‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 126 sur 249 · A Port-Royal des champs · texte numérisé non relu

A Port-Royal des champs

XXYII.

A Paris, 24 février [1608].

Je me trouvai si accablé d'afTaires vendredi dernier que je ne pus trouver le temps de vous écrire; mais je n'en ai guère davantage aujourd'hui : j'ai attendu si tard à commencer ma lettre qu'il faut que je la fasse fort courte si je veux qu'elle parte aujourd'hui. Je n'ai point encore vu monsieur l'abbé de Chasteauneuf, ' mais il me revient de plusieurs endroits qu'il parle très-obligeamment de vous, et qu'il est surtout Irès-édifié de la résolution où vous êtes de bien employer votre temps auprès de monsieur l'ambassadeur. 11 a dit k M. Dacier que le premier livre que vous aviez acheté en Hollande, c'étoit Homère, et que vous preniez un grand plaisir à le relire. Cela vous fit beaucoup d'honneur dans notre petite Académie, où M. Dacier dit cette nouvelle, et cela donna sujet à M. Despréaux de s'étendre sur vos louanges, c'est-à-dire sur les espérances qu'il a conçues de vous; car vous savez que Cicéron dit que , dans un homme de votre âge , on ne peut guère louer que l'espérance. Mais l'homme du monde à qui vous êtes le plus obligé, c'est M. de Bonac; il parle de vous dans toutes ses lettres, comme si vous aviez l'honneur d'être son frère. Je vous estime d'autant plus heureux de cette bonne opinion qu'il a conçue de vous, que lui-même est ici en réputation d'être un des plus aimables et des plus honnêtes hommes du monde. Tous ceux qui l'ont vu

I . Il revenait de Pologne, où il avait été envoyé pour négocier l'élection du prince de Conti.

COUUF.SPONDANCE. 187

en Danemark ou à la Haye sont revenus cliarnios de sa politesse et de son esprit. Voilà de bons exoniplrs ([uc vous avez devant vous, et vous n'avez qu'à iniilei' ci' ([ue vous voyez.

Je lus à M. Despréaux votre dernière lettre connue il étoit au logis; il eu lui très-content, et trou\a (1111; vous écriviez très-naturellement. Vous nous ferez plaisir, à lui, à votre mère et à moi, de nous écrire très-souvent. Je lui montrai l'endroit de votre lettre où vous disiez que vous parliez souvent de lui avec monsieur l'ambassadeur; et comme il est fort bon honnne, cela l'attendrit beaucoup et lui lit dire de grands biens et de monsieur l'ambassadeur et de vous.

Monsieur le comte d'Ayen a été fort mal d'une assez grande fluxion sur la j)oitrine ; il est mieux présentement, n'ayant plus de liè\ re ; mais madame sa mère me ilit hier au soir, chez M. de Cavoie, qu'il étoit toujours enrhumé, lille me fit beaucoup de compliments de la part de M'"^ de Stienhusse, qui lui mandoit qu'elle étoit bien fàclu'e que vous n'eussiez pas fait un plus long séjour à Bruxelles. Pour moi, je ne me plains plus qu'il ait été ni trop long ni trop court; mais je voudrois seulement que vous y eussiez vu en passant un homme qui étoit du moins aussi digne de votre curiosité que tout ce que vous y avez vu.

La mort de M. Du Fresnoy embarrasse beaucoup votre cousin, M. de Barbezieux ayant fait réponse à M. de Cavoie, qui le lui avoit reconmiandé, qu'il n'y avoil plus assez d'affaires dans ce bureau pour occuper tous ceux qui y étoient.

Je vis, il y a huit jours, votre sœur à l'ort-Royal, d'où j'avois résolu de la ramener, mais il me fut impossible de lui persuader de revenir. Elle prétend avoir tout de bon

renoncé au monde: et que si on ne reçoit personne à Port-Royal, elle s'ira réfugier aux Carmélites, ou dans un autre couvent, si les Carmélites ne veulent point d'elle. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'on est très-content d'elle à Port-Royal; et j'en revins très-content et trèsédifié moi-même. Elle me demanda fort de vos nouvelles, et me dit qu'on avoit bien prié Dieu pour vous dans la maison. Adieu. Votre mère vous salue.

Suscriplion : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, chez monsieur l'ambassadeur de France, à la Haye.

A Paris, le 27 février [1098].

Je n'écris point à monsieur l'ambassadeur par cet ordinaire, parce que je lui écrirai plus au long et plus sûrement par M. Pierret, qui part après-demain pour l'aller trouver. Cependant vous lui direz une chose qu'il sait peut-être déjà, c'est que le roi a enlin récompensé les plénipotentiaires, que tout le monde regardoit presque comme des gens disgraciés. 11 a donné la charge de secrétaire du cabinet à M. de Callières, à condition que M. de Callières donnera sur cette charge cinquante mille francs à M. de Cressy, et quinze mille à l'abbé Morel. Ce sont soixante et cinq mille livres dont le roi donne un brevet de retenue à M. de Callières. Sa Majesté donne encore à M. de Cressy, pour son fds, la charge de gentilhomme ordinaire, vacante par la mort du pauvre M. Corneille, et donne à M. de Harlay cinq mille livres de rente, au denier dixhuit, sur l'hôtel de ville. Voilà toutes les nouvelles de la

cour. M. deCavoie eut encore liicr quelque ressentiment de son mal; mais cela n'a pas eu de suite, et il espère être en état d'aller à Versailles un peu après Pâques. 11 n'a pourtant point trop d'empressement d'y retourner, et il se gouvernera selon l'état où il trouvera sa santé. .Nous nous plaignons tous les jours ensemble de ce que M. de Bonrepaux n'est point ici, et il y a mille occasions oii nous serions bien heureux si nous j)ouvi()ns nous entretenir avec lui.

J'ai donné à M. Pierret pour vous onze louis d'or et demi vieux, faisant l/iO livres 17 sous, et je les lui ai donnés, parce qu'il m'a dit qu'il n'y avoit rien à perdre dessus, et qu'ils valoient en Hollande 12 1. 5 sous comme ici. Je vous prie d'être le meilleur ménager que vous pourrez, et de vous souvenir que vous n'êtes point le fils d'un traitant ni d'un premier valet de garde-robe. M. Quentin, qui, conune vous savez, est le plus pauvre des quatre, a marié sa fille à un jeune homme extrêmement riche, qui est neveu de M. L'Huillier, et qui a acheté la charge de maître d'hôtel ordinaire de M""' de Bourgogne. C'est le même qui avoit voulu acheter la charge de premier valet de garde-robe qu' avoit M. Félix; mais j'ai oublié son nom. M"* Félix a été extrêmement malade d'un rhumatisme sur la vessie et sur les parties voisines; mais je la crois hors de péril. M. de Montarsis, que je vis l'autre jour, me dit que M. Bombarde vous avoit donné trente pistoles d'Espagne.' Vous avez eu tort de ne m'en rien mander, car je ne lui avois donné que trois cents francs; mais vraisemblablement vous croyez qu'il n'est pas du grand air de parler de ces bagatelles, non plus que de nous mander combien il vous

l. La pistolo d'Espagae valait 15 ir. de notre monnaie.

restoil d'argent de votre voyage. Nous autres bonnes gens de famille, nous allons plus simplement, et nous croyons que bien savoir son compte n'est pas au-dessous d'un honm-te homme. Votre mère, qui est toujours portée à bien penser de vous, croitque vous l'informerez de toutes choses, et que cela fera en partie le su|et des lettres que vous lui promettez de lui écrire. Sérieusement vous me ferez plaisir de paroître un peu appliqué à vos petites affaires.

M. Despréaux a dhié aujourd'hui au logis, et nous lui avons l'ait très-bonne chère, grâces à un fort grand brochet et une belle carpe qu'on nous a envoyés de Port-Royal. M. Despréaux venoit de toucher sa pension, et de porter chez M. Caillet dix mille francs pour se faire 550 livres de rente sur la ville. Demain, M. de Yalincour viendra encore dîner au logis avec M. Despréaux. Vous jugez bien que cela ne se passera pas sans boire la santé de monsieur l'ambassadeur et la vôtre. J'ai été un peu incommodé ces jours passés; mais cela n'a pas eu de suite. Dieu merci, et nous sommes tous en bonne santé. M. Pierret m'a conté que M. de La Clausure avoit été douze jours à venir ici de la Haye en poste, et m'a fait Là-dessus un grand éloge de votre diligence. Dans la vérité, je suis fort content de vous, et vous le seriez aussi beaucoup de votre mère et de moi si vous saviez avec quelle tendresse nous nous parlons souvent de vous. Songez que notre ambition est fort bornée du côté de la fortune, et que la chose que nous demandons de meilleur cœur au bon Dieu, c'est qu'il vous fasse la grâce d'être homme de bien, et d'avoir une conduite qui réponde à l'éducation que nous avons tâché de vous donner.

Votre cousin de Romanet est ici, assez affligé de n'avoir plus d'emploi; car nous n'espérons guère que M. de Bar-

bezieux le continue dans celui qu'il avoit. Il en a renvoyé deux ou trois autres, dont l'un étoit neveu de M. Vallée, disant qu'il n'y a pas maintenant assez d'alTaires dans le bureau de M. Du l'resnoy ])i)ia' occuper tant de gens. Votre oncle en aura beaucoup de chagrin. 11 nous mande que sa santé ne se rétablit point, et je doute qu'il aille encore fort loin. Votre sœur Nanette vous avoit écrit une grande lettre pleine d'amitiés, mais elle auroit trop grossi mon paquet. J'irai dans deux ou trois jours à Versailles ])our demander d'aller à Marly, où l'on va mercredi prochain. Faites mille compliments pour nioià monsieur l'ambassadeur et à M. deBonac. Adieu, mon cher fils. Il me semble qu'il y a longtemps (jue je n'ai reçu de vos nouvelles.

A l'ai-is, le lu mars [109SJ.

Votre mère est fort contente du détail que vous lui mandez de vos affaires, et fort allligée que vous ayez tant perdu sur les espèces. Cela vous montre qu'il vaut mieux (jue monsieur l'ambassadeur vous fasse donner l'argent dont vous aurez besoin, et je le rendrai ici aux gens cà qui il lui plaira que je le rende. Je ne sais si je vous aimandé que j'ai donné à .M. Pierret pour vous onze louis d'or vieux et demi-louis vieux, faisant en tout l/iO livres 17 sous 6 deniers. Il m'a assuré qu'il n'y auroit rien à perdre pour vous. Ne vous laissez manquer de rien, et croyez que j'approuverai tout ce que monsieur l'ambassadeur approuvera. Il me mande (juil esi content de vous; c'est la meilleure nouvelle qu'il me [)uisse mander, et la chose du monde qui peut le plus contribuer à me rendre heu-

reux. Ce que vous me mandez des Carthaginois' m'a fort étonné ; mais songez que les lettres peuvent être vues, et qu'il faut écrire avec beaucoup de précaution sur certains sujets.

Al. Félix le fils se plaint fort de ce que vous ne lui écrivez point; mais le commerce des lettres étant aussi cher qu'il est, vous faites assez sagement de ne vous pas ruiner les uns les autres.

Votre mère se porte bien, iladelon- et Lionval' sont un peu incommodés, et je ne sais s'il ne faudra point leur faire rompre carême. J'en étois assez d'avis, mais votre mère croit que cela n'est pas nécessaire. Comme le temps de Pâques approche, vous voulez bien que je songe un peu à vous, et que je vous reconnnande aussi d'y songer. Vous ne m'avez encore rien mandé de la chapelle de monsieur l'ambassadeur. Je sais combien il est attentif aux choses de la religion, et qu'il s'en fait une affaire capitale. Est-ce des prêtres séculiers par qui il la fait dessei'vir, ou bien sont-ce des religieux? Je vous conjure de prendre en bonne part les avis que je vous donne là-dessus, et de vous souvenir que, comme je n'ai rien plus à cœur que de me sauver, je ne puis avoir de véritable joie si vous négligiez une affaire si importante, et la seule proprement à laquelle nous devrions tous travailler. On m'a dit qu'il falloit aljsolument que votre sœur aînée revînt avec nous, et j'irai au plus tard la semaine de Pâques pour la ramener ; ce sera une rude séparation pour elle et pour ces saintes filles, qui étoient ravies de l'avoir, et ipii sont fort

1. Il désignait sous ce nom les Anglais protestants qui avaient détronù le roi Jacques.

2. Madeleine Racine, la cinquième des filles, était née en I(i88, et mourut fille en 1741.

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