Mail ou maict , mactra : huche
Et oui nous donne rang panny les bons auteurs, Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs (<)?
Un jotur il récitoit à Racan des vers qu'il avoit louvellement faits, et il lui en demanda son ivis. Racan s'en excusa, disant qu'il ne les avoit )as bien entendus et qu'il en avoit mangé la [îoitié ; dont se sentant piqué , parce qu'il s'estoit âché de ce qu'on luy disoit un peu trop librenent son défaut d'estre bègue , il lui dit en coère : « Morbleu! si vous me fâchez je les mangeai tous; ils sont à moi puisque je les ay faits, j'en uis faire ce que je voudrai. »
Il ne vouloit pas que l'on fit autrement des ers qu'en sa langue originaire. Il soutenoit que lous n'entendions point les finesses des langues [ue nous n'avions apprises que par art, et, à ce iropos, pour se moquer de ceux qui faisoient des ers latins, il disoit que si Virgile et Horace reveoient au monde ils donneroient le fouet à Bourbon et à Sirmond.
Voicy des vers qu'il fit sur le champ pour réondre à Larivière, gentilhomme breton de la uite de M. de Bellegarde, lequel, pour n'avoir u la satisfaction d'une femme qu'il avoit aimée, nvoya des vers burlesques à M. de Malherbe, i^ il appeloit cette femme sa petite guenuche.
I . Vers cités de mémoire probablement par Racan luiême, car ici les imprimés sont d'accord avec le manuscrit, toutes les éditions de Régnier portent : Comment nous fautdonc, et qui trouve quelque place entre.
M. de Malherbe lui renvoya ses vers en écrivan sur le champ au bas :
Médisant, cesse déparier Des grimaces de ia Guenuciie ; Tu voudrois bien, pour l'enf. ..., Avoir trois mois la coqueluche (').
Il disoit souvent, et principalement quand 0: le reprenoit de ne pas bien suivre le sens des au teurs qu'il traduisoit ou qu'il paraphrasoit, qu' n'apprestoit pas les viandes pour les cuisiniers comme s'il eust voulu dire qu'il se soucioit foi peu d'estre loué des gens de lettres qui enten doient les livres qu'il avoit traduits , pourvu qu' le fust des gens de la Cour; et c'estoit de cett mesme sorte que Racan se défendoit de ses cer sures, en ajoutant qu'elles estoient fort justes mais que les fautes qu'il luy reprenoit n'estoier connues que de trois ou quatre personnes qui 1 hantoient, et qu'il faisoit ses vers pour estre lu dans le cabinet du roy et dans les ruelles, plust^ que dans sa chambre ou dans celle des autrf sçavans en poésie.
Il avouoit pour ses écoliers les sieurs de Toi vant', Coulomby, Mainard et Racan. Il jugée d'eux fort diversement. Il disoit, en termes gén raux, que Touvant faisoit fort bien des vers, sai dire en quoy il excelloit; que Coulomby av( bon esprit, mais qu'il n'avoit point le génie à poésie ; que Mainard estoit celuy de tous qui fa
I . Nous aurions bien voulu pouvoir donner des vers ii dits de Malherbe un peu plus dignes de lui.
soit les meilleurs vers , mais qu'il n'avoit point de force, qu'il s'estoit adonné à un genre de poésie auquel il n'estoit pas propre , voulant parier de ses épigrammes , et qu'il n'y réussiroit pas , parce qu'il manquoit de pointe; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que le plus souvent, pour s'aider d'une bonne pensée , il prenoit de trop grandes licences , et que de ces deux derniers on feroit un grand poète.
La connoissance qu'avoit eue Racan avec M. de Malherbe estoit lorsqu'il estoit page de la chambre chez M. de Bellegarde, âgé au plus de 17 ans. Il le respectoit comme son père, et M. de Malherbe , de son côté , vivoit avec luy comme avec son tils. Cela donna sujet à Racan, à son retour de Calais, où il fut porter les armes en sortant de page, de demander avis à M. de Malherbe de quelle sorte il se devoit gouverner dans le monde , et luy fit la déduction de quatre ou cinq sortes de vies qu'il pouvoit faire. La première et la plus honorable estoit de suivre les armes; mais d'autant qu'il n'y avoit alors de guerre qu'en Suède ou en Hongrie, il n'avoit pas moyen de la chercher si loin, à moins que de vendre tout son bien pour s'équiper et pour fournir aux frais du voyage.
La seconde estoit de demeurer dans Paris pour liquider ses affaires, qui estoient fort brouillées, et celle-là lui plaisoit le moins.
La troisième estoit de se marier, sur la créance de trouver un bon parti dans l'espérance que l'on auroit de la succession de madame de Bellegarde, qui ne luy pouvoit manquer : à cela il di-
soit que cette succession seroit peut-estre longue à venir, et que cependant, épousant une femme qui l'obligeroit, il seroit contraint d'en souffrir en cas qu'elle fût de mauvaise humeur.
Il luy proposoit aussi de se retirer aux champs à faire petit pot ; ce qui n'eust pas esté séant à un homme de son âge, et ce qui n'eust pas esté aussi vivre selon sa condition.
Sur toutes ces propositions dont Racan lui demandoit conseil, M. de Malherbe, au lieu de respondre directement à sa demande, commença une fable en ces mots ' :
Il y avoit, dit-il, un bonhomme âgé d'environ cinquante ans qui avoit un fils qui n'en avoit que treize ou quatorze. Ils n'avoient, pour tous deux, qu'un petit ane pour les porter en un long voyage qu'ils entreprenoient ensemble. Le premier qui monta sur l'ane, ce fut le père; mais, après deux ou trois lieues de chemin , le fils, commençant à se lasser, le suivit à pied de loin et avec beaucoup de peine, ce qui donna sujet à ceux qui les voyoient passer de dire que ce bonhomme avoit tort de laisser aller à pied cet enfant qui estoit encore jeune, et qu'il eust mieux porté cette fatigue là que luy. Le bonhomme mit donc son fils sur l'ane et se mit à le suivre à pied. Cela fut encore trouvé étrange par ceux qui les virent , lesquels disoient que ce fils estoit bien
I . La Fontaine pouvoit sans doute avoir lu ce conte dans le Pogge ou même dans Camerarius , mais il l'avoit lu certainement aussi dans ces Mémoires, et il a mieux aimé employer dans sa jolie fable : Le meunier, son fils et l'âne, la tradition littéraire de Malherbe et de Racan, que de citer les deux auteurs étrangers.
POUR LÀ VIE DE Malherbe. 279
ingrat et de mauvais naturel , d'aller sur Fane et de laisser aller son père à pied. Ils s'avisèrent donc de monter tous deux sur l'ane , et alors on y trouvoit encore à dire : « Ils sont bien cruels , disoient les passans , de monter ainsi tous deux sur cette pauvre petite bête , qui à peine seroit suffi santé d'en porter un seul! » Comme ils eurent ouï cela, ils descendirent tous deux de dessus l'àne et le touchèrent devant eux. Ceux qui les voyoient aller de cette sorte se moquoient d'eux d'aller à pied, se pouvant soulager d'aller, l'un ou l'autre, sur le petit âne. Ainsi ils ne sçurent jamais aller au gré de tout le monde ; c'est pourquoy ils se résolurent de faire à leur volonté et laisser au monde la liberté d'en juger à sa fantaisie. Faites en de mesme, dit M. de Malherbe à Racan pour toute conclusion ; car quoy que vous puissiez faire, vous ne serezjamais généralement approuvé de tout le monde , et Ton trouvera toujours à redire-én vostre conduite ' .
r-^Encore qu'il reconnût, comme nous avons déjà dit, que Racan avoit de la force en ses vers, il disoit néanmoins qu'il estoit hérétique en poésie, pour ne se tenir pas assez étroitement dans ses
I. Ici l'éditeur du Recueil de 1672 a fait une interpolation évidente : « M. de La Fontaine, dit-il, a mis cet apologue
envers, et l'a ajusté de cette manière » Suit la fable Le
meunier, son fils et l'âne , laquelle n'existoit pas en 1 6 5 1 , date présumée de la première édition de ces mémoires. Mais, même en adoptant l'opinion de ceux qui contestent l'existence de cette édition , il est peu- vraisemblable qu'à cette époque de politesse et de modestie affectées, Racan eût annexé à son manuscrit des vers où La Fontaine l'appeloit son maître. Ils ne se uouvent point, en effet, dans celui que nous avons suivi.
28o Mémoires
observations , et voicy particulièrement de quoy il le blasmoit : premièrement, de rimer indifféremment aux terminaisons en en; et en ant, comme innocence et pulmince , apparent et conquérant , grand el prend; jâc' vouloiFqu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les oreilles. Il le reprenoit aussi de rimer le simple et le composé , comme temps et printemps, séjour et jour. Il ne vouloit pas aussi qu'il rimât les mots qui avoient quelque convenance, comme montagne et campagne, défense et offense, père et mère, toy et moy. Il ne vouloit pas non plus que l'on rimât les mots qui dérivoient les uns des autres , comme admettre, commettre, promettre, et autres, qu'il disoit qui dérivoient de mettre. Il ne vouloit point encore qu'on rimât les noms propres les uns contre les autres , comme Thessalie et Italie , Castille et Bastille, Alexandre et Lysandrc; et, sur la fin, il estoit devenu si rigide en ses rimes qu'il avoit mesme peine à souffrir que l'on rimât les verbes de la terminaison en er qui avoient tant soit peu de convenance, comme abandonner, ordonner et pardonner, et disoit qu'ils venoient tous trois de donner, ha raison qu'il disoit pourquoy il falloit pliJtost rimer des mots éloignés que ceux qui avoient de la convenance est que l'on trouvoit de plus beaux vers en les rapprochant qu'en rimant ceux qui avoient presque une mesme signification ; et s'estudioit fort à chercher des rimes rares et stériles , sur la créance qu'il avoit qu'elles lui faisoient produire quelques nouvelles pensées , outre qu'il disoit que cela sentoit son grand poète de tenter les rimes difficiles qui n'avoient point encore esté
imées. Il ne vouloit point qu'on rimât sur malleur ni bonheur, parcequ'il disoit que les Pari-, siens n'en prononçoient que Vu, comme s'il y ivoit bonhur, malhur, et de le rimer à honneur il e trou voit trop proche. Il ne vouloit non plus ^ue l'on rimât àflame, parcequ'il l'ecrivoit et le jrononçoit ainsi avec deux m , flamme, et le fai- K)it long en le prononçant ; c'est pourquoy il ne e pouvoit rimer qu'à épigramme. Il reprenoit ïussi Racan quand il rimoit qu'ils ont eu avec vertu ou battu , parce qu'il disoit qu'on pronon- :oit à Paris ont eu en trois syllabes , en faisant une de Ve et l'autre de Vu du mot eu ' .
' La manière dont ce passage se trouve rapporté par Taldes Réaax est , à nos yeux . une des meilleures gade l'authenticité du manuscrit de la Bibliothèque. En rallemant ne l'a pas précisément rendu rerbum rerbo ; ; mme il rentroit un peu moins dans son domaine que • - " ' "•'■'. a tirées de l'ouvrage de Racan, il l'a r. se contentant de le restreindre en con- :ons , des énoncés qui mettent cette partie de iâ notice en rapport marqué avec le manuscrit plus encore peut-être qu'à l'ordinaire, et non avec les éditions imprimées. Il y a cependant , au début de ce long passage , un sens peu exact et qui a été reaifié par Taiiemant des Réatix. Racan , ou plutôt le copiste , qui paroît un homme de peu de lettres , autre genre de garantie pour la sincérité du manuscrit , Racan dit dans ce manuscrit : « Il ( Malherbe) le blimoit (Racan... de vouloir qu'on rimât pour les yeux comme pour les oreilles. » Ce qui attribue cette opinion à Racan , tandis qu'il est plus conforme à la nature des choses de l'attribuera Malherbe, comme le fait Taiiemant des Réaux : m II Malherbe) vouloit qu'on rimât pour les yeux comme pour les oreilles. » Malgré cette rectification, dont nous avions pressenti la nécessité , nous n'en conservons pas moins la leçon du manuscnt, par respea pour le texte général que nous avons adopté, quoiqu'il nous soit arrivé parfois d'y corriger des fautes de copiste évidentes.
Outre les réprimandes c|u'il faisoit à Racan pour ses rimes, il le reprenoit encore de beaucoup de choses pour la construction de ses vers, et de quelques façons de parler trop hardies qui seroient trop longues à déduire , et qui auroient meilleure grâce dans un art poétique que dans sa vie. C'est pourquoyje me contenterai défaire encore une remarque de ce point dont ils estoient en contestation.
Au commencement que M. de Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605 , comme nous avons déjà dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six, comme il se peut voir en la prière qu'il fit pour le roy allant en Limousin , où il y a deux ou trois stances où le sens est emporté , et au pseaume Domine dominus noster, en cette stance (et peut être en quelques autres dont je ne me souviens point à présent) :
Si tost que le besoin excite son désir,
Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir?
Et, par ton règlement, l'air, la mer et la terre
N'entretiennent-ils pas Une secrette loy de se faire la guerre A qui de plus de mets fournira ses repas?
Il demeura toujours en cette négligence pendant la vie de Henry le Grand , comme il se voit encore en la pièce qui commence :
Que n'estes-vous lassées, en la seconde stance dont le premier vers est :
Que ne cessent mes larmes, qu'il fit pour madame la princesse , et je ne sçais
POUR LA VIE DE Malherbe. 283
s'il n'a point encore continué cette mesrae négligence jusques en 1 6 1 2 , aux vers qu'il fit pour la place Royale ; tant y a que le premier qui s'aperçut que cette observation estoit nécessaire pour la perfection des stances de six fut Mainard , et c'est peut estre la raison pourquoy M. de Malherbe l'estimoit l'homme de France qui sçavoit le mieux faire des vers. D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se rendit en raveur des musiciens, qui ne pou voient faire leur reprise aux stances de six s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers. Mais quand M. de Malherbe et Mainard voulurent qu'aux stances de dix , outre l'arrêt du quatrième vers , on en fit encore un au septième , Racan s'y opposa , et ne l'a jamais presque observé. Sa raison estoit que les stances de dix ne se chantent presque jamais, et que quand elles se chanteroient on ne les chanteroit pas en trois reprises ; c'est pourquoy il sufîisoit bien d'en faire une au quatrième. Voilà la plus grande contestation qu'il a eue contre M. de Malherbe et ses écoliers, et pour laquelle on a esté prêt de le déclarer hérétique en poésie.
M. de Malherbe vouloit aussi que les élégies eussent un sens parfait de quatre en quatre vers, et mesme de deux en deux s'il se pouvoit , à quoy jamais Racan ne s'est accordé.
Il ne vouloit pas qu'on nombrât en vers de ces nombres vagues , comme mille ou cent tourmens , et il disoit assez plaisamment , quand il voyoit quelqu'un norabrer de cette sorte : « Peut estre n'y en avoit il que quatre-vingt-dix-neuf. » Mais il
estimoit qu'il y avoit de la grâce à nombrer nécessairement , comme en ces vers de Racan :
Vieilles forêts de trois siècles âgées.
C'est encore une des censures à quoy Racan ne se pouvoit rendre de ne point nombrer par cent , et néanmoins il n'a osé s'en licencier qu'après sa mort.
A ce propos de nombrer, quand on lui disoit que quelqu'un avoit les fièvres au pluriel, il demandoit aussi tost : « Combien y a-t-il de fièvres ' ? »
Ses amis familiers, qui voyoient de quelle sorte il travailloit, disent avoir remarqué trois sortes de styles dans sa prose :
La première estoit en ses lettres familières, qu'il écrivoit à ses amis sans aucune préméditation , et, quoique fort négligées, avcient toujours quelque chose d'agréable qui sentoit son honneste homme.
La seconde estoit en celles où il ne travailloit qu'à demy, où l'on croit avoir remarqué beaucoup de dureté et de pensées indigestes qui n'avoient aucun agrément.
La troisième estoit dans les choses que par un long travail il mettoit en leur perfection , et où sans doute il s'elevoit beaucoup au dessus des écrivains de son temps.
Ces trois divers styles se peuvent remarquer : pour le premier, en ses lettres familières à Racan