LETTRES DE RACAN
Il le remercie d'un livre contre les athées qu'il lui avoit envoyé (2).
Lettre première.
ONSIEUR,
Après vous avoir remercié de vostre livre , je ne pense pas encore estre quitte de l'honneur que vous me faittes d'y parler de moy en si bons termes, jusques à croire que les folies de ma jeunesse soient dignes d'avoir place en un ouvrage si sérieux. Ces obligations sont infinies ; aussi le ressentiment que j'en ay est si grand que je ne
1 . Cette lettre et les six suivantes, comme je l'ai dit dans la préface, sont tirées du recueil de Faret, 1627.
2. Tous les énoncés du contenu de chaque lettre sont de l'ancien éditeur.
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trouve point de paroles pour vous le tesmoigner. Il faudroitestrece que vous estes, et avoir autant d'estime dans le monde que vous y en avez, pour vous pouvoir rendre des louanges égalles à celles que je reçois de vous. Ce sont plustost des effects de vostre bonté que de vostre jugement; vous ne vous contentez pas de vous rendre immortel, vous voulez encore que tous vos amys le soient avecques vous; et s'il vous estoit aussi facile de me faire part de la gloire qui vous est promise au ciel que de celle que vous avez sur la terre , je ne me mettrois non plus en peine de faire de bonnes œuvres que de bons livres; je me fierois autant en vostre piété du soin de mon salut que je faicts en vos escrits de celuy de ma réputation. La vostre n'est pas comme ces biens de la fortune, qui se diminuent en se partageant : plus vous nous en donnez et plus il vous en demeure. Pardonnez-moy, monsieur; je sçay bien que c'est offenser vostre modestie que de vous parler de cette sorte ; mais ce seroit aussi estre incivil et faire trop peu de cas du présent que vous m'avez fait que de ne l'estimer pas comme je dois. Si donc vous me permettez d'en dire ce qui m'en semble, comme je ne tiens pas qu'un autre que vous eust osé entreprendre un ouvrage de si longue haleine, aussi ne tiens- je pas qu'un esprit moins vigoureux que le vostre s'en eust pu rendre capable. Nous ne sommes plus au temps où la raison se deffendoit d'elle-même : elle a maintenant autant besoin de l'éloquence que la justice a besoin de la force. Quand l'une et l'autre se maintenoient sous la protection de l'innocence , la rhétorique et toutes les autres sciences
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dont vous vous servez si dignement pour fortif'er le bon droit estoient mises au rang des choses qui sont plus tost faittes pour le plaisir que pour l'utilité. Les plus ignorans et les plus misérables hommes de la terre furent choisis pour nous apprendre la science du monde la plus nécessaire à sçavoir et la plus difficile à prouver ; et cette vérité , aussi nue que ceux qui la preschoient , eut la hardiesse d'entrer dans les plus superbes palais, de renverser toutes les opinions des philosophes et de faire autant de martyrs qu'elle avoit de persécuteurs. En ce temps-là, monsieur,, c'estoit estre assez éloquent que de sçavoir dire que Jésus-Christ estoit mort pour nous. Le sang respandu des fidelles, leurs vies si conformes à leurs paroles, les aveugles éclairez, les morts ressuscitez , estoient autant d'arguments muets contre qui les plus doctes n'avoient point de response ; mais aujourd'huy qu'il semble que Dieu mesme ayt abandonné sa propre cause, et que le mal est monté à tel point que la religion ne sert plus que de matière à la mocquerie et à la médisance, les remèdes vulgaires sont hors de saison ; il faut faire de nouveaux miracles , comme s'il falloit replanter la foy tout de nouveau. C'est vous, monsieur, qui en estes capable, et moi seulement de vous sçavoir admirer. C'est pour-
3uoy, si vous voulez qu'à l'avenir je vous serve e second , priez celui pour qui vous avez pris la querelle de me donner autant de pouvoir que j'en ay de volonté. Je scay bien qu'en un siècle infecté de sacrilège et d'atfiéisme comme celuy-cy, c'est estre juste de n'avoir que les vices naturels et ordinaires à ceux de ma profession , comme
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c'est estre sain, en temps contagieux, de n'avoir que la fièvre ou la migraine ; mais ce n'est pas l'estre assez pour mériter les louanges que vous me donnez, qui sont dittes, à mon avis, pour me faire voir, comme dans un miroir, tel que je devrois estre. Ce sera donc sur ce modelle que je tascheray à corriger mes deffauts. J'espère ce bonheur de vos bonnes prières ; pour le moins je suis bien asseuré que pendant que l'on sera empesché à chastier l'hérésie , la rébellion et les autres crimes qui pressent davantage que les miens , j'aurayle loisir de m'amender et me rendre plus digne que je ne suis de l'honneur que vous me faittes de m'aymer ' .
I . Dès la première fois que nous lûmes cette lettre, nous ne doutâmes guère qu'elle n'eût été adressée au Père Garasse. A défaut d'autres indications, les vers qu'on lit page 226 de ce volume, où Racan l'appelle le grand ornement de nos jours , eussent suffi pour nous conduire sur cette voie. Toutefois , nous balancions encore un peu à énoncer formellement notre conjecture, lorsque nous avons trouvé M. Taschereau déjà frappé de la même pensée. Cela ne pouvoit manquer d'ajouter à notre conviction, qui, du reste, est complétée par cette circonstance négative qu'ayant passé en revue tous les hommes quelque peu célèbres de la même époque qui s'occupoient de matières théologiques , il nous a semblé que, tout bien considéré, le P. Garasse étoit le seul à qui Racan pouvoit parler comme il le fait ici.
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