I- Le Diuipliin
J'ai résolu de ne point aller à Conipiègne, où je n'aurois guère le temps de faire ma cour. Le roi sera toujours à cheval, et je n'y serois jamais. Monsieur le comte d'Ayen est pourtant bien fâché que je n'aille pas voir son régiment, qui sera fort magnifique. Il me demande souvent de vos nouvelles. Quand vous écrirez à M. Félix le fils, ne lui parlez point de l'afTaire de M. de Montarsis. Je vous exhorte à écrire à M. Despréaux par la première occasion que vous trouverez.
Suscription : A Monsieur Monsieur Racine , gentilhomme ordinaire du roi, chez monsieur l'ambassadeur de France, à la Haye.
A Paris, le 18 août (I698J.
Javois résolu d'écrire vendreili dernier à monsieur l'ambassadeur et à vous, mais il se trouva que c'étoit le jour de l'Assomption, et vous savez qu'en pareils jours un père de famille comme moi est trop occupé, surtout le malin, pour avoir le temps d'écrire des lettres. Votre mère est fort aise que vous soyez content de la veste qu'elle vous a envoyée. Si elle avoit su la couleur de votre habit, elle vous auroit acheté une étoffe qui vous auroit mieux convenu; mais \ous dites fort bien (jue cette étoffe ne vous sera pas inutile, et vous servira pour un autre habit. Votre mère vous remercie de la bonne volonté que vous avez de lui apporter une robe de chambre quand vous viendrez en ce pays-ci ; mais elle ne veut point d'étoffe d'or.
On nous manda avant-hier de Melun que votre sœur Nanette avoit une grosse fièvre continue avec des redoublements. Nous en attendons des nouvelles avec beaucoup
d'inqiiiolude, et votre inèrc a résolu d'y aller elle-même au prcinier jour. Vous voyez qu'avec une si grosse familh^ on n'est pas sans endjarras, etf[u'on n'a pas trop le temps de respirer, une afl'aire succédant presque toujours à une autre, sans compter la douleur de voir soutlrir les personnes qu'on aime.
Je fis hier vos compliments à M. Despréaux, et je lui montrai la lettre où vous me mandiez le bon accueil que vous a fait le roi d'Angleterre. Je suis fort obligé à monsieur l'ambassadeur, et de vous avoir attiré ce bon traitement, et d'en avoir bien voulu rendre compte au roi. M. de Torcy me promit de se servir même de cette occasion pour vous rendre de bons offices. AI. Despréaux est fort content de tout ce que vous écrivez du roi d'Angleterre. Vous voulez bien que je vous dise en passant que, quand je lui lis quelrpies-unes de vos lettres, j'ai soin d'en retrancher les mots d'ici, de là et de ci, que vous répétez jusqu'à sept ou huit fois dans une page. Ce sont de petites négligences qu'il faut éviter, et qui sont même aisées à éviter. Du reste, nous sommes très-contents de la manière naturelle dont vous écrivez, et du bon compte que vous rendez de tout ce que vous avez vu.
M. de Torcy me montra le livre du Pur A?)iour, que monsieur rand)assadeur lui a envoyé; mais il ne put me le prêter, parce qu'il avoit dessein de le faire voir à M. de Noailles. Cette alTaire va toujours fort lentement à Rome, et on ne croit pas qu'elle soit encore jugée de deux mois.'
M. de Bonac est trop bon d'être si content de nous, j'aurois bien voulu faire mieux pour lui témoigner toute
1. Elle ne lo fut que sept mois après, par le bref d'Innocent XII, du 12 mars 169'J, qui condamna ie livre des Maximes des Saints do Fénclon, et notamment vingt-trois propositions extraites de ce livre.
l'estime que j'ai pour lui, laquelle est beaucoup augmentée depuis que j'ai eu l'honneur de l'entretenir à fond, et que j'ai découvert, non-seulement toute la netteté et toute la solidité de son esprit, mais encore la bonté de son cœur, et la sensibilité qu'il a pour ses amis.
Je mande à monsieur l'ambassadeur que je n'irai point à Compiègne, et que je me réserve pour Fontainebleau; ainsi j'aurai tout le temps de vous écrire, et il ne se passera point de semaine ([ue vous n'ayez de nos nouvelles.
Vous ne m'avez rien mandé de M. de Tallard. A-t-il logé chez monsieur l'ambassadeur? Comment est-on content de lui? On m'a dit qu'il logeroit à Utrecht pendant que le roi d'Angleterre sera à Loo. Faites bien des amitiés au fds de mylord Montaigu. Je vous conseille même d'écrire au mylord son père si monsieur l'ambassadeur le juge à propos, et de le remercier des honnêtetés qu'il vous a fait faire par son fils. Vous lui en pourrez mander tout le bien que vous m'en dites. Je lui ferai aussi réponse au premier jour. Adieu, mon cher fds.
Suscriplion : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, à la Hâve.
A Paris, le 31 août |1078].
J'avois déjà vu dans la Gazelle toutes les magnificences de monsieur l'ambassadeur; mais je n'ai pas laissé de prendre un grand plaisir au récit que vous m'en avez fait. J'ai tremblé pour vous de toutes ces santés qu'il vous a fallu boire, et je m'imagine que, malgré toutes vos précautions, vous n'êtes pas sorti de table avec la tête aussi li!)re
qui- vous y étiez entré. Nous vîmes, il y ;i huit jours, une autre entrée, ma femme, voti'e sœur, et moi, bien malgré nous. G'étoit celle des ambassadeurs de Hollande, que nous trouvâmes dans la rue Saint-Antoine lorsque nous y pensions le moins, et il nous fallut arrêter, pendant plus de deux heures, dans un même endroit. Les carrosses et les livrées me parurent fort belles; mais je vois bien, par votre récit et par celui de la Gazette de Hollande, que votre entrée étoit tout autrement superbe que celle-ci.
l" septembre, cinq heures du malin.
J'avois hier commencé cette lettre dans le dessein de la faire plus longue ; mais M. Boileau le doyen me vint prendre pour aller à Auteuil voir M. Despréaux, qui avoit eu un accès de fièvre. Un autre accès le reprit pendant que nous étions chez lui; mais comme ce n'est qu'une fièvre intermittente et fort légère, il s'en tirera aisément par le quinquina, auquel il a, comme vous savez, grande dévotion. Pour moi, je vais dans ce moment me remettre dans mon lit pour prendre médecine. Votre mère et tout le monde vous salue. Votre sœur Nanette se porte mieux, et a été reçue par sa communauté à faire profession dans deux mois; ce qui la console de tous ses maux. Adieu, mon cher fils. Je vous écrirai plus au long la première fois.
L'abbé Genest a été élu à l'Académie à la place de Boyer. Votre cousin l'abbé du Pin a eu des voix pour lui, et pourra l'être une autre fois, de quoi il a grande envie. J'ai donné ma voix à l'abbé Genest, à qui j'étois engagé.
238 COURESPOXDANCE,
A Paris, le l'2 septembre [1G98J.
Je ne vous écris qu'un mot pour vous dire seulement (les nouvelles de ma santé et de celle de toute la famille. J'ai été encore un peu inconnnodé de ma colique depuis le dernier billet que je vous ai écrit: mais n'en soyez point en peine : j'ai tout sujet de croire que ce n'est rien, et que les purgations emporteront toutes ces petites incommodités. Le mal est qu'il me survient toujours quelque affaire qui m'ôte le loisir de penser bien sérieusement à ma santé.
Votre mère revint hier au soir de Melun, où elle a laissé votre sœur Nanette parfaitement guérie, et ti'ès-aise d'avoir été admise à la profession par toute la connnunauté, avec des agréments incroyables. Cette cérémonie- se fera vers la fin d'octobre, pendant le voyage de Fontainebleau. Nous lui donnons cinq mille francs en argent et deux cents livres de pension viagère. Nous pensions ne donner en argent que quatre mille francs; mais votre tante * a si bien chicané, qu'il nous en coûtera cinq mille, tant pour lui bâtir et meubler une cellule , que pour d'autres petites choses qui iront au moins à mille francs; sans compter les dépenses que le voyage et la cérémonie nous coûteront.
Nous songeons aussi à marier votre sœur, et si une affaire dont on nous a parlé réussit, cela se pourra faire cet hiver, sinon nous attendrons quelque autre occasion