A SON FILS
A Fontainebleau, ce 24 septembre [1C91J.
Mon cher fils,
Vous me faites plaisir de me mander des nouvelles ; mais prenez garde de ne les pas prendre dans les gazettes de Hollande; car, outre que nous les avons comme vous, vous y pourriez apprendre certains termes qui ne valent rien, comme celui de recruter, dont vous vous servez, au lieu de quoi il faut dire faire des recrues. Mandez-moi des nouvelles de vos promenades, et de celles de la santé de vos sœurs. Il est bon de diversifier un peu, et de ne vous pas jeter toujours sur l'Irlande et sur l'Allemagne.
Dites à M. Yuillard que j'ai reçu son paquet, et que
1. Jean-Baptiste Racine, i qui ces lettres sont adressées, était l'aîné des enfants de Racine. Il était m; le 10 novembre 1678, et mourut le 31 janvier t747, sans avoir été marié. Au 24 septembre tC91, il n'avait pas tout à fait treize ans.
Les autographes de toutes les lettres de Racine à son fils existent à la Bibliothèque nationale.
144 COllRESrONDANCE.
j'ai lu avec beaucoup de plaisir l'écrit qu'il nrenvoie. Faites-lui-en bien des remerciements pour moi. S'il \ous demande des nouvelles de ce pays-ci, vous lui direz que le combat de M. de Luxembourg ' a été bien plus considérable qu'on ne le croyoit d'abord. Les ennemis ont laissé treize cents morts sur la place, et plus de cinq cents prisonniers, parnii lesquels on compte près de cent officiers. On leur a pris aussi trente-six étendards, et ils y avouent eux-mêmes qu'ils ont encore plus de deux mille blessés dans leur armée. Cette victoire est fort glorieuse, mais nous y avons eu environ iiuit ou neuf cents, tant morts que blessés. La maison du roi a fait des choses incroyables, n'ayant jamais chargé les ennemis qu'à coups d'i'pée et étant toujours plus de trois contre un. - On dit ({ue chaque cavalier est revenu avec son épée sanglante jusqu'à la garde.
On dit que le pape a la lièvre. Monsieur le cardinal Le Camus a eu de lui une audience qui a duré plus de trois heures : ou dit même (jue le pape lui a ordonné de demeurer encore quelques jours à Rome, et lui a demandé un mémoire des principales choses que ce cardinal lui a dites dans son audience.
On a appris ce matin que .M. de Boufllers avoit battu aussi l'arrière- garde d'un corps d'Allemands, qui étoient auprès de Dinan; mais on ne leur a tué que quelque soixante ou (|uatre-vingts honmies. parce qu'ils ont pris la fuite de bonne heure, et qu'ils n'ont osé engager le couibat.
t. La victoire remportée h Leiizu sur le prince de Waldcck, le 18 septembre 16'J1.
2. Le niaréclial de Luxembourg avait vingl-luiit escadrons : les innemis en avaient soixante-quinze.
CORRESPONDANCE. Uo
Dites à votre iikto f|ue je la prie de m'excuser si je ne lui écris point, parce qu'il est fort tard, et ([u'il faut que j'écrive encore à M. de La Chapelle. Je suis bien fâché de l'état où est son cocher. M. du Tartre, * à qui j'en ai parlé, dit que son mal n'étant pas une dyssenterie, les remèdes d'IIelvétius - n'y feront rien; mais Helvétius est en réputation, même pour les lièvres, et il va partout comme les autres médecins.
.Mon genou m'a fait assez de mal ces jours passés, et je crois (jue le froid en a été cause. Il ne m'a fait aucun mal aujourd'hui, et j'espère que cela ira toujours en diminuant. J'approuve tout ce que votre mère a fait chez .M"" Rondelle.' On ne parle plus de deuil, ni que la reine d'Espagne * soit en péril; ainsi elle peut faire habiller votre sœur comme il lui plaira. Écrivez-moi toujours, mais que cela n'empêche pas votre chère mère de m' écrire, car je serois trop fâché de ne point recevoir de ses lettres.
Adieu, mon cher enfant, embrassez-la pour moi, et faites mes baisemains à vos sœurs. Saluez aussi M. Yuillard de ma part.