Tite-Live, livre XXII, cliap. i\-vi
M. Despréaux combien vous êtes reconnoissant de la bonté qu'il a de se rabaisser à s'entretenir avec vous. Vous pouvez prendre Voiture parmi mes livres, si cela vous fait plaisir; mais il faut un grand choix pour lire ses lettres, dont il y en a plusieurs qui ne vous feroient pas grand plaisir. J'aimerois bien autant que, si vous voulez lire quelque livre françois, vous prissiez la traduction d'Hérodote, ' qui est fort divertissant, et qui vous apprendroit la plus ancienne liisloire qui soit parmi les hommes, après l'Écriture sainte. 11 me semble qu'cà votre âge il ne faut pas voltiger de lecture en lecture; ce qui ne serviroit qu'à vous dissiper l'esprit et à vous embarrasser la mémoire. >ious verrous cela plus à fond quand je serai de retour à Paris. Adieu, mon cher fds. Faites mes baisemains à vos sœurs.
Au camp de Thieusies, lu 3 juin [1693].
Vous me faites plaisir de me rendre compte des lectures que vous faites; mais je vous exhorte à ne pas donner toute votre attention aux poètes françois. Songez qu'ils ne doivent servir qu'à votre récréation, et non pas à faire votre véritable étude, \insi je souhaiterois que vous prissiez quelquefois plaisir à m'entretcnir d'Homère, de Quintilien et des autres auteurs de cette nature. Quant à votre épigranime,- je voudrois que vous ne l'eussiez point
1. Il s'agit probablement ici de la traduction d'Hérodote de Pierre Duryer, qui avait paru en 1645.
2. C'était une épigramme contre Perrault, à l'occasion de la querelle des anciens et des modernes. Jcan-Bapiiste Racine fut docile ."i la leçon de son père.
faite. Outre qu'elle e.^t a.ssez médiocre, je ne saurois trop vous recommander de ne vous point laisser aller à la tentation de l'aire des vers françois, ([ui ne serviroient qu'à vous dissiper l'esprit; surtout il n'en faut faire contre personne.
M. l)espréau\ a eu [un] talent qui lui est particulier, et qui ne doit point vous servir d'exemple ni à vous ni à qui que ce soit. Il n'a pas seulement reçu du ciel un génie merveilleux pour la satire, mais il a encore avec cela un jugement excellent, qui lui fait discerner ce qu'il faut louer et ce qu'il faut reprendre. S'il a la bonté de vouloir s'amuser avec vous, c'est une des grandes félicités qui vous puissent arriver, et je vous conseille d'en bien proliter en l'écoutant beaucoup, et en décidant peu avec lui. Je vous dirai aussi que vous me feriez plaisir de vous attacher à votre écriture. Je veux croire que vous avez écrit fort vite les deux lettres (jue j'ai reçues de vous, car le caractère en paroît beaucoup négligé.
Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point; car du reste je suis très-content de vous, et je ne vous donne ces petits avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses. Votre mère vous fera part des nouvelles que je lui mande. Adieu, mon cher fils. Je ne sais pas bien si je serai en état d'écrire ni à vous ni à personne de plus de quatre jours; mais continuez à me mander de vos nouvelles. Parlez-moi aussi un peu de vos sœurs, que vous me ferez plaisir d'embrasser pour moi. Je suis tout à vous.
SuscriptioH : Pour nion fils lîacine.
lo4 CORRESPONDANCE.
YIII.
A Fontainebleau, le l"' octol r ; [1693J.
J'ai reçu encore une de vos lettres, qui m'a fait beaucoup de plaisir. M. Despréaux a raison'd' appréhender que vous ne perdiez un peu le goût des belles-lettres pendant votre cours de philosophie ; mais ce qui me rassure, c'est la résolution où je vous vois de vous en rafraîchir souvent la mémoire par la lecture des meilleurs auteurs; et d'ailleurs, vous étudiez sous un régent qui a lui-même beaucoup de lecture et d'érudition. ' Je contribuerai de mon côté à vous faire ressouvenir de tout ce que vous avez lu, et je me ferai un plaisir de m'en entretenir souvent avec vous.
Je vis hier vos deux sœurs à Melun, - et je fus fort content d'elles. Votre sœur aînée se plaint de vous, et elle a raison. Elle dit qu'il y a plus de quatre mois qu'elle n'a reçu de vos nouvelles. Il me semble que vous devriez un peu mieux répondre à l'amitié sincère que je lui vois pour vous. Une lettre vous coiite-t-elle tant à écrire? Quand vous devriez ne l'entretenir que de ses petites sœurs, vous lui feriez le plus grand plaisir du monde.
1. Le célèbre Edme Pourchot, qui fit faire de si grands progrès aux écoles de pliilosopbie, et qui professa cette science à Paris pondant vingtsix ans. Il était ami particulier de Racine, de Boilcau et de Fénelon. Ce dernier le pressa vainement d'accepter une place de sous-précepteur des enfants de France. (Édit. 1807.)
2. Maric-Catberine ét.iit l'aînée des filles de Racine. Toutes les fois qu'il dit votre sœur, sans autre nom, c'est toujours d'elle qu'il entend parler. Anne, sa seconde fille, est désignée par le nom de Nanette. Celleci resta au couvent des Ursulines de Melun, où elle fit profession le G novembre 1G98.
COlillESl'OMIANCE. 455
Vous a\pz raison (\c nie plaindre du dé|)lai8ir que j'ai de voir soulTrir si longtemps un des meilleurs amis que j'aie au monde.' J'espère qu'à la fin, ou la nature, ou les remèdes, lui donneront quelque soulagement. J'ai déjà la consolation d'entendre dire à ses médecins qu'ils ne voient rien à craindre pour sa vie, sans quoi je vous avoue que je serois inconsolable.
Comme vous êtes curieux de nouvelles, je voudrois en avoir beaucoup de considérables à vous mander. Je n'en sais que deux jusqu'ici qui doivent faire beaucoup de plaisir. L'une est la prise presque certaine de Charleroi, car il ne durera guère plus de quatre ou cinq jours; l'autre est la levée du siège de Belgi'ade. Quand je dis que cette nou\clle doit faire plaisir, ce n'est pas qu'à parler bien chrétiennement on doive se réjouir des avantages des infidèles; mais l'animosité des Allemands est si grande contre nous qu'on est presque oI)ligé de remercier Dieu de leurs mauvais succès, afin qu'ils soient forcés de faire leur paix avec nous, et de consentir au repos de la chrétienté, plutôt que de s'accommoder avec les Turcs.
Adieu, mon cher fils. Je vous écris tout ceci fort à la hâte. lxi"ivez-moi très-souvent, afin de me donner lieu de vous répondre ; ce que je ferai une autre fois plus à loisir.
On attend au premier jour des nouvelles d'un combat en Italie-.
Siiscription : Pour mon fils.