C'est ainsi qu'a écrit M"" Karine
que les père et mère oui beau prier le Seigneur pour leurs enfants, qu'il faut que les enfants n'oublient pas l'éducation qu'on a tâché de leur donner. Songez, mon fils, que vous êtes chrétien, et à quoi vous oblige cette qualité, à toutes les passions que cette qualité vous oblige de renoncer. Car, que vous serviroit d'acquérir l'estime des hommes, si vous vous mettiez en état de pei'dre votre came? Ce sera le comble de ma joie de vous voir en état de faire votre salut. Je l'espère de la grâce du Seigneur.
Quand il viendi'a quelque courrier, mandez-moi un peu de petits détails de vos passe-temps et des nouvelles de Henry; si il est bien content, et s'il fait bien son devoir. Adieu, mon fils. Je vous embrasse. Soyez persuadé que je suis toute à vous.
(De la main do Racine.)
Je n'ajoute qu'un mot à la lettre de votre mère, pour vous dire que j'approuve au dernier point le conseil qu'on vous a donné d'apprendre l'allemand, et les raisons solides dont monsieur l'ambassadeur s'est servi pour vous le persuader. J'en ai dit un mot à M. de Torcy,qui vous y exhorte aussi de son côté, et qui croit que cela vous sera extrêmement utile. Je vous écrirai plus au long au premier jour. Le valet de chambre m'a prié instamment d'envoyer mon paquet le plus tôt que je pourrois, chez M'"* Pierret. Continuez à vous occuper, et songez que tout ce que j'apprends de vous fait la plus grande consolation que je puisse avoir. Il ne tient pas à M. de Bonac que vous ne passiez ici pour un fort habile homme, et vous lui avez des obligations infinies. Assurez-le de ma reconnoissance et de l'extrême envie que j'ai de me trouver entre lui et vous
avec monsieur rambassadcur. Je crois que je proliterois moi-même beaucoup en si bonne compagnie. Tous vos amis de la cour me demandent toujours de vos nouvelles.
A Paris, ci; lundi de Piques [31 mars 1098).
J'ai lu avec beaucoup de plaisir tout ce que vous m'avez mandé touchant la manière édifiante dont le service se fait dans la chapelle de monsieur l'ambassadeur, et sur les dispositions où vous étiez de bien employer ce saint temps, dont voilà déjà une partie de passé. Je vous assure que vous auriez encore pensé plus sérieusement que vous ne faites peut-être sur l'incertitude de la mort et sur le peu que c'est que la vie, si vous aviez eu le triste spectacle que nous venons d'avoir, votre mère et moi, cette aprèsdinée. La pauvre Fanchon ' s'étoit beaucoup plainte de maux de tête tout le matin. Elle avoit pourtant été à confesse à Saint-André. En dînant, ses maux de tête l'ont reprise, et on a été obligé de la mettre sur son lit. Sur les trois heures, comme je prenois mon livre pour aller à vêpres, j'ai demandé de ses nouvelles. Votre mère, qui la venoit de quitter, m'a dit qu'elle lui trouvoit un peu de fièvTe. J'ai été pour lui tàter le pouls; je l'ai trouvée renversée sur son lit, la tète qui lui traînoit à terre , le visage tout bleu et tout bouffi, sans la moindre connoissance, avec une quantité horrible d'eaux qui l'étouffoient, et qui faisoient un bruit effroyable dans sa gorge ; enfin
1. Jeanne-Nicole-Françoise Racine, la quatrième des filles, morte le 22 septembre 1739, à l'abbaye de Malnoue, où elle était pensionnaire depuis six ans. A l'époque de cette lettre, elle avait treize ans.
une vraie apoplexie. J'ai fait un grand cri, et je l'ai prise dans mes bras ; mais sa tête et tout son corps n'étoient plus que comme un sac mouillé ; ses yeux ctoient tout renversés dans sa tète : un moment plus tard elle étoit morte. Votre mère est venue tout éperdue, et lui a jeté deux ou trois poignées de sel dans la bouche, en lui ouvrant les dents par force : on l'a baignée d'esprit-de-vin et de vinaigre ; mais elle a été plus d'une grande demi-heure entre nos bras dans le même état que je vous ai représenté, et nous n'attendions que le moment qu'elle alloit étouffer. Nous avions vite envoyé chez M. Mareschal et chez M. du Tartre; mais personne n'étoit au logis. A la fin, à force de la tourmenter et de lui faire avaler par force, tantôt du vin, tantôt du sel, elle a vomi une quantité épouvantable d'eaux qui lui étoient tombées du cerveau dans la poitrine. Elle a pourtant été deux heures entières sans revenir à elle, et il n'y a (ju'une heure à peu près que la connoissance lui est revenue. Elle m'a entendu dire à votre mère que j'allois vous écrire et elle m'a prié de vous bien faire ses compliments : c'est en quelque sorte la première marque de connoissance qu'elle nous a donnée. Elle ne se souvient de rien de tout ce qui lui est arrivé; mais, à cela près, je la crois entièrement hors de péril. Je m'assure que vous auriez été aussi ému que nous l'avons tous été. Madelon en est encore tout effrayée, et a bien pleuré sa sœur, qu'elle croyoit morte.
Je vais demain coucher à Port-Royal, d'où j'espère ramener votre sœur aînée après -demain. Ce sera encore un autre spectacle fort triste pour moi, et il y aura bien des larmes versées à cette séparation. Nous avons jugé que, ne pouvant rester à Port-Royal, elle n'avoit d'autre parti à prendre qu'à revenir avec nous, sans aller de couvent en couvent.
Du moins elle aura le icinps de rélablir sa saule, qui s'est encore fort aflbiblie par les austérités qu'elle a faites ce carême, et elle s'examinera à loisir sur le parti qu'elle doit embrasser. Nous lui avons préparé la chambre où couchoit votre petit frère, qui couchera dans votre grand chambre avec sa mie.
Vos lettres me font toujours un extrême plaisir, et même à M. Despréaux, à qui je les montre quelquefois, et qui continue à m'assurer que j'aurai beaucoup de satisfaction de vous, et que vous ferez des merveilles.
\'otre Henry a mandé à mon cocher qu'il n'éloit pas content des quarante écus que nous lui donnons, et il le prie de lui faire savoir ma réponse. Il dit pour ses raisons que le vin est fort cher en Hollande. Vous jugez bien de quelle manière j'ai reçu cette demande. Je vous conseille de lui parler comme il mérite , et de ne pas faire plus de cas d'une pareille proposition que j'en fais moi-même. Ni je ne suis en état d'augmenter ses gages, ni je ne crois point ses services assez considérables pour les augmenter. Du reste, ne vous laissez manquer de rien : mandez-moi tous vos besoins, et croyez qu'on ne peut pas vous aimer plus tendrement que je fais. Votre mère vous embrasse.
Faites en sorte que M. de Bonac me donne toujours beaucoup de part dans son amitié.
A Paris, 14 avril [1098].
Je prends beaucoup de part au plaisir que vous aurez d'accompagner monsieur l'ambassadeur dans la maison de
campagne que vous dites qu'il est sur le point de prendre, et j'ai été fort content de la description que vous me faites de ces sortes de maisons. J'ai montré votre lettre à madame la comtesse de Gramont, qui s'intéresse beaucoup aux moindres choses quiregardent monsieur l'ambassadeur, et qui vous estime bien heureux d'être en si bonne compagnie. Monsieur le comte d'Ayen m'a dit que vous lui aviez écrit, et qu'il vous avoit fait réponse. 11 m'a paru très-content de votre compliment. Il étoit un peu indisposé quand je partis avant-hier de Marly,
Votre sœur commence à se raccoutumer avec nous, mais non pas avec le monde , dont elle paroît toujours fort dégoûtée. Elle prend un fort grand soin de ses petites sœurs et de son petit frère, et elle fait tout cela de la meilleure grâce du monde. Votre mère est très-édifiée d'elle, et en reçoit un fort grand soulagement. Il a fallu bien des combats pour la faire résoudre à porter des habits fort simples et fort modestes qu'elle a retrouvés dans son armoire, et il a fallu au moins lui promettre qu'on ne l'obligeroit jamais à porter ni or ni argent sur elle. Ou je me trompe, ou vous n'êtes pas tout à fait dans ces mêmes sentiments, et vous ti'aitez peut-être de grande foiblesse d'esprit cette aversion qu'elle témoigne pour les ajustements et pour la parure, j'ajouterai même pour la dorure. Mais que cette petite réflexion que je fais ne vous effraye point, je sais aussi bien compatir à la petite vanité des jeunes gens, comme je sais admirer la modestie de votre sœur. J'ai même prié monsieur l'ambassadeur de vous faire avancer ce qui vous sera nécessaire pour un habit dès que vous en aurez besoin, et je m'abandonne sans aucune répugnance à tout ce qu'il jugera à propos que vous fassiez là-dessus.
J'ai été charmé de l'éloge que vous me faites de M. de lîonac, et de la noble tMiiulalioii qu'il nie semble que son exemple vous iuspire. Madame la comtesse de Giamont, en lisant cet endroit de votre lettre, m'a dit qu'elle n'étoit point surprise qu'il lut devenu un si galant homme, et qu'elle lui avoit toujours trouvé un grand fonds d'esprit, et une politesse merveilleuse. Ayez bien soin de lui témoigner combien je l'honore, et combien je souhaite qu'il me compte au nombre de ses serviteurs.
Je n'ai mandé qu'un mot de la santé de M. de Cavoye ' à monsieur l'ambassadeur; mais je vais vous en instruire plus en détail, afin que vous l'en informiez. M. de Cavoye sent toujours les mêmes cuissons au fondement; il avoit commencé à prendre des eaux de Forges, qu'il faisoit venir à Paris ; mais il a fallu les quitter fort vite, parce que les douleurs s'étoient augmentées très-considérablement. 11 a même résolu de quitter tous les remèdes, et d'attendre que le beau temps le remette dans son état naturel. Heureusement il n'a aucun autre accident qui doive lui faire peur ; il n'a ni fièvre ni dégoût ; il dort fort bien ; il a même assez bon visage, quoique la diète très-exacte ([u'il observe depuis cinq mois l'ait assez maigri. Tout son mal, c'est qu'il ne peut être longtemps debout, et qu'il est obligé de s'asseoir dès qu'il a fait le tour de son jardin. 11 s'en ira à Lucienne dès qu'il fera beau, et se contentera d'aller se montrer de temps en temps au roi, quand la cour sera à Marly. Le roi même lui a fait conseiller de prendre ce parti, et témoigne beaucoup d'envie de le revoir.
Votre petit frère est guéri de son mal de ventre, mais
1. 11 avait alors près de cin((uaiiti;-liuit ans; il mourut en 1716.
il est fort enrhumé , aussi bien que Madelon ; ils ne font que tousser. Fanchon est assez bien, et ne se ressent plus de son accident, que M. Fagoii appelle un catarrhe suffoquant. Il nous a conseillé de lui donner de l'émétique; mais on ne peut venir à bout de lui faire rien prendre. Votre mère et votre sœur se portent fort bien, et vous font leurs compliments.
Vous trouverez des ratures au bas de cette page, ' qui vous surprendront; mais quand j'ai commencé ma lettre, je ne m'étois pas aperçu de ces quatre lignes par où j'avois commencé celle que j'écrivois à M. de Bonrepaux, à qui je me suis résolu d'écrh"e sur de plus grand papier. M. Bayard, M. Quentin et plusieurs autres de vos amis me demandent souvent de vos nouvelles. M. Despréaux vous fait aussi ses compliments. 11 est à la joie de son cœur depuis qu'il a vu son Amour de Dieu imprimé avec de grands éloges dans une réponse qu'on a faite au P. Daniel, qui avoit écrit contre les Lettres provinciales. Il avoit voulu s'aller établir à Auteuil : mais il s'étoit trop pressé, et le retour du vilain temps l'a fait revenir plus vite qu'il n'y étoit allé. On m'a' dit mille biens de plusieurs ecclésiastiques très-vertueux qui sont en Hollande avec monsieur l'évêque de Sébaste, dont on m'a parlé aussi avec beaucoup d'estime. Si vous aviez envie d'en connoître quelqu'un, ou si même monsieur l'ambassadeur avoit la même envie, on leur feroit écrire de l'aller voir et de lui offrir leurs services. Je vous donne seulement cet avis, afin que
1. Il y a, en effet, quatre lignes effacées que l'on peut lire sous les ratures : <• A Paris, 13 avril. — J'ai lu i monsieur le maréchal de Noaillcs l'eudroit de votre lettre oii vous me parliez de lui. 11 a été extrêmement touché de la reconnoissance que vous témoignez, de tous les sentiments d'amitié que vous avez. » (P. M.)
vous en fas'^iez l'usage que vous jugerez à propos. C'est une grande consolation de trouver des gens de bien, et de pouvoir fjuelquelbis s'entretenir avec eux des choses du salut, surtout dans un pays où l'on est si dissipé par les divertissements et les aiïaires. Du reste, j'apprends avec beaucoup de plaisir que vous ne voyez que les mêmes gens que voit monsieur l'ambassadeur. Je vous avoue que si vous fréquentiez d'autres compagnies que les siennes, je serois dans de très-grandes inquiétudes. Adieu, mon cher fils. Soyez persuadé de mon extrême amitié pour vous et de celle de votre mère.
Siisrription : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, à la Haye.
A Paris, le 25 avril fIG98].
J'ai été fort incommodé depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, ayant eu plusieurs petits maux dont il n'y en avoit pas un seul dangereux, mais qui étoient tous assez douloureux pour m'empêcher de dormir la nuit, et de m'appliquer durant le jour. Ces maux étoient premièrement un fort grand rhume dans le cerveau, un rhumatisme dans le dos, et une petite érysipèle ou érésipèle sur le ventre, que j'ai encore, et qui m'inquiète beaucoup de temps en temps par les cuissons qu'elle me cause. Cela a donné occasion à votre mère et à mes meilleurs amis de m'insulter sur la paresse que j'avois depuis si longtemps à me faire des remèdes. J'en ai déjà commencé quelquesuns, et je crois qu'il faudra me purger au moins deux
fois clans la semaine qui vient. Vos deux petites sœurs prenoient hier médecine pendant qu'on étoit après à me saigner, et il fallut que votre mère me quittât pour aller forcer Fanchon à avaler sa médecine. Elle a toujours été un peu incommodée depuis le catarrhe que je vous ai mandé qu'elle avoit eu. Je lui lus votre lettre , et elle fut même fort touchée de l'intérêt que vous preniez à sa maladie, et du soin que vous preniez de lui donner des conseils de si loin. Elle ne fait plus autre chose depuis ce temps-là que de se moucher, et fait un bruit comme si elle vouloit que vous l'entendissiez, et que vous vissiez combien elle fait cas de vos conseils. Votre sœur ahiée a été fort incommodée aussi de sa migraine; à cela près, elle est d'une humeur fort douce, et j'ai tout sujet d'être édifié de sa conduite et de sa grande piété; mais elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier rompre en visière à un neveu de M™° Le Challeux, qui lui faisoit entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvoit bien faite; et je fus obligé même, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite réprimande. Elle voudroit ne bouger de sa chambre et ne voir personne. Du reste, elle est assez gaie avec nous , et prend grand soin de ses petites sœurs et de son petit frère. Mais voilà assez vous parler de notre ménage. Je crois que vous n'aurez pas été fort affligé d'apprendre que Rousseau \ l'huissier de la chambre , a été mis à la Bastille, et qu'on lui a ordonné de se défaire de sa charge. Je crois même que tous ses confrères seront assez aises d'être délivrés de lui. Pour moi, il ne me saluoit plus, et avoit toujours envie de me fermer la porte
1. Il fut arrtté, ainsi que quantité d'autres personnes, pour raffairc du quiélisme.
CORRESPONDANC.F. 207
au nez lorsque je venois chez le roi. Avec tout cela, je le plaindrois, si un homme si insolent, et qui cherchoit si volontiers la haine de tous les honnêtes gens, pouvoit mériter quelque pitié. Il y a eu une autre catastrophe qui a bien fait plus de bruit que celle-là, et c'est celle de monsieur l'abbé de Coadlec,'un Breton qui n'étoit, pour ainsi dire, connu de personne, et que le roi avoit nommé évêque de Poitiers. Je ne doute pas que vous n'ayez fort entendu parler de cette affaire, qui a été très-fâcheuse , non-seulement pour cet évêque de deux jours, mais bien plus pour le P. de La Chaise, son protecteur, qui a eu le déplaisir de voir défaire son ouvrage d'une manière qui a tant fait de scandale. Mais comme on aura mandé tout ce détail à monsieur l'ambassadeur, je ne vous en dirai pas davantage.
Dès que j'apprendrai que monsieur l'abbé de Polignac est à Paris, au cas qu'il y vienne, je ne manquerai pas de l'aller chercher. Je n'ai pu encore rencontrer M. l'abbé de Chasteauneuf, que j'ai pourtant grande envie de voir. Assurez bien M. le comte d'Auvergne de mes respects et de ma reconnoissance infinie pour toutes les bontés dont il vous honore et moi aussi. On nous faisoit espérer que nous le reverrions bientôt. Votre mère vous embrasse. Faites toujours mille compliments pour moi à M. de Bonac, qui est, de toutes les compagnies que vous voyez, celle que je vous envie le plus.
Suscription : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, à la Haye.
\. Son véritable nom était de Koatlcz (Mathurin do Leny). Il était arcliidiacre de Vannes, et on le disait parent de M. de Rosmadec. Le siège de Poitiers fut rempli par Antoine Girard de la Bornât.
A Paris, le 2 mai [1098].
Votre mère et moi nous approuvons entièrement tout ce que vous avez pensé sur votre habit, et nous souhaitons même qu'on ait déjà commencé à y travailler, afin que vous l'ayez pour l'entrée de monsieur l'ambassadeur. Vous n'avez qu'à le prier de vous faire donner l'argent dont vous croirez avoir besoin , tant pour l'habit que pour les autres choses que vous jugerez nécessaires. J'ai fort approuvé votre conduite sur les ecclésiastiques dont je vous avois parlé, et tout cet endroit de votre lettre m'a fait beaucoup de plaisir. Vous m'en ferez beaucoup aussi de répondre de votre mieux à leurs honnêtetés, et de leur rendre tous les petits services qui dépendront de vous. 11 peut même arriver des occasions où vous ne serez pas fâché de vous adresser à eux pour les choses qui regardent votre salut , quand vous serez assez heureux pour y songer sérieusement. 11 ne se peut rien de plus sage que la conduite de monsieur l'ambassadeur à leur égard. 11 a un frère dont on me disoit des merveilles, il y a fort peu de temps; on ne l'appelle que le saint solitaire : il a même des relations avec un très-saint et très-savant ecclésiastique, qui n'est pas loin du pays où vous êtes. Je suis sûr que monsieur l'ambassadeur, avec tous les honneurs qui l'environnent, envie souvent de bon cœur le calme et la félicité de monsieur son frère.
M. Despréaux recevra avec joie vos lettres quand vous lui écrirez: mais je vous conseille de me les adresser, de peur que le prix qui lui en coùteroil ne diminue beau-
coup le prix même de tout ce que vous lui pourriez mander, ^'appn■llcndcz point de m' ennuyer par la longueur de vos lettres; elles me font un extrèiue plaisir, et nous sont d'une très-grande consolation à votre mère et à moi, et même à toutes vos sœurs, ([ui les écoutent avec une merveilleuse attention, en attendant l'endroit où vous ferez mention d'elles.
Il y aura demain trois semaines que je ne suis sorti de Paris, et je pourrois bien y en demeurer encore autant, à cause de cette espèce de petite érésipèle que j'ai, et des médecines qu'il faudra prendre quand je ne l'aurai plus. Vous ne sauriez [croire] combien je me plais dans cette espèce de retraite, et avec quelle ardeur je demande au bon Dieu que vous soyez en état de vous passer de mes petits secours, afin que je commence un peu à me reposer et à mener une vie conforme à mon âge et même à mon inclination. M. Despréauv m'a tenu très-bonne compagnie. 11 est présentement établi à Auteuil, où nous rirons voir quelquefois quand le temps sera plus doux, et que je pourrai prendre l'air sans m'incommoder. Je vais souvent voir M. de Gavoye, qui n'est qu'à deux pas de chez moi, et ce sont presque les seules visites que je fasse.
Toutes vos sœurs sont en très-bonne santé, aussi bien celles qui sont au logis, que celles de Melun et de Variville, qui témoignent l'une et l'autre une grande ferveur ])our achever de se consacrer à Dieu. Babet m'écrit les plus jolies lettres du monde et les plus vives, sans beaucoup d'ordre, comme vous pourrez croire, mais entièrement conformes au caractère que vous lui connoissez. Elle nous demande avec grand soin de vos nouvelles. M. Boileau, frère de M. Despréaux, vit Nanette il y a huit jours, et la trouva d'une gaieté extraordinaire. Votre sœur VIII. 14
aînée est toujours un peu sujette à ses migraines. Adieu, mon cher fils. Je vous Ocrirai plus au long une autre fois. J'ai si mal dormi la nuit dernière que je n'ai pas la tète bien libre ni assez reposée pour écrire davantage. Mille compliments à M. de Bonac. N'ayez surtout aucune inquiétude sur ma santé, qui au fond est très-bonne. '
SuscrijJtion : A ^lonsiour Monsieur Racine , gentilhomme ordinaire du roi, chez Monsieur l'ambassadeur, à la Haye.
A Paris, le 16 mai 1698.
Voti'e relation du voyage que vous avez fait à Amsterdam m'a fait un très-grand plaisir. Je ne pus m'empècher de la lire, hier, chez M. Le Verrier, à M. de Valincour et à M. Despréaux, qui m'ont fort assuré qu'elle les avoit divertis. Je me gardai bien , en la lisant , de leur lire l'étrange mot de teiitatif, que vous avez appris de (juelque Ilollandois, et qui les auroit beaucoup étonnés. Du reste, je pouvois tout lire en sûreté, et il n'y avoit rien qui ne fût selon la langue et selon la raison. Tous ces messieurs vous font bien des compliments. M. Despréaux assure fort qu'il n'aura point de regret au port que lui pourront coûter vos lettres; mais je crois que vous ferez aussi bien d'attendre quelque bonne commodité pour lui écrire. Votre mère est fort touchée du souvenir que vous avez d'elle. Elle seroit assez aise d'avoir votre beurre; mais elle craint également , et de vous donner de l'embarras,
•1. Sa santé alla toujours en (l('i)érissant; mais il ne voulait pas l'inquiéter. (L. R.)
et d't'ire embarrassée pour recevoir votre présent, qui se perciroit peut-être ou qui se gàteroit en chemin.
M. (le Rost m'a fait l'honneur de me venir voir. J'allai pour lui rendre .sa visite, mais je ne le trouvai point, et il re\int chez moi dès le lendemain. .le l'ai trouvé tel que vous me l'aviez mandé, c'est-à-dire un très-galant homme, (le beaucoup d'esprit, et parlant parfaitement bien sur les belles-lettres et sur toutes sortes de sujets. Il m'apprit avant-hier que la Chainpmcslé' étoil à l'extrémité, de quoi il me parut très-a(lligé; mais ce qui est le plus alUigeant, c'est de quoi il ne [se] soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie , ayant déclaré , à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de mourir comédienne. 11 faut espérer que, quand elle verra la mort de plus pnes, elle changera de langage, comme font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut M'"' de Caylus qui m'apprit hier cette particularité, dont elle étoit fort elTrayée, et qu'elle a sue, comme je crois, de monsieur le curé de Saint-Sulpice.
Je rencontrai l'autre jour M. du Boulay, l'un de nos camarades ,- qui me pria de vous bien faire ses compliments. On m'a dit que son fds, qui est dans les mousquetaires, avoit eu une aiïitire assez bizarre avec M. de Villa- (cerf] le fds, qui, le prenant pour un de ses meilleurs amis, lui donna, en badinant, un coup de pied dans le derrière, puis, s'étant aperc^u de son erreur, lui en fit
i. Lorsque Racine écrivait cette lettre, il ignorait que M"' Champmeslé était morte la veille i Auteuil. Cette actrice mourut le l.j mai 1098. Racine écrit la Chamellay.
i. C'est-à-dire geatilliommo ordinaire.
beaucoup d'excuses. Mais le mousquetaire, sans se payer de ces raisons , prit le temps que M. de Villacerf avoit le dos tourné, et lui donna aussi un coup de pied de toute sa force ; après quoi il le pria de l'excuser, disant qu'il l'avoit pris aussi pour un de ses amis. L'action a paru fort étrange à tout le monde. M. de Maupertuis ou M. de Vins a fait mettre le mousquetaire en prison; mais M. deBouITlers accommoda promptement les deux parties. M. du Boulay se trouve parent de M™" Quentin, à ce qu'on dit, et cette parenté ne lui a pas été infructueuse en cette occasion. Tout cela s'étoit passé sur le petit degré de Versailles, par où le roi remonte quand il revient de la chasse.
Je fais toujours résolution de vous écrire de longues lettres; mais je m'y prends toujours trop tard, et il faut que je finisse malgré moi. J'aurai le soin de remercier pour vous monsieur le comte d'Ayen : ayez celui de bien ni'acquitter envers monsieur le comte d'Auvergne et envers M. de Bonac, de tout ce que je leur dois pour les bontés qu'ils ont pour moi. Adieu, mon cher fils. Je me porte bien, Dieu merci, et toute la famille. Faites aussi bien des remerciements à M. de l'Estang. pour l'honneur qu'il me fait de songer encore que je suis au monde.
Smcriplion ; A Monsieur ^lonsieur Racine, gentil- homme ordinaire , chez Monsieur l'Ambassadeur de France, à la Haye.
A Versailles, le jjuin [l(i98].
J'étois si accablé d'aiïaires lundi dernier, que je ne pus trouver le temps d'écrire ni à Monsieur l'ambassadeur ni à
VOUS. J'arrivai avant-hier en ce pays-ci, et j'y appris, en arrivant, que le roi avoitchassé monsieur l'abbé de Langeron, monsieur l'abbé de Beaumont, neveu de M. de Cambrai, et MiM. du Puis et de l'Échelle.' La ({uerelle deM.de Cambrai est cause de tout ce remue-ménage. On a déjà remplacé les deux abbés depuis que j'ai écrit à monsieur l'ambassadeur, et on a mis en leur place un monsieur l'abbé Le Fèvre, que je ne connois point, et le recteur de l'université, nonuné M. Vittement, ([ui fit une fort belle harangue au roi sur la paix. M. de l'uiségur - est nonniié pour un des gentilshonnnesde la manche; je ne sais pas encore l'autre. Je ne puis vous cacher l'obligation que vous avez à monsieur le maréchal de Woailles. 11 avoit songé à vous, et en avoit même parlé : mais vous voyez bien, par le choix de M. dePuiségur, que monsieur le duc de Bourgogne n'étant plus enfant, on veut mettre auprès de lui des gens d'une expérience consommée, surtout pour la guerre; d'autant plus (jue ce sera ce prince qui commandera l'armée qu'on assemble pour le camp deGompiègne,et que M. dePuiségur y exercera son emploi ordinaire de maréchal des logis de l'armée. Tout le monde a trouvé ce choix du roi très-sage, et vous ne devez pas douter qu'on ne lui donne un collègue
1. Ces quatre personnes étaient attachées .'i la maison du duc de Bourgogne : Tun des abbés, comme sous-prccepteur, Pautre comme lecteur; du Puits et rÉchelle, comme gentilshommes de la manche. Tous furent enveloppés dans la disgrâce de Fénelon, et soupçonnés, comme lui, d'inspirer au jeune prince du goût pour la nouvelle doctrine. L'abbé de Langeron était tendrement aimé de Fénelon, et celte amitié avait commencé dès leur première jeunesse. L'abbé de Beaumont, fils de Henri de Beaumont- Gibaud, et de Marie de Salignac, sœur de Fénelon, fut nommé à l'évêché de Saintes en 1710, et mourut en 174f, âgé de quatre-vingt-treize ans. N'oublions pas de dire ici, à la gloire de Fagon et de Félix, qu'ils furent les seuls qui osèrent élever la voix devant le roi en faveur de l'illustre évoque de Cambrai.