie.

Dequoy m'accuse-t-on } quelle noire malice Peut, d'un front asseuré, me blasmer d'aucun vice r

Daramet.

Vous le pourrez sçavoir du sacrificateur.

O Ciel, qui cognoistout, sers moy de protecteur^ Deffends mon innocence, à qui l'on fait outrage!

Tisimandre.

Arreste un peu, cruel ! as-tu bien le courage De vouloir de mes bras ma maistresse ravir ? Las ! je résiste en vain, je ne luy puis servir. Tout ce que je puis faire en ce dernier office, C'est de m'ofirir pour elle au feu du sacrifice.

I . Cet épisode du sacrifice d'une jeune fille et la plus grande partie des circonstances sont imités du Pastor fido.

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