‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 128 sur 249 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Suscription : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, à la Haye.

A Paris, 16 mars [1098].

Je m'étonne que vous n'ayez pas eu le temps de m'écrire un mot par les deux courriers que M. l'ambassadeur a envoyés coup sur coup, et qui sont venus tous deux m' apprendre de vos nouvelles. Ils me disent tous que vous êtes très-content et que vous travaillez beaucoup. Je ne puis vous dire assez combien cela me fait de plaisir; mais pendant que vous êtes dans un lieu où vous vous plaisez, et où vous êtes dans la meilleure compagnie du monde, votre pauvre sœur aînée est dans les larmes et dans la plus grande allliction où elle ait été de sa vie. C'est tout de bon qu'il faut qu'elle se sépare de sa chère tante et des saintes filles avec qui elle s'estimoit si heureuse de servir Dieu. Mais quelque instance que je lui aie pu faire pour l'obliger de revenir avec nous, elle a résolu de ne remettre jamais le pied au logis; elle prétend, au sortir de P.-R., s'aller enfermer dans Gif, qui est une abbaye très-régulière à deux petites lieues de P.-R., et attendre là ce que deviendra cette sainte maison résolue d'y revenir si Dieu permet qu'elle se rétablisse, ou de se faire religieuse à Gif quand elle perdra l'espérance de retourner à P.-R. Elle m'a écrit Là-dessus des lettres qui m'ont troublé et déchiré au dernier point, et je m'assure que vous en seriez attendri vous-même. La pamTe enfant a eu jusqu'ici bien des peines, et a été bien traversée dans le dessein qu'elle a de se donner à Dieu.

Je ne sais quand il peinieitru qu'elle mène une \ie un peu plus calme et plus heureuse. Elle étoit charmée d'iMre à P.-R., et toute la maison étoit aussi très-contente d'elle. 11 faut se soumettre aux volontés de Dieu. Je ne suis guère en état de vous entretenir sur d'autres matières, et j'ai même eu mille peines à achever la lettre que j'ai écrite à M. de Uonrepaux. Je pars demain pour aller à P.-R., et pour régler toutes choses avec ma tante, afin qu'elle écrive à Gif, et que je prenne mes mesures pour y mener votre sœur aussitôt après Pâques. De là j'irai coucher à Versailles, pour aller mercredi à xMarly.

Je ne doute pas que vous n'ayez été fort aise du mariage de monsieur le comte d'Ayen, et que vous ne lui écriviez au plus tôt pour lui en témoigner votre joie. Il me témoigne toujours beaucouj) d'aniiiié pour vous. Le voilà présentement le plus riche seigneur de la cour. Le roi donne à M"*" d'Aubigné huit cent mille francs , outre cent mille francs en pierreries. M"" de Maiiilenon assure aussi à sa nièce six cent mille francs après sa mort. On donne à monsieur le comte d'Ayen les survivances des gouvernements de Berry et de Roussillon, sans compter des pensions qu'on leur donnera encore. Monsieur le maréchal de Noailles assure quarante-cinq mille livres de rentes à monsieur son fils, et lui en donne présentement dix-huit mille. Voilà, Dieu merci, de grands biens; mais ce que j'estime plus que tout cela, c'est qu'il est fort sage et très-digne de la grande fortune qu'on lui fait. Adieu, mon cher fils. Votre mère vous écrira par le second courrier de monsieur l'ambassadeur. Ecrivez-nous souvent, et priez monsieur l'ambassadeur de vouloir vous avertir une heure ou deux avant le départ de ses courriers, quand il sera obligé d'en envoyer. Quand vous n'écririez que dix ou douze

lignes, cela me fera toujours beaucoup de plaisir. Lionval a été un peu malade , et est encore un peu foible. Vos petites sœurs sont en très-bonne santé. Je vous prie de faire mille compliments pour moi à M. de Bonac, et de l'assurer de toute la reconnoissance que j'ai pour l'amitié dont il vous honore. Je l'en remercierai moi-même à la première occasion, et lorsque j'aurai l'esprit un peu plus tranquille que je ne l'ai.'

Suscription : \ Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire de Sa 51ajesté, à la Haye.

(Commencée par M""' I\acine).

(Ce 24 mars 1098.]

Je me sers de l'occasion du courrierdeM.de Bonrepaux pour vous témoigner, mon fils, la joie que j'ai de l'application qu'il nous semble que vous vous donnez au travail, pour profiter des instructions que monsieur l'ambassadeur veut bien vous donner. Votre père m'en paroîtfort content. Soyez persuadé que vous ne lui sauriez faire plus de plaisir, et à moi aussi, que de vous remplir l'esprit de choses propres à exercer votre charge avec l'estime des honnêtes gens. Je ne puis assez vous témoigner combien je suis sensible à toutes les bontés que M. de Bonrepaux a pour vous. Je vous prie de lui en témoigner ma reconnoissance.

Voire père a été voir votre sœur, qu'il n'a pas trouvée d'une assez bonne santé pour la laisser aller dans une autre maison que celle où elle est. Si elle est obligée d'en

1. La lettre que Racine écrivit, pou de jours avant celle-ci, à M°" de Maintcnon, explique pourquoi il avait alors l'esprit si peu tranquille.

sortir, il faudi-a liiiMi qu'elle se résoude ' à revenir avec nous se rétablir. Le parti qu'elle doit prendre ne sera décidé que dans quelques jours. Vous me manderez h votre loisir si la toile et la dentelle que vous avez achetées pour vos chemises est plus (lue ([ue celle que vous avez emportée d'ici. Votre oncle est d'une santé fort mauvaise présentement, les eaux de Bourbon ne lui ayant point donné (le soulagement. Depuis peu de jours M'"' de Romanet mande à ses enfants qu'il est au lit pour un mal qui lui est venu à la jambe. 11 m'a paru bien fâché de n'avoir pas su quand vous avez passé à Roye, pour vous y aller embrasser. M. de Sérignan attend toujours l'occasion de pouvoir parler à M. de Barbezieux, pour faire rentrer votre cousin dans la place qu'il avoil. Je crois que c'est bien en vain, et que mon neveu l'eroit bien aussi bien de s'en retourner chez lui; mais cela chagrine votre oncle.

Lionval est toujours incommodé d'un dévoiement. J'ai aujourd'hui envoyé chez Helvétius pour lui mettre entre les mains. Le pauvre petit vous fait bien ses compliments, et promet bien qu'il n'ira pas à la comédie comme vous, de peur d'être damné. Nanette vous fait mille compliments par les lettres qu'elle m'écrit, et Babet est ravie d'avoir pour maîtresse M'"" de Ronval. Les petites vous embrassent.

Pour parler de quelque chose de plus sérieux, par la lettre que vous m'avez écrite vous me priez de prier Dieu pour vous. Vous pouvez être persuadé que, si mes prières étoient bonnes à quelque chose, vous seriez bientôt un parfait chrétien, ne souhaitant rien avec plus d'ardeur que votre salut. Mais, mon fds, songez, dans ce saint temps,

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