‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 130 sur 249 · Racine a écrit Puiségu · texte numérisé non relu

Racine a écrit Puiségu

aussi avancé en âge et aussi expérimenté que lui. Mais vous voyez du moins que vous avez ici des protecteurs qui ne vous oublient point , et que , si vous voulez continuer à travailler et à vous mettre en bonne réputation, l'on ne manquera point de vous mettre en œuvre dans les occasions. Vous ne me parlez plus de l'étude que vous aviez commencée de la langue allemande. Yous voulez bien que je vous dise que j'appréhende un peu cette facilité avec laquelle vous embrassez de bons desseins, mais avec laquelle aussi vous vous en dégoûtez quelquefois. Les belles-lettres, où vous avez pris toujours assez de plaisir, ont un certain charme qui fait trouver beaucoup de sécheresse dans les autres études. Mais c'est pour cela même qu'il faut vous opiniàtrer contre le penchant que vous avez à ne faire que les choses qui vous plaisent. Vous avez un grand modèle devant vos yeux, je veux dire monsieur l'ambassadeur, et je ne sauroistrop vous exhorter à vous former là-dessus le plus que vous pourrez. Je sais qu'il y a beaucoup de sujets de distraction et de dissipation à la Haye; mais je vous crois l'esprit maintenant trop solide pour vous laisser détourner de votre travail et des occupations que monsieur l'ambassadeur veut bien vous donner : autrement il vauckoit mieux vous en [revenir], et n'être point à charge au meilleur ami que j'aie au monde.

Je vous dis tout ceci , non point que j'aie aucun sujet d'inquiétude sur vous, étant au contraire très-content de ce qui m'en revient, et surtout des bons témoignages que monsieur l'ambassadeur veut bien en rendre ; mais, comme je veille continuellement à tout ce qui pourroit vous faire plaisir, j'ai pris cette occasion de vous exciter à faire de votre part tout ce qui peut faciliter les vues que mes

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amis pounoiu avoir pour vous. M. de Torcy a toujours les mêmes bontés pour uioi, et la même intention de vous en donner des marques. Je suis chargé de beaucoup de compliments de tous vos petits amis de ce pays-ci; je dis petits amis , en comparaison des protecteurs dont je viens de vous parler. Je vous crois d'assez bon naturel pour avoir été fort touché de la mort de M. Mignon,' à qui vous aviez beaucoup d'obligation. J'ai laissé votre mère et toute la famille en bonne sauté, excepté que votre sœur est encore bien sujette à sa migraine. Je crains bien que la pauvre fille ne puisse pas accomplir les grands desseins qu'elle s'etoit mis dans la tète, et je ne serai point du tout surpris quand il faudra que nous prenions d'autres vues pour elle. Je remercie de tout mon cœur M. de Bonac de la continuation de son souvenir pour moi, et de son amitié pour vous. Votre mère vous remercie de votre beurre, et craint toujours de vous faire de l'embarras.

Siiscription : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, à la Haye.

A l'aris, le IGjuin [IG'JSJ.

On m'envoya à Marly la lettre que vous m'écriviez d'Aix-la-Chapelle. J'y ai vu avec beaucoup de plaisir la description que vous y faisiez des singularités de cette ville, et surtout de la procession où Charlemagne assiste avec de si belles cérémonies. Je vous crois maintenant

!. Il avait otc l'un des premieis maîtres du jouiie Racine.

de retour au lieu de votre résidence, et je m'attends que je recevrai bientôt de vos nouvelles et de celles de monsieur l'ambassadeur, qui me néglige un peu deiniis quelque temps.

J'arrivai avant-hier de Marly, et j'ai retrouvé toute la famille en bonne santé. Il m'a paru que votre sœur aînée reprenoit assez volontiers les petits ajustements auxquels elle avoit si fièrement renoncé, et j'ai lieu de croire que sa vocation à la religiou pourroit bien s'en aller avec celle que vous aviez eu autrefois pour être chartreux. Je n'en suis point du tout surpris, connoissant l'inconstance des jeunes gens , et le peu de fond qu'il y a à faire sur leurs résolutions, surtout quand elles sont si violentes et si fort au-dessus de leur portée. Il n'en est pas ainsi de votre sœur qui est à Melun. Comme l'ordre qu'elle a embrassé est beaucoup plus doux, sa vocation sera aussi plus durable. Toutes ses lettres marquent une grande persévérance, et elle paroît même s'impatienter beaucoup des quatre mois que sou noviciat doit encore durer. Babet paroît aussi souhaiter avec beaucoup de ferveur que son temps vienne pour se consacrer à Dieu. Toute la maison oîi elle est l'aime tendrement, et toutes les lettres que nous en recevons ne parlent que de son zèle et de sa sagesse. On dit qu'elle est fort jolie de sa personne, et qu'elle est même beaucoup crue. Mais vous jugez bien que nous ne la laisserons pas engager légèrement, et sans être bien assurés d'une véritable vocation. Vous jugez bien aus^i que tout cela n'est pas un petit embarras pour votre mère et pour moi, et que des enfants, quand ils sont venus à cet âge, ne donnent pas peu d'occupation. Je vous dirai très-sincèrement que ce qui nous console quelquefois dans nos inquiétudes, c'est d'apprendre que

VOUS avez envie de bien faire, et que vous vous appliquez sérieusement à vous instruire des choses (|ui peuvent convenir à votre état et aux vues que l'on peut avoir pour vous. Songez toujours que notre fortune est trèsmédiocre, et que vous devez beaucoup plus compter sur votre travail que sur une succession qui sera fort partagée. Je voudrois avoir pu niicuv l'aire; c'est à vous maintenant à travailler : je commence à être d'un âge où ma plus grande application doit être pour mon salut. Ces pensées vous paroîtront peut-être un peu sérieuses ; mais vous savez que j'en suis occupé depuis fort longtemps. Comme vous avez de la raison, j'ai cru même vous devoir parler avec cette franchise à l'occasion de votre sœur, qu'il faut maintenant songer à établir.' Mais enfin nous espérons que Dieu, (jui ne nous a point abandonnés jusqu'ici, continuera à nous assister et à prendre soin de vous, surtout si vous ne l'abandonnez point vous-même, et si votre plaisir ne l'emporte point sur les bons sentiments qu'on a tâché de vous inspirer. Adieu, mon cher fils. Je vous écrirai une autre fois plus au long. Votre mère vous embrasse de tout son cœur. Ne vous laissez manquer de rien de ce qui vous est nécessaire.

Susiription : A Monsieur ^Monsieur Racine , gentilhomme ordinaire du roi, à la Haye.

1. Elle le fut nn effet peu de temps après. Le 5 juin de l'année suivante, elle épousa Claude Colin de Moramber, aïeul maternel de M. Jacobc de Naurois. C'est la seule des filles do Racine qui ait été mariée.

A Paris, le '23 juin [1098].

Votre mère s'est fort attendrie à la lecture de votre dernière lettre, où vous mandiez qu'une de vos plus grandes consolations étoit de recevoir de nos nouvelles. Elle est très-contente de ces marques de votre bon naturel ; mais je puis vous assurer qu'en cela vous nous rendez justice, et que les lettres que nous recevons de vous font toute la joie de la famille, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. Ils m'ont tous prié aujourd'hui de vous faire leurs compliments, et votre sœur aînée comme les autres. La pauvre lille me fait assez de pitié par l'incertitude que je vois dans ses résolutions, tantôt à Dieu, tantôt au luonde, et craignant également de s'engager de façon ou d'autre. Du reste, elle est fort douce, et votre mère est très-contente de la manière dont elle se conduit envers elle. Madelon a eu ces jours passés une petite vérole volante, qui n'aura pas de suite pour elle. Dieu veuille que les autres ne s'en ressentent pas ! Je crains surtout pour le petit Lionval, qui pourroit bien en être pris tout de bon. 11 est très-joli, apprend bien, et quoique fort éveillé ne nous donne pas la moindre peine.'

J'allai, il y a trois jours, dîner àAu1euil,où se trouvèrent monsieur le marquis de La Sale, M. Félix et M. Boudin. M. de Termes y vint aussi, et y amena le nouveau musicien M. Des Touches, qui fait encore un autre opéra pour

I. Il ftait aisément content de ses enfants, qu'il trouvait toujours charmants. (L. R.)

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l'oiitaiiicbleau. Après le diner. il tiianla plusieurs endroits de cet opéra, dont ces messieurs parurent fort charmés, et surtout M. Despréaux, qui prétendoit les entendre fort distinctement, et qui raisonna fort, à son ordinaire, sur la musique.' Le musicien l'ut fort étonné que je n'eusse point entendu son dernier opéra. M. Despréaux lui en voulut dire les raisons, qui l'élonnèrent encore davantage, et peutêtre ne le satisfirent pas beaucoup.

La plupart de ces messieurs me demandèrent fort obligeamment de vos nouvelles, et je leur dis que vous étiez i'hommedu monde lepluscontent. Usn'eurentpasdepeineà le croire, connoissant monsieur l'ambassadeur comme ils font, et le regardant tout à la fois comme le plus aimable et le plus habile homme qui soit au monde. M. Despréaux leur dit combien il a\oil plaisir à lire les lettres que vous m'écriviez, et les assura que vous seriez un jour très-digne d'être aimé de tous mes amis. Vous savez que les poètes se piquent d'être pro2)hèles; mais ce n'est que dans l'enthousiasme de leur poésie qu'ils le sont : et M. Despréaux leur parloit en prose. Ses prédictions ne laissèrent pas néanmoins de me faire plaisir et de flatter un peu la tendresse paternelle. C'est à vous, mon cher iils, à ne pas faire passer M. Despréaux pour un faux prophète. Je vous l'ai dit plusieurs fois, vous êtes à la source du bon sens et de toutes les belles connoissances pour le monde et pour les affaires.

J'aurois une joie sensible de voir la maison de campagne dont vous faites tant de récit, et d'y manger avec vous des groseilles de Hollande. Ces groseilles ont bien fait ouvrir les oreilles à vos petites sœurs et à votre mère elle-même, qui les aime fort, comme vous savez. Je ne

1. Il était fort sourd et se conuaissait fort peu en musique. (L. H.)

no CORRESPONDANCE.

saurois m'empêcher de vous dire qu'à chaque chose d'un peu bon que l'on nous sert sur la table, il lui t-chappe toujours de dire : « Racine mangeroit volontiers d'une telle chose. 1) Je n'ai jamais vu en vérité une si bonne mère, ni si digne que vous fassiez votre possible pour reconnoître son amitié. Au moment où je vous écris ceci, vos deux petites sœurs me viennent d'apporter un bouquet pour ma fête, qui sera demain, ' et qui sera aussi la vôtre. Trouverez-vous bon que je vous fasse souvenir que ce même saint Jean, qui est votre patron, est aussi invoqué par l'Église comme le patron des gens qui sont en voyage, et qu'elle lui adresse pour eux une prière qui est dans l'ItinérrtÙY, et que j'ai dite plusieurs fois à votre intention? Adieu, mou cher fils. Faites mille amitiés prar moi à M. de Bonac, et assurez monsieur l'ambassadeur du respect et de la reconnoissance que ma femme et toute ma famille ont pour lui.

Suscriplion ■' A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, chez monsieur l'ambassadeur de France, à la Haye.

A Paris, 7 juillet [1098J.

S'il fait aussi beau temps à la Haye qu'il fait ici depuis dix jours, je vous tiens le plus heureux homme du monde dans votre maison de campagne. Je suis ravi du bon emploi que vous avez résolu d'y faire de votre temps, et je vous puis assurer par avance que M. de Torcy ne laissera pas échapper les occasions de vous rendre de bons

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