‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 85 sur 95 · I . L'auteni des ven tant dtés · texte numérisé non relu

I . L'auteni des ven tant dtés

Je soDgeois ccne nait qoe de mal coosniné, etc.

de venir le lendemain disnerchez luy. Enfin, pour le faire court , tout le festin ne fut que de sept chapons bouillis, dont il leur fit servir à chacun un, outre celuy qu'il garda pour luy, et leur dit : (' Messieurs, je vous ayme tous également; c'est pourquoyje veux vous traiter de mesme, et ne prétends point que vous ayez d'avantage l'un sur l'autre. »

Tout son contentement estoit d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Coulomby, Yvrande et autres, du mespris qu'il faisoit de toutes les choses que l'on estime le plus dans le monde. En voici un exemple : il disojt souvent à Racan que c'estoit une folie de se vanter d'estre d'une ancienne noblesse , et que plus elle estoit ancienne, plus elle estoit douteuse ; qu'il ne falloit qu'une femme lascive pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis, et que tel qui pensoit estre issu d'un de ces grands héros estoit peutêtre venu d'un valet de chambre ou d'un violon. ^r" Il ne s'epargnoit pas lui-mesme en l'art où il excelloit ; il disoit souvent à Racan : <( Voyez-vous, Monsieur! si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer est qu'on dise que nous avons esté deux excellens arrangeurs de syllabes; que nous avons eu une grande puissance sur les paroles pour les placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons tous deux esté bien fous de passer la meilleure partie de nostre âge dans un exercice si peu utile au public et à nous-mesmes , au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, ou, à penser à rétablissement de nostre fortune. »

Il avoit aussi un grand mespris pour tous les hommes en gênerai , et après avoir fait le récit du péché de Gain et de la mort d'Abel son frère,

il disoit à peu prés : « Voilà un beau début! Ils n'estaient que trois ou quatre au monde et l'un d'eux va tuer son frère ! Que pouvoit espérer Dieu des hommes après cela , pour se donner tant de peine de les conserver ? N'eust-il pas mieux fait d'en éteindre dès l'heure l'engeance pour jamais ^ » C'estoient les discours ordinaires qu'il avoit avec ses plus familiers amis; mais ils ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il les prononçoit, parcequ'ils liroient leur plus grand ornement de son geste et du ton de sa voix.

L'archevesque de Rouen l'ayant prié de disner chez luy pour entendre un sermon qu'il devoit faire en une église près de son logis, aussitost que M. de Malherbe eutdisné il s'endormit dans une chaise, et comme Mgr de Rouen voulut le reveiller pour le mener au sermon, il le pria de l'en dispenser, disant qu'il dormiroit bien sans cela.

H parioit fort ingenuement de toutes choses, et avoit un grand mespris pour les sciences , particulièrement pour celles qui ne servent qu'au plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et mesme la poésie, encore qu'il y fust excellent. Sur quoi Bordier se plaignant à luy qu'il n'y avoit de recompenses que pour ceux qui servoient le roy dans les armées et dans les affaires d'importance, et qu'on estoittrop ingrat à ceux qui excelloient dans les belles lenxâs, i\ luy respondit que c'estoit faire fort prudemment, et que c'estoit sottise de faire des vers pour en espérer autre recompense que son divertissement, et qu'un bon poète n'estoitpas plus utile à l'Estat qu'un bon joueur de quilles^/-"

Un jour qu'il se retiroir fort tard de chez M.

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de Bellegarde avec un flambeau allumé devant luy, il rencontra M. de Saint-Paul, gentilhomme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit entretenir de quelques nouvelles de peu d'importance ; il lui coupa court en lui disant : (c Adieu ! adieu ! vous me faites brûler icy pour cinq sous de flambeau , et tout ce que vous me dites ne vaut pas six blancs. »

Il se vantoit avec autant de vanité d'avoir sué trois fois la v que s'il eust gagné trois batailles, et faisoit le récit plaisamment du voyage qu'il fit à Nantes pour trouver -un homme qui avoit la réputation d'estre expert en cette cure de maladie vénérienne. C'estoit la raison pourquoy on l'appeloit chez M. de Bellegarde le père Luxure'.

Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit, en sa conversation ordinaire, de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit faites.

Dans ses henres il avoit effacé des litanies des saints tous les noms particuliers, disant qu'il estoit superflu de les nommer tous les unsaprès les autres, et qu'il suffisoit de les nommer en gênerai : Omnes sancti etsancU Dei, oratepro nohis. Il avoit aussi effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cottoit à la marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan, Coulomby et quelques autres de ses amis le feuilletoient sur sa table , et Racan lui demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé : « Pas plus que le reste y>, dit-il. Cela donna sujet à la compa-

I. Rapportée par Tallemant des Réaux, partie avec les mêmes expressions, partie avec plus de développement, ainsi qu'il en avoit le droit, n'étant pas, lui, responsable du texte de Racan , comme les premiers éditeurs de celui-ci.

gnie, et enlfautres à Coulomby, de luy dire que si l'on trouvoit ce livre après sa mort, on croiroit qu'il auroit pris pour bon ce qu'il n'auroit pas effacé ; sur quoy il luy respondit qu'il disoit \Tay, et tout à Theure il acheva d'effacer le reste.

Il estoit assez mal meublé, logeant ordinairement en chambre garnie ; il n'avoit mesme que sept ou huit chaises de paille ; et comme il estoit fort visité de ceux qui airaoient les belles lettres, quand les chaises estoient toutes remplies, il fermoit sa porte par dedans, et si quelqu'un venoit à heurter il luy crioit : « Attendez, il n'y a plus d: chaises » ; estimant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de leur donner l'incommodité d'estre debout.

Un jour, en entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux hommes qui jouoient au tric-trac, et qui, disputant d'un coup, se donnoient tous deux au diable qu'ils avoient gagné. .Au lieu de les saluer, il ne fit que dire : v Viens, diable, viens, tu ne sçaurois faillir; il y en a l'un ou l'autre à toy. »

Il y eut une grande contestation entre cecx qu'il appeloit du pays d'adiousias , qui estoient tous ceux de delà la Loire, et ceux de deçà, qu'il appeloit du pays de Dieu vous conduise ,' scâvoir s'il falloit appeler le petit vase dont on se sert pour manger du potage une cuiller ou une cuillère. La raison de ceux du pays d'adiousias, d'où estoit Henry le Grand, ayant esté nourry en Beam, estoit que, ce mot estant féminin, il devoit avoir une terminaison féminine. Le pays de Dieu vous conduise alleguoit, outre l'usage, qu'il n'estoit pas sans exemple de voir des mots féminins

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avoir des terminaisons masculines, et qu'ainsi l'on dit une perdrix, une met à boulanger, ou de pressoir ' . Enfin, celte dispute dura si long-temps qu'elle obligea le roy à demander l'avis à M. de Malherbe , lequel ne craignit point de contester, et de luy dire qu'il falloit dire cuiller, et non pas cuillère, et le renvoya aux crocheteurs du port au Foin, comme il avoit accoutumé de faire : et comme le roy ne se sentoit pas condamné du jugement de M. de Malherbe , il luy dit ces mesmes mots : « Sire , vous estes le plus absolu roy qui ayt jamais gouverné la France, et si vous ne sçauriez faire dire de deçà la Loire une cuillère, à moins que défaire défense, à peine de cent livres d'amende, de la nommer autrement. »

Un jour que M. de Bellegarde, qui estoit, comme on sçait, Gascon, luy envoya demander lequel estoit mieux dit de dépensé ou dépendu , il respondit sur le champ que dépensé estoit plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche , estoient plus propres pour les Gascons.

Quand on lui demandoit son avis de quelque mot françois, il envoyoit ordinairement aux crocheteurs du Port-au-Foin, et disoit que c'estoient ses maîtres pour le langage ; ce qui peut estre a donné lieu à Régnier de dire :

Comment ! il faudroit donc , pour faire une œuvre Qui de la calomnie et du temps se défende, [grande

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