CONTRE UN VIEILLARD JALOUX
Stances.
ieux corps tout épuisé de sang et de moûelle D'où l'ame se départ, Joùirez-vous toujours d'une chose si belle Sans nous en faire part ?
Ces beaux yeux, hors d'espoir d'échaufer par leurs Vostre froide amitié , [charmes
Méprisant leurs attraits, ont leur recours aux larmes Pour vous faire pitié.
Ainsi l'on voit l'Aurore, en sortant de sa couche,
Soupirer et gémir.
Quand son vieil impuissant, aussi mort qu'une souche,
N'a rien fait que dormir.
Nostre goust suit nos ans. La vieillesse désire
Un bon vin savoureux.
Au lieu que la jeunesse incessamment soupire
Les plaisirs amoureux.
L'Amour, encore enfant , chérit cette verdure
Et ces fleurs du printemps.
Fuyant ces vieux rochers où l'on voit la froidure
Demeurer en tout temps.
Puis donc aue désormais vos vieux membres de glace Ne luy sont qu'ennuyeux,
i86 Stances.
Ne luy défendez point de mettre en vostre place Quelqu'un qui fasse mieux.
Laissez en liberté cette beauté céleste;
N'en soyez point jaloux :
Quand 'en prendray ma part, vous en aurez de reste
Plus qu'il n'en faut pour vous (').
A DES FONTAINES Pour une absence.
Stances.
Pour la dernière fois, Nymphes de ces fontaines, Oyez ma triste voix, Prenez part à mes peines :
Celle qui nous rendoit ce rivage si doux A jamais s'éloigne de nous.
Si quelque sentiment Touche vostre pensée De voir en un moment Tant de gloire effacée, Arrachez de vos bords la verdure et les fleurs. Et joignez vos pleurs à mes pleurs.
Quand la discrétion.
Qui m'impose silence, De mon affliction
1. Tallemant des Réaux dit que Racan fit ces vers étant page. Il ne connoissoit pas encore Malherbe, il étoit jeune, il imitoit Régnier.
Retient la violence, Au fort de mes douleurs, je me cache de tous, Et me viens ici plaindre à vous.
Tout est rempli d'ennui , De pleurs, d'inquiétude; Pans mesme aujourd'hui N'est qu'une solitude.
Et l'on est maintenant, en ce triste séjour, A la cour sans estre à la cour.
Tous ces grands bâtimens Dont les riches ouvrages Ont de tant d'ornemens Embelly nos rivages, Ces lieux où ce bel astre épandoit sa clarté , Ne sont plus ce qu'ils ont été.
Ces prez délicieux, Quittans leurs robes vertes, Paroissent à nos yeux Des campagnes désertes; Ces champs sont dépouillez de fleurs et de moissons Et toujours couverts de glaçons.
Ne pensez pas qu'un jour.
Apres cette froidure.
Le printemps, de retour, Leur rende la verdure :
L'astre qui ramenoit cette belle saison Ne luit plus sur nostre horison.
Voila comme Daphnis Contoit sur cette rive Les tourmens infinis D'une amour excessive; Mais il ne les contoit qu'en ces lieux écartez, De peur qu'ils fussent écoutez.
i88 Stances.
Un feu si véhément Avoit épris son ame Que de l'embrasement Qui provint de sa flâme, Comme dans le Scamandre, on vit dans ces ruisseaux Flamber les joncs et les roseaux.
STANCES
'ette ingrate beauté iA mis fin à sa cruauté; Ses yeux, dont la flâme Eclairoit mon ame, Ont reconnu ma foy Et ne luisent plus que pour moy.
Mon service et le temps Ont rendu mes désirs contens.
Les dieux sont propices A mes sacrifices, Puisque mon amitié La rend sensible à la pitié.
Les ris suivent les pleurs, Des épines viennent les fleurs; Mes peines passées Sont recompensées, Et l'excès des plaisirs M'oste l'usage des aesirs.
Stances. 189
POUR UN AMERIQUAIN Dansant à un ballet.
Stances.
De ces riches climats les derniers découverts, De ces fertiles champs qui n'ont jamais d'hivers, Je me suis venu rendre aux prisons de Cloride; J'ay par terre et par mer voyagé nuit et jour,
Et n'ay voulu qu'Amour, Tout aveugle qu'il est, pour pilote et pour guide.
L'on ne peut ignorer quels étoient les plaisirs Dont ces lieux innocens contentoient mes désirs. Nos terres ny nos mœurs ne sont plus inconnues : C'est-là qu'on trouve aux cœurs de la fidélité ,
Et que la liberté Fait voir comme les corps les âmes toutes nues.
Nous avons dans nos champs, au milieu des cailloux, Ces superbes trésors dont les hommes jaloux Courent par tant de mers en faire la conquête ; '" * Et, joignant la richesse avecque les appas,
Nous foulons sous nos pas Les joyaux dont vos rois se couronnent la tète.
C'est la seule contrée où le siècle doré , Malgré l'ire des dieux , est toujours demeuré ; C'est-là que des plaisirs la contrainte est bannie; C'est-là qu'on voit l'honneur, la honte et le devoir,
Sans nom et sans pouvoir, Et l'amour absolu régner sans tyrannie.
Toutefois, ces attraits ne sçûrent m'arrester Depuis 'e premier jour que j'entendis vanter
190 Stances.
L'astre dont la clarté n'eut jamais de seconde, Et de qui l'on verra les rayons glorieux
Faire le tour des cieux , Comme sa renommée a fait le tour du monde.
Je sçay que je pouvois avecque peu d'efforts Etablir mon empire au-delà de ces bords Où le fameux Alcide éleva ses colonnes; Mais l'espoir de servir cette divinité
Fut une vanité Qui me fit préférer les chaisnes aux couronnes.
Ses attraits sont si pleins d'aimables qualitez Que , lors qu'on la compare aux plus rares beautez Dont les siècles passez ont laissé la peinture , Ne confesse-t-on pas, exempt de passion ,
Que la perfection N'étoit point devant elle au pouvoir de Nature?
L'aise que j'en reçois n'a rien à désirer. Sinon que sa rigueur me défend d'espérer De pouvoir par mes pleurs amollir son courage, Et suis à la mercy d'un si fragile sort
Que, pensant estre au port.
C'est lorsque je me voy le plus prés du naufrage.