‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 42 sur 95 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Ydalie, Damoclk , Tisimandre , Silène , Crisante, C brise, Artenice, Alcidor, Chante, le vieil Alcidor, Lucidas.

Ydalie.

Voila celuy, mon père, à qui je dois la vie. Si vous le trouvez bon, le devoir me convie De recevoir les vœux de son affection, Et mettre ma franchise en sa protection Dans les nœuds éternels d'amour et d'hymenée.

Damoclée.

Vous y venez trop tard, ma parole est donnée.

Tisimandre.

Comment ! est-il quelqu'un envieux de mon bien Qui me voulust ravir ce que j'ay rendu mien ?

DE M. DE RaCAN. 127

Que deviendroit ma peine et ma persévérance Dont je n'ay que sa foy pour toute recompence ?

Damoclée.

Elle n'a point pouvoir de vous donner sa foy. Puis que je suis son père, elle dépend de moy. Alcidor est ceiuy que je veux pour mon gendre.

Il est vray qu'autrefois j'eusse peu condescendre A recevoir l'amant que l'on m'offre aujourd'huy; Mais, n'estant plus à moy, je ne suis plus à luy. Ce berger, tesmoignant son amour excessive. En me tirant des fers m'a rendu sa captive.

Damoclée.

Vous luy feriez grand tort de l'amuser à vous : De la belle Artenice il doit estre l'espoux. Le Ciel nous le commande et chacun le souhaite.

Artenice.

Encore qu'on l'ait dit, ce n'est pas chose faite; Il faut auparavant cognoistre son amour; Artenice n'est point la conqueSte d'un jour. Quand ses vœux par cinq ans me l'auront tesmoignée, Comme il a par cinq ans la mienne desdaignée, A l'heure je verray si je seray pour luy.

Ydalie.

D'où nous provient ce trouble, autheur de tant d'ennuy, Qui s'oppose au bonheur où tout le monde aspire ?

Silène.

La volonté des dieux, qu'on ne peut contredire, Qui deffend que ma fille espouse un estranger. Faites un autre amant, laissez-moy ce berger. Je tiendray mon bonheur de vostre courtoisie.

Cri SANTE.

Vous ne jouirez pas à vostre fantaisie

128 Les Bergeries

Du désir d'un berger amoureux comme il est, Ny du pouvoir d'un dieu qui fait ce qui luy plaist.

TiSIMANDRE.

Ne pensez plus à moy. Puis au'en ma propre terre Les hommes et les dieux me déclarent la guerre, Je vay chercher ailleurs ou mon pis, ou mon mieux.

Et moy, dont le malheur est si contagieux, A quoy me resoudray-je? où sera ma retraicte? Toute chose s'oppose à ce que je souhaite. N'eust-il pas valu mieux estre morte en naissant. Et voir mon triste sort finir en commençant. Que de le voir tousjours traverser tout le monde ?

Grisante.

Certes, je ne sçay pas où nostre espoir se fonde ; Je n'entends que souspirs, je ne voy que malheurs.

Damoclée.

Peut-estre qu'Alcidor mettra fin à nos pleurs. Oyons ce qu'il dira, le voicy qu'il arrive.

Alcidor.

Puis q^u'après tant d'ennuis le desespoir me prive De l'aise et de l'honneur de vivre avecque vous; Puis que, dans un séjour si fertile et si doux, Je ne puis asseurer le repos de ma vie, Avant que vous quitter le devoir me convie De tesmoigner à tous que jusques au cercueil Je vous SUIS obligé de vostre bon accueil. Vueille le Tout-Puissant, à mes vœux favorable. Vous payer les bienfaicts dont je suis redevable ! Puissiez-vous voir sans fin, en toutes les saisons, L'abondance et la paix régner en vos maisons! Et vous, chère beauté dont j'adore la flame, Puissiez-vous à jamais, belle ame de mon ame, Avoir autant de biens et de contentemens Que vostre affection m'a cousté de tourmens!

DE M. DE RaCAN. 129

Pour moy, le seul espoir de mon inquiétude Est de passer ma vie en une solitude, Et cacher dans l'horreur de quelque antre secret Celuy sur qui le jour ne luist plus qu'à regret. Adieu donc, belle Seine; adieu, campagnes vertes, Complices et tesmoins de mes peines souffertes.

Clorise.

Est-ce là le sujet qui vous a ramené ? Voulez-vous donc tousjours demeurer obstiné ? Ny prière ny pleurs n'ont-ils point de puissance? Avez-vous résolu d'abandonner la France, Où tout le monde a soin de vostre avancement ?

Alcidor.

Y sçaurois-je trouver aucun contentement, Et voir tousjours l'object qui traverse ma vie ?

Clorise.

Pour le moins, Alcidor, contentez nostre envie De demeurer encore une heure avecque nous.

Alcidor.

Cela ne serviroit qu'à vous affliger tous.

Grisante.

Au contraire, Alcidor, vostre seule présence Nous semble redonner la joye et l'espérance.

Alcidor.

D'un esprit accablé de mortelles douleurs Qu'en pouvez-vous avoir que des cris et des pleurs ?

Artenice.

Si jamais j'eus pouvoir dessus vostre courage, Rendez-m'en aujourd'huy le dernier tesmoignage; Donnez-moy seulement ce qui reste du jour,

Alcidor.

Je ne puis résister au pouvoir de l'amour;

Racan. — I. 9

I jo Les Bergeries

II vous faut obéir, ô ma belle déesse!

Pour la dernière fois vous serez ma maitresse.

Grisante.

A la fin nous l'aurons : ce cœur de diamant Aux larmes d'Artenice a quelque sentiment. Il nous faut essayer par une amour plus forte De luy faire changer celle qui le transporte.

Le vieil Alcidor.

En quel endroit, mon fils, avez-vous tant esté.? Que fistes-vous alors que vous m'eustes quitté r

Alcidor.

Las! pardonnez, mon père, à l'ennuy qui m'outrage, Si j'offre à vostre abord un si triste visage.

Le vieil Alcidor.

Quant à moy, désormais je brave le malheur ; L'aise de vous revoir a fini ma douleur. Quelque sujet de pleurs que le destin m'envoye, Je ne verseray plus que des larmes de joye.

Cleante.

C'est à vostre vieillesse un agréable appuy Que l'amitié d'un fils vertueux comme luy : De quelque excès d'amour dont vous soyez capable, Vous ne sçauriez l'aymer autant qu'il est aymable.

Le vieil Alcidor.

Ce n'est point mon enfant ; mon bon-heur l'a trouvé, Et mon affection l'a tousjours eslevé.

Depuis que son berceau, luy servant de nacelle, En le sauvant des flots le mit sous ma tutelle.

Damoclée.

Comment se fit cela ? quel sinistre destin L'avoit mis en naissant si proche de sa fin ?

Le vieil Alcidor.

Je ne le puis sçavoir : les eaux d'Oise et de Seine,

DE M, DE RaCAN. 13 I

Disputans ce butin, faisoient que de la plaine

Je ne peus discerner qui des deux l'apportoit;

Je m'approchay du bord lors qu'encore il flottoit,

Où ses jeunes attraits me donnèrent envie

De le porter chez moy pour luy sauver la vie,

Et ma femme dès lors, qui l'aima comme sien.

Ne sçachant point son nom , le fit nommer du mien.

Damoclée.

En quel temps fut cela ?

Le vieil àlcidor.

Ce fut l'an que la France Se veid couverte d'eaux en si grande abondance ; Depuis ce jour fatal les moissons de Cerès Ont par dix et neuf fois redoré nos guerets.

Damoclée.

Las! je perdis alors par la fureur de l'onde Daphnis, qui ne faisoit que de venir au monde; Je pleure quand j'y pense et m'en souviens tousjours. Ce fleuve, à gros bouillons débordant de son cours, Remplissoit de terreur les campagnes voisines. Mes troupeaux effroyez gainèrent les colines, Et le petit Daphnis, encor dans le berceau, Demeura dans ma loge à la raercy de l'eau. T^qis fois pour le sauver je me mis à la nage; Mais un large torrent estoit dans mon passage, Qui, ravageant l'espoir des coustaux les plus verts, Precipitoit son cours dans leurs flancs entr'ouverts, Couvroit les champs voisins de cailloux et d'arène, Et payoit en grondant son tribut à la Seine; Dans le milieu de l'eau les vagues m'ofFusquoient, La peur me saisissoit, les forces me manquoient. De ma témérité les ondes se courroussent, Et, malgré mes efforts, par trois fois me repoussent. L'orage cependant se rend par tout commun, Grands et petits ruisseaux se rassemblent en un. Je regarde en pitié ma maison assiégée

i}2 Les Bergeries

Soustenir les efforts d'une vague enragée, Et desja la fureur dont elle la battoit Faisoit monter l'escume aussi haut que le toit; Enfin de toutes parts la tempeste bouillonne ; La charpante gémit, la muraille s'estonne ; L'un s'esleve sur l'eau, l'autre fond au dessous. Je perds en ce malheur la parole et le pous, Quand je vis mon enfant dans le milieu des ondes Errer à la mercy des poutres vagabondes ; Tant que je le peus voir je le suivis des yeux, Et puis je le remis en la garde des dieux. Ne seroit-ce point luy qui tient de vous la vie? Recognoissez-le bien, chacun vous en convie. Quelle marque avoit-il lors qu'il fut abordé (i)?

Le vieil Alcidor.

Voilà son bracelet, que j'ay tousjours gardé.

Damoclée.

C'est celuy qu'il avoit! 0 merveille du monde! Mon enfant est sauvé de la rage de l'onde. Vénérable vieillard, helas! que ferons-nous Pour vous rendre le bien que l'on reçoit de vous ?

Silène.

A la fin tout le monde aura ce qu'il souhaite ; La volonté des Dieux est par vous satisfaite : ^ Ce berger est celuy que la déesse entend. Du bon-heur de mon frère un chacun est content : En luy donnant un fils vous me donnez un gendre; La bergère Ydalie aura son Tisimandre, Et ma fille celuy que par eslection Le destin reservoit à son affection.

Alcidor.

Que je luy dois d'autels du bon-heur qu'il m'envoya !

I . Toute cette description est fort remarquable, et dans son ensemble et par un grand nombre de vers bien frappés.

DE M. DE RaCAN. 13;

ARTENICE-

Que de biens à la fois !

Dieox ! que j'en ay de joye!

TiSIMANDRE.

Vieillard de qui nos maux ont leur soulagement , Dieu vous peut-il combler d'aucun contentement •Qui ne soit au dessous de ceux qu'on vous désire ?

Alcidor.

Après tant de faveurs, que vous sçaurois-je dire , A vous, par qui je suis comblé d'aise et d'honneur, Et par qui le destin , avec tant de bon-heur, Pour la seconde fois me redonne la vie ? Dans l'excès des plaisirs dont mon ame est ravie, Je ne pensera^ plus à mon tourment passé Que pour bénir les Dieux qui l'ont recompensé.

Silène.

Sus donc, préparez-vous à gouster les délices Dont l'amour satisfait vos fidelles services ; Et nous autres vieillards, amoureux du repos, Allons vuider en rond les verres et les pots. Le Ciel de toutes parts nous met en asseurance. Il faut, mon frère, encor, après cette alliance, Pour joindre de nos cœurs l'estroicte liaison , Faire de nos maisons une seule maison.

Nous y verrons un jour nos gendres et nos filles Dans un mesme foyer élever nos familles, Et vous, sage vieillard , y viendrez avec nous Prendre part au repos que nous tenons de vous.

Le vieil Alcidor.

Dieux ! aue je dois de grâce aux bonnes destinées Qui comblent de tant d'heur la fin de mes années!

TiSIMANDRE.

Mais pourquoy Lucidas vient-il si promptement ?

!j4 Les Bergeries

Voudroit-il point encor, par quelque enchantement , S'opposer aux douceurs du bon-heur où nous sommes ?

LUCIDAS.

Belles, qui possédez la merveille des hommes, Et vous, jeunes amans aue j'ay tant traversez. Ne m'accusez pas seul ae mes crimes passez : Vous en voyez l'autheur dans les yeux d'Artenice(').

Damoclée.

Laissez-nous en repos, esprit plein d'artifice ; Vous offencez encor ces deux couples d'amans En retardant l'effect de leurs contentemens. La nuict viendra bien tost mettre fin à leurs peines : Les ombres des coustaux s'allongent dans les plaines(2); Desia de toutes parts les laboureurs lassez Traînent devers les bourgs leurs coutres renversez ; Les bergers ont desja leurs brebis ramenées; Le soleil ne luit plus qu'au haut des cheminées. Voicy le temps, bergers, qu'il se faut depescher De jouir des plaisirs qui vous coustent si cher. ,

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