I. Tallemantet le manuscrit
et à ses autres amis ; pour le second , en ses lettres d'amour, qui n'ont jamais esté fort estimées ; et pour le troisième, en la consolation de madagie la princesse de Conti , qui est presque le>^l ouvrage de prose qu'il ait achevé. ^^^11 se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre en la prose , et disoit que de faire des periodes/iombreuses c'estoit faire des vers en prosey^la a fait croire à quelques uns que les epitr^ de Seneque n'estoient point de luy, parce que les périodes en sont un peu nombreuses.
Celle pour qui il a fait des vers sous le nom de Calliste estoit la vicomtesse d'Auchy, dont le bel esprit a paru jusqu'à sa mort ; et sa Rhodante estoit madame la marquise de Rambouillet. Voicy la raison pour laquelle il lui donna ce nom là :
Racan et luy s'entretenoient un jour de leurs amours, c'est-à-dire du dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour estre le sujet de leurs vers. M. de Malherbe luy nomma madame de Rambouillet, et Racan madame de Termes, qui estoit alors veuve. Il se trouva que toutes deux avoient nom Catherine , savoir : celle-là que M. de Malherbe avoit choisie, Catherine de Vivonne; et celle de Racan, Catherine Chabot. Le plaisir que prit M. de Malherbe dans cette conversation luy fit promettre d'en faire une Eglogue, ou entretien de bergers, sous les noms de Mélihée pour luy et à'Arcas pour Racan. Je suis estonné qu'il ne s'en est point trouvé quelques commencemens en ses manuscrits , car je luy en ay ouï réciter près de quarante vers.
Prévoyant donc que le nom de Catherine, servant à tous deux , feroit de la confusion dans cette Eglogue qu'il se promettoit de faire, il passa tout le reste de l'après-disnée, avec Racan, à chercher des anagrammes sur ce nom qui eussent de la douceur pour mettre dans des vers; ils n'en trouvèrent que trois : Arthenice, Eracinthe et Carinthée. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en estant servi dans sa pastorale qu'il fit incontinent après, M. de Malherbe méprisa les deux autres et se détermina à Rhodante, ne se souciant plus d'en prendre un qui fût anagramme de Catherine.
M. de Malherbe estoit alors marié et fort avancé en âge ; c'est pourquoy son amour ne produisit que quelques vers, et, entre autres , ceux qui commencent par :
Chère beauté, que mon ame ravie,
et ces autres que Boisset mit en air :
Ils s'en vont, ces rois de ma vie (')•
Il fit aussi quelques lettres sur ce mesme nom de Rhodante ; mais Racan, qui avoit trente quatre ans moins que luy, et qui estoit alors garçon, madame de Termes estant d'ailleurs veuve, il se trouva engagé à changer son amour poétique en un amour véritable et légitime, et fit quelques voyages en Bourgogne pour cet effet. C'est ce qui donna lieu à M. de Malherbe de luy écrire
I . Encore une erreur de mémoire de Racan : cette chanson est de 1608.
POUR La vie DE MALHERBE. 287
une lettre , où il y a des vers, pour le divertir de cette passion , sur ce qu'il avoit appris que madame de Termes se laissoit cajoler par M. Viguier, qui l'a épousée depuis ; et quand il sçut que Racan estoit résolu de se marier en son pays, il le manda aussitost à madame de Termes, en une lettre qui est imprimée.
Il disoit, quand on luy parloit de l'enfer et du paradis : <f J'ai vescu comme les autres , je veux mourir comme les autres et aller où vont les autres. »
Il mourut à Paris, comme nous l'avons dit cydevant , vers la fin du siège de La Rochelle , où Racan commandoit la compagnie de M. d'Effiat, ce qui fut cause qu'il n'assista point à sa mort, Et qu'il n'en a sçu que ce qu'il en a ouï dire à M. de Porchères'd'Arbaud. Il ne luy a point celé que pendant sa maladie il n'eust eu beaucoup de difficulté à le faire résoudre de se confesser, luy disant qu'il n'avoit accoustumé de se confesser qu'à Pâques ; il estoit pourtantfort soumisauxcommandemens de l'Eglise , et , quoiqu'il fût fort avancé en âge, il ne mangeoit pas volontiers de la viande aux jours défendus sans permission ; car ce qu'il en mangea le samedy d'après la Chandeleur, ce fut par mégarde. Il alloit à la messe toutes les fêtes et tous les dimanches, et ne manquoit point à se :onfesser et communier à Pâques, en sa pa- 'oisse. Il parloit toujours de Dieu et des choses aintes avec grand respea, et un de ses amis luy k avouer un jour, devant Racan , qu'il avoit jne fois fait vœu d'aller d'Aix à la Sainte-Beaume :este nuë pour la maladie de sa femme. Néan-
288 Mémoires !
moins il lui échappoit de dire que la religion des honnestes gens estoit celle de leur prince. C'esi pourquoy Racan s'enquit fort soigneusement de quelle sorte il estoit mort. Il apprit que celuy qui l'acheva de se résoudre fut Yvrande, gentilhomme qui avoit esté nourri page de la grande écurie, et qui estoit son écolier en poésie , aussi bien que Racan. Ce qu'il luy dit pour le persuader de recevoir les sacremens fut qu'ayant toujours fait profession de vivre comme les autres hommes, il falloit aussi mourir comme eux; et M. de Malherbe luy demandant ce que cela vouloit dire, Yvrande luy dit que quand les autres mouroient ils se confessoient , communioient et recevoient les autres sacremens de l'église. M. de Malherbe avoua qu'il avoit raison , et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain , qui l'assista jusqu'à la mort. Il avoit souvent ces mots à la bouche, à l'exemple de M. Coeffeteau : Bonus animas, bonui Deus, bonus cultus.
On dit qu'une heure avant que de mourir, après avoir esté deux heures à l'agonie , il se reveilla comme en sursaut pour reprendre son hôtesse, qui lui servoit de garde, d'un mot qui n'estoit pas bien françois à son gré; et comme son confesseur luy en fit réprimande, il luy dit qu'il ne pouvoit s'en empescher, et qu'il vouloit, jusqu'à la mort, maintenir la pureté de la langue françoise'.
I . Par une nouvelle licence de l'abbé de Saint-Ussans , que Bayle lui a justement reprochée, le 37e Entretien d( Balzac fut imprimé en 1672, à la suite de ces Mémoires, comme si l'adjonction eût été du fait même de leur auteur.
Elle pouvoit d'autant moins l'être que cet Entretien renferme des contradictions manifestes avec les dires de Racan, notamment en ce qui touche l'épigramme :
Bien que Dumoulin en son livre...
que Balzac donne à Malherbe fort mal à propos.
Racan. — I.
APPENDICE
APPENDICE
Il s'opiniatra fort long-temps, etc.
Il s'obstina avec an nommé M. de Laleu à faire des sonnets licencieux dont les deox quatrains ne fossent pas sur les mesmes rimes. Coiomby n'ea Toohit jamais faire et ne les pcovoit ai^ironrer. Racao en fit on oo deux, mais ce fut le premier qai s'en ennoya; à la fin aussi M. de Malherbe s'en d^usta , et n'y a eu qne Maynard , de tous ses écholiers , qui a continué d'en faire josques â la mort.
( Pellisson , Histoire de l'Académie fruaçoue, et MÉNAGE, Obstrrations sar les poésies de
Malherbe. )
. Voir la PréfKc, noie de la page xni.
294 Appendice aux mémoires
Page 272.
Il avoit aussi effacé , etc.
II avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et il en cotoit en marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan, Colomby et autres de ses amis, feuilletant ce livre sur sa table , Racan lui demanda s'il approuvoit ce
3u'il n'en avoit point effacé : « Pas plus que le reste », it-il. Cela donna sujet à la Compagnie , et entre autres à Colomby, de luy dire que, si l'on trouvoit ce livre après sa mort , on croiroit qu'ilauroit trouvé bon ce qu'il n'avoit pas effacé. 11 lui répondit : «Vous avez raison » ; et à l'heure même il acheva d'effacer le reste.
( MÉNAGE, Observations sur Malherbe. )
Page 276.
Il avouoit pour ses écoliers, etc.
Il avouoit pour ses écoliers les sieurs de Touvant, Colomby, Maynard, et de Racan; il en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant faisoit fort bien des vers, sans dire en quoi il excelloit ; que Colomby avoit fort bon esprit, mais qu'il n'avoit as le génie à la poésie; que Maynard étoit celui qui "aisoit le mieux des vers , mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre d'écrire auquel il n'étoit pas propre, voulant dire l'épigramme , et qu'il n'y réussiroit pas parcequ'il n'avoit pas assez de pointe; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas as.sez ses vers ; que le plus souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences , et que de ces deux derniers on feroit un grand poète.
(Pellisson, Histoire de l'Académie.)
fj
Page 282.
Au commenœraent que M. de Malherbe vint, etc.
Au commencement que M. de Malherbe vint à la Cour, qui fut en 1605, comme nous avons déjà dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six, comme il se peut voir en la prière qu'il fit pour le Roi allant en Limousin , où il y a deux ou trois stances où le sens est emporte, et au pseaume Domine, Dominus nosUr, en cette stancc (et peut-êL'e ea quelques autres dont je ne me souviens point à présent):
Sitôt qui le btsoin excUe son disir, etc.
Il demeura toujours en cette négligence pendant la vie de Henri le Grand, comme il se voit encore en la pièce qui commencer
Qfl« iCites vous lassées;
en la seconde stance , dont le premier vers est :
Que ne ussent mes larmes ,
qu'il fit pour madame la Princesse, et je ne sais s'il n'.« point encore continué cette même négligence jusqu'en i6i2, aux vers qu'il fit pour la place Royale; tant y a (jue le premier qui s'aperçut que cette observation etoit nécessaire pour la perfection des stances de six fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi M. de Malherbe l'estimoit l'homme de France qui savoit le mieux faire des vers. D'abord , Racan , qui ouoit un peu du luth et aimoit la musique, se rendit en faveur des musiciens , qui ne pouvoient faire leur reprise aux stances de six s'il n'y avoit un arrêt au
296 Appendice aux mémoires
troisième vers. Mais quand M. de Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix, outre l'arrêt du quatrième vers on en fît encore un au septième, Racan s'y opposa, et ne l'a jamais presque observé. Sa raison étoit que les stances de dix ne se chantent presque jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit pas en trois reprises. C'est pourquoi il suffisoit bien d'en faire une au quatrième. Voilà la plus grande contestation qu'il a eue contre M. de Malherbe et ses écoliers, et pour laquelle on a été prêt de le déclarer hérétique en poésie.
(PeLLISSON et MÉNAGE..!
Page 28; .
Et sa Rhodante estoit, etc.
Sa Rhodante estoit madame la marquise de Rambouillet. Voici pourquoi il lui donna ce nom-là. Un jour ils s'entretenoient, Racan et lui , de leurs amours, qui n'estoient qu'amours honnestes, et du dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour estre le su)et de leurs vers. M. de Malherbe choisit madame de Rambouillet, qui estoit, comme elle l'est encore , l'ornement de son siècle. Racan choisit madame de Termes, qui, en ce temps-là, estoit veuve de M. de Termes. Le plaisir que prit M. de Malherbe dans cet entretien avec Racan l'engagea à lui dire qu'il en vouloit faire une eglogue, où il s'introduiroit sous le nom de Mélibèe et Racan sous celui à'Arcas, et je m'étonne qu'il ne s'en est trouvé quelques fragments parmi ses papiers , car je lui en ay ouï réciter plus de quarante vers. Madame de Rambouillet et madame ae Termes avoient toutes deux nom Catherine : celle-ci Catherine Chabot, et madame de Rambouillet Catherine de Vivonne. Ne doutant point que ce mesrae nom de Catherine ne fist beaucoup d'embarras
si on l'emploioit pour ces deux dames dans l'eglogue qu'il V. uloit faire , il passa tout le reste du jour avec Racan à le retourner pour en faire d'autres noms qui pussent être mis en vers. Ils n'en trouvèrent que trois, Arîenice, Eracinthiti Carinthu. Le premier fut jugé le plus beau ; mais Racan s'en étant servi dans sa pastorale, M. de Malherbe rejeta les deux autres et prit celui de Rhodante, ne se souciant plus d'en prendre un qui fust anagramme. M. de Malherbe estoit alors marié et fort âgé ; c'est pourquoi son amour ne produisit que peu de vers, et, entre autres, ceux qui commencent par
Chère beauté que mon âme ravie,
et ces autres sur lesquels Boisset fit un air :
Ils s'en vont, Us rois de ma vie.
Il fit aussi quelques lettres à Rhodante ; mais Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que lui , et qui estoit garçon, changea son amour poétique en un amour véritable , et rechercha en mariage madame de Termes ; il fit pour cela quelques voiages en Bourgogne, où elle faisoit sa demeure. M. de Malherbe lui écrivit ensuite une grande lettre pour le divertir de cette recherche , ayant appris que madame de Termes se laissoit cajoler par M. Viguier, qui l'adepuis épousée. Cette lettre, où il y a des vers de M. de Malherbe qui n'ont point été imprimez dans le Recueil de ses poésies, et qui méritoient bien de l'estre, est imprimée parmi ses lettres, avec une autre qu'il écrivit à madame de Termes sur le mariage de Racan.
(Ménage, Observations sur Malherbe.]