L'abbcssc de Port-Roj'al dos Champs
Elle est fort tranquille là -dessus, n'a ni vaniU' ni ambition, et j'ai tout lieu d'èlre content d'elle.
J'ai pensé vous marier vous-même sans que vous en sussiez rien, et il s'en est peu fallu que la chose n'ait été engagée; mais quand (:"es( veuii au fait et au prendix", je n"ai point trouvé l'alTaire aussi avantageuse qu'elle paroissoil : elle le pourra être dans vingt ans, et ce pendant vous auriez eu ur. peu à soullVir, et vous n'auriez pas été fort à voire aise. Je n'anrois pomlanl rien fait sans prendre avis de monsieur l'ambassadeur et sans avoir votre approbation. Ceux de mes amis que j'ai consultés m'ont dit que c'étoit vous rompre le cou, et empêcher peutêtre votre fortune, que de vous marier si jeune, en vous donnant un établissement si médiocre, quoiqu'il y ait des espérances de retour dans vingt ans, comme je vous ai dit. Je ne vous aurois même rien mandé de tout cela, n'étoit que j'ai voulu vous faire voir combien je songe à vous. Je tâcherai de faire en sorte que vous soyez content de nous, et nous vous aiderons en tout ce que nous pourrons. C'est à vous de votre côté à vous aider aussi vousmême, en continuant à vous appliquer sérieusement, et en donnant à monsieur l'ambassadeur toute la satisfaction que vous pourrez. Je vous manderai une autre fois, pour vous divertir, le détail de l'affaire qu'on m'avait proposée. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous ne connoissez point la personne dont il s'agissoit, et que vous ne l'avez jamais vue. C'est même une des raisons qui m'a faitaller bride en main, puisqu'il est juste que votre goût soit aussi consulté. Adieu , mon cher fils. J'ai été témoin dans tout cela de l'extrême amitié que votre mère a pour vous, et vous ne sauriez en avoir trop de reconnoissance. Faites bien des compliments pour moi à monsieur l'am-
bassadeur. Je ne lui écris point aujourd'hui, et j'attends à lundi prochain. Je suis toujours convaincu de plus en plus que ses affaires iront bien. M. de Cavoye sera ici de retour lundi prochain : on dit qu'il s'est fort bien trouvé des eaux. Je vis hier madame la comtesse de Graniont et M"" de Caylus, qui y avoient dhié. J'étois aussi invité à ce dîner; mais j'avois eu la colique toute la nuit, et je n'y allai que l'après-dhiée.
Vous n'êtes pas le seul à qui il arrive des aventures. Votre mère et votre sœur me vinrent, il y a huit jours, cherchera Auteuil, oii j'avois dîné. In orage épouvantable les prit comme elles étoient sur la chaussée. La grêle, le vent et les éclairs firent une telle peur aux chevaux que le cocher n'en étoit plus maître. Votre sœur, qui se crut perdue, ouvrit la portière, et se jeta à bas sans savoir ce qu'elle faisoit. Le vent et la grêle la jetèrent par terre, et la firent si bien rouler, qu'elle alloit être jetée à bas de la chaussée, sans mon laquais, qui courut après et qui la retint. On la remit dans le carrosse toute trempée et toute effrayée. Elle arriva à Auteuil dans ce bel état. M. Despréaux fit vite allumer un grand feu ; M"'' de Frescheville lui prêta une chemise et un habit; M. Le Verrier lui donna de la reine-d'Ilongrie; nous la ramenâmes à Paris à la lueur des éclairs, malgré M. Despréaux, ([ui vouioit la retenir. Elle se mit au lit en arrivant, et y dormit douze heures durant; après quoi elle se trouva en très-bonne ■santé. 11 a fallu lui acheter d'autres jupes, et c'est là tout le plus grand mal de son aventure. Adieu, mon cher fils. Je ne vous mande point de nouvelles ; M. d'Usson m'a dit qu'il manderoit tout ce qu'il en sait. Mille amitiés à M. de Bonac. "
COIUIESPONDANCE. 241
A Paris,, 19 soptombro [IG'JS].
J'ai t'iiliii rompu eiUièreiuenl, avec l'avis de tons mes meilleurs amis, le mariage qu'on m'avoit proposé pour vous. Ou vous auroit donné une lille avec quatre-vingtquatre mille francs; elle en a autant, ou environ, à espérer après la mort de père et de mère ; mais ils sont encore jeunes tous deux, et peuvent au moins vivre une vingtaine d'années; l'un ou l'autre même pourroit se remarier; ainsi vous couriez risque de n'avoir très-longtemps que quatre mille livres de rente, chargé peut-être de huit ou dix enfants avant que vous eussiez trente ans. Vous n'auriez pu avoir ni chevaux ni équipage : les habits et la nourriture auroient tout absorbé. Cela vous détournoit des espérances que vous pourriez assez justement avoir par votre travail, et par l'amitié dont M. de Torcy et dont M. de Bonrepaux vous honorent. Ajoutez à cela l'humeur de la fille, qu'on dit qui aime le faste, le monde et tous les divertissements du monde, et qui vous auroit peut-être mis au désespoir par beaucoup de contrariétés. Tout ce que je vous puis dire, c'est que des personnes fort raisonnables, et ([ui nous aiment, nous ont embrassés très-cordialement, ma femme et moi, quand elles ont su que je m'étois débarrassé de cette affaire. J'ai tout lieu de croire qu'en vous faisant part du peu de bien et du revenu que Dieu nous a donné, vous serez cent fois plus heureux et plus en état de vous avancer que vous ne l'auriez été. Je ne vous nomme point les personnes qui m'avoient fait cette proposition; vous ne les conaoissez guère qye de nom; vm. 46
je vous prie même de ne les point deviner : je ne dois jamais manquer de reconnoissance pour la bonne volonté qu'ils m'ont témoignée en cette occasion. Votre mère a été dans tous les mêmes sentiments que moi; elle doutoit même que vous eussiez voulu entrer dans cette allaire, parce qu'elle vous a souvent entendu dire que vous vouliez travailler à votre fortune avant que de songer à vous marier. Soyez bien persuadé que nous ne vous laisserons manquer de rien, et que je suis dans la disposition de faire pour vous, étant garçon, les mêmes choses que je prétendois faire en vous mariant. Ainsi abandonnez-vous à Dieu premièrement, à qui je vous exhorte de vous attacher plus que jamais; et, après lui, reposez- vous sur l'amitié que nous avons pour vous, qui augmente tous les jours beaucoup par la persuasion où nous sommes de vos bonnes inclinations, et de l'envie que vous a\ez de vous occuper et de vivre en honnête homme.
Voire mère mena hier à la foire toute la petite famille. Le petit Lionval eut belle peur de l'éléphant , et fit des cris ellroyables quand il le vit qui mettoit sa trompe dans la poche du laquais qui le tenoit par la main. Les petites filles ont été plus hardies, etsontrevenues chargées de poupées dont elles sont charmées. Fanchon a été un peu malade ces jours passés; votre sœur aînée est en bonne santé. Pour moi , je ne suis pas entièrement hors de mes coliques, et je diffère pourtant toujours à me purger.
Je ne sais point ce que c'est que l'Histoire du j'nnsi'tiisme, ' dont vous me parlez , ni si c'est pour ou contre
t. Cctail l'Histoire abrégée (lu jansénisme, imprimée à Colopnc en 1098, attribuée par quelques-uns a Jacques Fouillou, et par d'autres ;i Jean Louail, en so;icté avec M"' de Joncoux. Celle qui fut écrite en latin par I.ejdecker avait paru trois ans auparavant, et celle de dom Gabriel Gcrberon ne parut qu'en 1"U0. [Ëdit. de 1807.)
les gens que nous estimons ; mais je vous conseille de ne témoigner aucune curiosité là-dessus, afin qu'on ne puisse pas vous nommer en rien. Quand la chose sera imprimée, je prierai M. de Torcy d'en faire venir quelque exemplaire.
Vous voulez bien que je vous fasse une petite critique sur un mot de votre dernière lettre. // en a agi avec toute la politesse du inonde .. il l'aiii dire : // en a use. On ne dit point : // en a bien agi, et c'est une mauvaise façon de parler. Adieu, mon cher fils. Votre mère et tout le monde vous saluent. .Mes compliments à M. de Bonac.
Stiseriplion : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du roi, à la Haye.
A Paris, le 3 octobre [1798].
J'ai la tète si épuisée de tout le sang qu'on m'a tiré depuis cinq ou six jours, que je laisse à ma femme le soin de vous écrire de mes nouvelles. Ne soyez cependant en aucune inquiétude pour ma santé; elle est. Dieu merci, beaucoup meilleure, et j'espère être en état d'aller dans huit jours à Fontainebleau. Vous savez ma sincérité, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de vous déguiser l'état où je suis. Faites bien mes compliments à monsieur l'ambassadeur et à M. de lionac. Soyez tranquille, et songez un peu au bon Dieu.
(M'"" Racine continue.)
La colique de votre père s'étoit beaucoup augmentée avec des douleurs insupportables, avec de la fièvre qui
ctoit continue. Quoiqu'elle ne fût pas considérable, il a fallu tout de bon se mettre au lit, où l'on a été obligé de saigner votre père deux fois, et faire d'autres remèdes dont il n'est pas tout à fait dehors. Le principal est qu'il a eu une bonne nuit , et qu'il est ce matin sans fièvre, et qu'il ne lui reste plus de sa colique qu'une douleur dans le côté droit, quand on y touche ou que votre père s'agite. Votre père est fort content des réile.xions que vous faites dans vos lettres sur le sujet de l'établissement que nous avons été sur le point de vous donnei". Votre tante de Port-Royal , à qui votre père a montré votre lettre , a été fort satisfaite en y voyant les sentiments de reconnoissance que vous avez pour votre père et pour moi, qui lui ont paru tous pleins d'amitié pour nous; mais, par votre seconde lettre , il nous a paru que le bien que vous pouviez espérer dans l'alTaire dont il avoit été question avoit fait un peu trop d'impression sur votre esprit, et que vous ne faisiez pas assez de réflexion sur ce que votre père vous avoit mandé de l'humeur de la personne dont il s'agissoit. Je vois bien, mon fils, que vous ne savez pas de quelle importance cela est pour le repos de la vie. C'est pourtant la seule raison qui nous a fait rompre. Pour moi, j'avois encore une raison qui me tenoit bien au cœur, c'est que la demoiselle étoit rousse. Ne croyez point que nous ayons appréhendé de nous incommoder; cela ne nous est pas tombé dans l'esprit, et d'ailleurs il ne nous en coùtoit guère plus qu'il nous en coûtera pour vous faire subsister. Votre père est si content de vous qu'il fera toujours toute chose afin que vous soyez content de lui, pourvu que vous soyez honnête homme, et que vous viviez d'une manière qui réponde à l'éducation que nouî avons tâché de vous donner.
CORRESPONDANCE. 2i5
Votre père est bien lâché de la nécessité où vous marquez être de prendre la perruque ; il remet cette alTaire au conseil (jue vous donnera monsieur l'ambassadeur. Quand votre père sera en bonne santé, il envoira quérir M. Margnery pour vous faire une perruque selon que vous souiiaitez. Madame la comtesse de Gramont est bien fâchée pour vous que vous perdiez l'agrément que vous donnoient vos cheveux.
J'ai été à Melun, comme votre père a pu vous le mander. J'ai trouvé iNanette fort bien rétablie et bien contente. Mon voyage n'a pas été inutile pour elle, car elle a tii"é de nous de la dépense, à quoi je ne m'étois pas attendue. Elle a souhaité que je lui meublasse sa cellule; ce que j'ai fait. Elle m'a chargé de bien des compliments pour vous, qui sont tous remplis d'amitié. Elle est bien amoureuse de livres. Votre sœur lui a envoyé son bréviaire; il lui conviendra mieux qu'à elle, qui apparemment choisit un état où elle n'a que faire de dire son bréviaire. Vous avez oublié que vous lui devez une réponse; elle ne laisse pas de vous faire ses compliments, accompagnés de ceux des petites et de Lionval. M. Vuillard' a été voir Babet, il dit qu'elle est quasi aussi grande que votre sœur. Elle dit toujours qu'elle ne veut point revenir avec nous.
J'ai pris la plume à votre père pour vous écrire, lequel est dans son lit ; il a seulement voulu commencer cette letti'e, afin que vous ne vous figurassiez point qu'il est plus mal qu'il est. Adieu, mon fils. J'espère qu'au premier ordinaire votre père sera en état de vous écrire tout à fait. Songez à Dieu et à gagner le ciel.