LVI
KACINE A liOlLEAU.
Versailles, le 4 avril [10061.
Je .suis très-obligé au P. Bouhours de toutes les honnêtetés qu'il vous a prié de me faire de sa part, et de la part de sa compagnie. Je n'avois point encore entendu parler de la harangue de leur régent de troisième, ^ et comme ma conscience ne me reproche rien à l'égard des jésuites, je vous avoue que j'ai été un peu surpris d'apprendre que l'on m'eût déclaré la guerre chez eux. Vraisemjjlablenient ce bon régent est du nombre de ceux qui m'ont très-faussement atliibué la traduction du Santolius pœnitens ; ' et il s'est cru engagé d'honneur à me rendre injures pour injures. Sij'étois capable de lui vouloir quelque mal, et de me réjouir de la forte réprimande que le P. l]ouhours dit qu'on lui a faite, ce seroit sans doute pour m' avoir soupçonné d'être l'auteur d'un pareil ouvrage : car pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique. II y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être
1. Publiée par Desmolets en 1720, dans sa Continuation des nuhnoires de littérature et d'Iiistoire, t. VII, p. 293; par Louis Racine, p. 2ô5, avec quelques légers changements. L'autograplie appartient à, M. Boutron-Charlard.
2. Ce régent prononça un discours latin sur ce sujet : liacinius an clirislianus? anpoela.' Racine est-il chrétien? est-il poète? La réponse était : Xi l'un ni l'autre. Racine, édition de La Harpe, I, 90-91.
3. Santeuil, après avoir composé i'épitaphe d'Arnauld, en demanda pardon aux jésuites. RoUiu, sur ce sujet, composa le Santolius pœnitens, que Boivin traduisit.
assez peu sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour.
Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer le P. Bouhours et tous les jésuites de votre connoissance , que, bien loin d'être fâché contre le régent qui a tant déclamé contre mes pièces de théâtre, peu s'en faut que je ne le remercie et d'avoir prêché une si bonne morale dans leur collège, et d'avoir donné lieu à sa compagnie de marquer tant de chaleur pour mes intérêts; et qu'enfin, quand l'offense qu'il m'a voulu faire seroit plus grande, je l'oublierois avec la même facilité, en considération de tant d'autres pères dont j'honore le mérite, et surtout en considération du R. P. de La Chaise, qui me témoigne tous les jours mille bontés et à qui je sacrifierois bien d'autres injures. Je vous supplie de croire que je suis entièrement ta vous.
Racine.
xr.viii. '
r. ACINE A nOIl.EAU.
A Fontainebleau, le 8 octobre [I097J.
Je vous demande pardon si j'ai été si longtemps sans vous faire réponse; mais j'ai voulu, avant toutes choses, prendre un temps favorable pour recommander M. Manchon à M. de Barbesieux. - Je l'ai fait, et il m'a fort assuré qu'il feroit son possible pour me témoigner la considéra-
\. L'autographe est i la Bibliothèque nationale.
2. Louis-François Le Tellior, marquis de liarbezieux, fils de Louvois; il sucCL>da i sou père, daus le ministère de la guerre, en 1091. Il avait vingttrois ans.
tion qu'il avoil pour vous et pour moi. 11 m'a paru que le nom (le M. Manchon lui éloit assez inconnu, et je me suis souvenu alors qu'il avoit un autre nom dont je ne me .souvenois point du tout. J'ai eu recours à M. de La Chapelle,' qui m'a l'ait un mémoire que je présenterai à M. de Barbezieux dès que je le verrai. Je lui ai dit que monsieur l'abbé de Louvois - voudroit bien joindre .ses prières aux nôtres, et je crois qu'il n'y aura point de mai qu'il lui en écrive un mot.
Je suis bien aise que vous ayez donné votre épître ^ à M, de Meaux, et que M. de Paris * soit disposé à vous donner une approbation authentique. ' Vous serez surpris quand je vous dirai que je n'ai point encore rencontre M. de Meaux, quoiqu'il soit ici ; mais je ne vais guère aux heures où il va chez le roi, c'est-à-dire au lever et au coucher : d'ailleurs, la pluie presque continuelle empêche qu'on ne se promène dans les cours ou dans les jardins, qui sont les endroits où l'on a de coutume de se rencontrer. Je sais seulemeni (|u'ii a présenté au roi l'ordonnance de monsieur l'archevêque de Heiuis" contre
1. Henri de Bessé, cousin au cinquième degré de Manchon, petit-neveu de Boileau, fils de Bessé de La Chapelle, dont il a déjà été souvent question dans la Correspondance.
2. Camille Le Tellier, frère de Barbezieux, de l'Académie française, bibliothécaire du roi et évêquc de Clermont sous le régent; né en 1675, mort en 1718.
3. Épitre XII, sur l'Amour de Dieu, i. Boisuet et M. de Noailles.
5. Cette phrase seule suffirait pour prouver que l'épitrc \II fut pnl)liée au plus tôt à la fin de 1G97, puisque Boileau parle de l'approbation de l'archevêque de Paris dans fa préface des trois dernières épitres, et la lettre actuelle ne peut être antérieure au mois d'octobre 1097, puisqu'elle fait mention de l'arrivée du prince de Conti en Pologne, qui avait eu lieu à la fin de septembre. fB.-S.-P.)
6. Charles-Maurice Le Tellier : « Son ordonnance f^ra du bruit et embarrassera le roi, Il écrivait M"'" de Maintenon le 7 octobre 1097. (Dab.noc.)
les jésuites : elle m'a paru très-forte, et il y explique trèsnetleineiit la doctrine de Molina avant que de la condamner. Voilà, ce me semble, un rude coup pour les jésuites, et il y a bien des gens qui commencent à croire que leur crédit est fort baissé, puisqu'on les attaque si ouvertement. Au lieu que c'étoit à eux qu'on donnoit autrefois les privilèges pour écrire tout ce qu'ils vouloient. ils sont maintenant réduits à ne se défendre que par de petits libelles anonymes, pendant que les censures des évéques pleuvent de tous côtés sur eux. Votre épître ne contribuera pas à les consoler; et il me semble ' que vous n'avez rien perdu pour attendre , et qu'elle paroîtra fort à propos.
On a eu nouvelle aujourdliui que monsieur le prince de Conti - étoit arrivé en Pologne; mais on n'en sait pas davantage, n'y ayant point encore de courrier qui soit venu de sa part. Monsieur l'abbé Renaudot vous en dira plus que je ne saurois vous en écrire. Je n'ai pas fort avancé le mémoire dont vous me parlez. ' Je crains même d'être entré dans des détails qui l'allongeront bien plus que je ne croyois. D'ailleurs, vous savez la dissipation de ce pays -ci.
1. Louis Racine (II, 243) a fait, dans les phrases précédentes, des suppressions et des corrections qui montrent combien lesjésuites étaient encore redoutés de son temps. Voici ce que son édition porte : ^Ordonnance de monsieur l'archevêque de Reims : elle m'a paru très-forte; et il y explique très-nettement la doctrine qu'il y condamne. Votre épttre ne peut qu'être très-bien reçue; et Unie semble... (B.-S.-P.)
2. François-Louis de Bourbon-Conti, né en 1GG4, clu roi de Pologne le 27 juin 1697, parti le G septembre, arriva le 26 à Dantzig, et repartit le G novembre. (G. Garmer.) — Selon Larrey (VI, -488), il était parti le 7 et arrivé le 28 septembre, et il remit à la voile le 9 novembre. (B.-S-P.)
3. Pour les religieuses de Port-Koyal, selon Germain Garnier et M. de Saint-Surin; ce (pie nie M. Daunou, parce que, dit-il, cette affaire étail terminée. (B.-S.-P.)
l'our m'aciiever, j'ai ma seconde lille ' à Melun, qui prendra l'habit dans huit jours. J'ai fait deux voyages l)our essayer de hi détourner de cette résolulion, ou du moins pour obtenir d'elle qu'elle dilïéràt encore six mois; mais je l'ai trouvée inébranlable. Je souhaite qu'elle se trouve aussi heureuse dans ce nouvel état qu'elle a eu d'empressement pour y entrer. Monsieur l'archevêque de Sens- s'est ollert de venir faire la cérémonie, etjen'ai pas osé refuser un tel honneur. J'ai écrit à monsieur l'abbé Hoileau' pour le prier d'y prêcher; et il a eu l'honnêteté de vouloir bien partir exprès de Versailles en poste, pour me donner cette satisfaction. Vous jugez que tout cela cause assez d'embarras à un homme qui s'embarrasse aussi aisément que moi. Plaignez-moi un peu dans votre profond loisir d'Auteuil, et excusez si je n'ai pas été plus exact à vous mander des nouvelles. La paix * en a fourni d'assez considérables, et qui nous donneront assez de matière pour nous entretenir quand j'aurai l'honneur de vous revoir. Ce sera au plus tard dans quinze jours, car je partirai deux ou trois jours avant le départ du roi. Je suis entièrement à vous.
Racine.
1. Anne Racine, née le 29 juillet 1G82. Kllc avait donc quinze ans et deux mois.
'2. Hardouin Fortin de La Hoguette, neveu de Hardouin de Pcréfise de Beaumont, et qui avait été d'abord évèque de Saint-Brieuc, puis de Poitiers. {Gazette de France.)