Conf. tome VIT, p
2. M. Le Maître mourut le i novembre lOoS. A cette époque. Racine n'était plusà Port-Royal; il était au colleté d'Harcourt depuis le mois d'octobre précédent: d'où il faut conclure que M. Hamon, médecin de l'ort- Royal, ne dirigea pas les études de Racine après la mort de M. Le Maître. (A. M.)
3. S'il n'a pas fait cette traduction i Port-Royal, il l'a faite à Uzès : c'est un ouvrage de sa jeunesse. Quoique la traduction soit bonne, un fragment si peu considérable ne méritait peut-être pas d'être imprimé; il le fut cependant cbez Gandouin en 1732. Ou a mis k la tète une lettre sans date d'année, qui m'est inconnue et ne se trouve point parmi les autres lettres écrites à lioileau qui sont entre mes njains. (L. R.) — Rectifiez ces assertions de Louis Racine il l'aide de la notice qui est dans notre introduction au tome VI, pp. xxiv-xxvi.
roman grec des Amours de Théagène et de Chariclée. 11 le dévoroit, lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette lecture, lui arraclia le livre et le jeta au feu.' Il trouva le moyen d'en avoir un autre exemplaire qui eut le même sort, ce qui l'engagea à en acheter un troisième; et, pour n'en plus craindre la proscription, il l'apprit par cœur et le porta au sacristain, en lui disant : « Vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres. »
Il fit connoître à Port-Royal sa passion plutôt que son talent pour les vers, par six odes qu'il composa sur les beautés champêtres de sa solitude, sur les bâtiments de ce monastère, sur le paysage, les prairies, les bois, l'étang, etc. Le hasard m'a fait trouver ces odes, qui n'ont rien d'intéressant, même pour les personnes curieuses de tout ce qui est sorti de la plume des écrivains devenus fameux : elles font seulement voir qu'on ne doit pas juger du talent d'un jeune homme par ses premiers ouvrages. Ceux qui lurent alors ces odes ne durent pas soupçonner ifue l'auteur deviendroit dans peu l'auteur tïAndromaque.
Je n'en rapporterai que quatre strophes qui ne donneront pas envie de voir les autres. Il parle de l'étang et des merveilles qu'on voit sur ses bords.
Je vois les tilleuls et les chfines, Ces géants de cent bras armés.
Ainsi que d'eux-mêmes charmés, ■y mirer leurs tiites hautaines ; Je vois aussi leurs grands rameaux Si bien tracer dedans les eaux
Leur mobile peinture, Qu'on ne sait si l'onde, en tremblant.
Fait trembler leur verdure.
Ou plutôt l'air mOme et le vent.
Là, l'hirondelle voltiReante, Rasant les flots clairs et polis,
1. Lancclut eut la plus grande part i la célèbre grammaire de Port- Royal. On lui doit aussi les meilleurs cléments des langues grecque, latine, espagnole, italienne, et plusieurs autres ouvrages. Il s'était chargé d'enseigner le grec à Racine, et c'était le plus grand service que l'érudition put rendre au talent. (A. M.)
Y vient, avec cent petits cris, Baiser son image naissante.
Là, mille autres petits oiseaux Peignent encore dans les eaux
Leur éclatant plumage :
L'œil ne peut juger au dehors
Qui vole ou bien qui nage De leurs ombres et do leurs corps.
Quelles richesses admirables ri'ont point ces nageurs marquetés, Ces poissons aux dos argentés, Sur leurs écailles agréables !
Ici je les vois s'assembler, Se mêler et se démêler
Dans leur couche profonde; Là, je les vois (Dieu! quels attraits!)
Se promenant dans l'onde, Se promener dans les forêts.
Je les vois en troupes légères, S'élancer de leur lit natal ; Puis, tombant, peindre en ce cristal Mille couronnes passagères.
L'on diroit que, comme envieux De voir nager dedans ces lieux
Tant de bandes volantes.
Perçant les remparts entr'ouverts
De leurs prisons brillantes.
Ils veulent s'enfuir dans les airs.
Il étoit, à cet âge, plus heureux dans la versification latine que dans la françoise; il composa quelques pièces en vers latins, qui sont pleines de feu et d'harmonie. Je ne rapporterai pas une élégie sur la mort d'un gros chien qui gardoit la cour de Port-Royal, à la fin de laquelle il promet par ses vers l'immortalité à ce chien, qu'il nomme Rabotin :
Sempcr honor, Rabotine, tuus, laudesque manebunt; Carminibus vives tempus in omne meis.
On jugera mieux de ses vers latins par la pièce suivante, que
DI' JKAN liACINE. 315
je ne donne pas entière, (|nui(|ue duns l'ouvrage d'un poëtc de quinze ou seize ans tout soit excusable.'
AD r.HRISTUM'
Sancte pai-cns, farilem prx'be implorantibus aiirem,
Atqiie liumilos plackla suscipo monte prcces; Hanc tiitare donuim, quœ per discrimina mille,
Mille per insidias vix supcrcsse potest. Aspice ut iiifandis jacet objcctata periclis,
Ut timet hostiles irrequiuta manus.
Nulla dies terrore caret, tiiiem{nie timoris
Innovât infcnso major ab lioste mctus.
Liuliqne crudclem cunspiravere niinam,
Et miseranda parant vi-rtere tecta solo. Tii spes sola, Deus, misera^. Tibi vota precesque
Fiuidit in inimensis nocte dioqne uialis.
Aspice virsinnuni castis poiiotralibus agmen,
Aspice devotos, sponsc bénigne, choros.
Hic sacra illœsî servantes jura pudoris,
Te veniente die, te fugicnte vocant.
Cœlestem liceat sponsum snperare precando :
Fas sentire tui nnmina magna Patris.
Hue quoque nos quondam tôt tempestatibus actos
Abripuit flammis Gratia sancta suis.
Ast eadem insequitur mœstis fortuna periclis :
Ast ipso in portu sœva procclla furit.
Pacem, summe Deus, pacom te posciinus omnes;
Succédant longis paxque quiesque nialis.
Te duce disruptas pertransiit Israël undas :
Hos babitet portus, Te duce, vera salus.
En parlant des ouvrages de sa première jeunesse, qu'on peut appeler son enfance, je ne dois pas oublier sa traduction des
1. Il la fit apparemment h l'occasion des troubles arrivés à Port-Royal en 1056. (L. R. Note de l'exemplaire corrigé.) Racine, quand il écrivait ces vers, devait avoir dix-sept ans.
2. On reconnaît, dans cette pièce, un jeune homme nourri des bons poètes latins, dont il sait employer à propos les tours et les expressions. C'est en imitant les anciens dans leur langue que Kacine est parvenu à servir à jamais de modèle dans la sienne. (G.)
hymnes des fériés du Bréviaire romain. Boileau disoit qu'il l'avoit faite à Port-Royal, et que M. de Saci, qui avoit traduit celles des dimanches et de toutes les fêtes pour les lleurea de Port-Royal, en fut jaloux ; et, voulant le détourner de faire des vers, lui représenta que la poésie n'étoit point son talent. Ce que disoit Boileau demande une explication. Les hymnes des fériés imprimées dans le lircviaire romain, traduit par M. Le Tourneux, ne sont pas certainement l'ouvrage d'un jeune homme; et celui qui faisoit les odes dont j'ai rapporté quatre strophes n'étoit pas encore capable de faire de pareils vers. Je ne doute pas cependant qu'il ne soit auteur de la traduction de ces hymnes; mais il faut qu'il les ait traduites dans un âge avancé, ou qu'il les ait depuis retouchées avec tant de soin, qu'il en ait fait un nouvel ouvrage. On lit, en effet, dans les Hommes illustres de M. Perrault, que, longtemps après les avoir composées, il leur donna la dernière perfection. La traduction du Bréviaire romain fut condamnée ' par l'archevêque de Paris, pour des raisons qui n'avoient aucun rapport à la traduction de ces hymnes. Cette condamnation donna lieu dans la suite à un mot que rapportent plusieurs personnes, et que je ne garantis pas. Le roi, dit-on, exhortoit mon père à faire quelques vers de piété : « J'en ai voulu faire, répondit-il, on les a condamnés. »
Au sortir de Port-Royal, il vint à Paris, et fit sa logique au collège d'Harcourt, d'où il écrivoit à un de ses amis :
Lisez cette pièce ignorante.
Ou ma plume si peu coulante Ne fait voir que trop clairement, Pour vous parler sincèrement, Que je ne suis pas un grand maître.
Hélas! comment pourrois-je l'être?
Je ne respire qu'arguments ; Ma tète est pleine à tous moments De majeures et de mineures, etc.
En 1660, le mariage du roi ouvrit à tous les poètes une carrière dans laquelle ils signalèrent à l'envi leur zèle et leurs
1. Elle fut condamnée uniquement comme version en langue vulgaire.
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talents. Mon père, tri's-iiicoiinu encore, enti'a comiiiu les autres dans la carrière, et coniposu l'ode intitulée la Nymphe de la Seine, il pria M. Vitart, son oncle,' de la porter à Chapelain, qui prèsidoit alors sur tout le Parnasse, et par sa grande réputation poétique, qu'il n'avoit point encore perdue, et par la confiance qu'avoit en lui M. Colbert pour co qui regardoit les lettres. Chapelain découvrit un poëte naissant dans cette ode, qu'il loua beaucoup ; et parmi quckiues fautes qu'il y remarqua, il releva la bévue du jeune homme, qui avoit mis des tritons dans la Seine. L'auteur, honoré des critiques de Chapelain, corrigea son ode; et la nécessité de changer une stanc(! pour réparer sa bévue le mit en très-mauvaise humeur contre les tritons, comme il paroit par une de ses lettres. Chapelain le prit en amitié, lui offrit ses avis et ses services, et, non content de les lui offrir, parla de lui et de son ode si avantageusement à M. Colbert, que ce ministre lui envo}'a cent louis de la part du roi, et peu après le fit mettre sur l'état pour une pension de six cents livres en qualité d'homme de lettres. Les honneurs soutiennent les arts. Quel sujet d'émulation pour un jeune homme, très-inconnu au public et à la cour, de recevoir de la part du roi et de son ministre une bourse de cent louis! Et quelle gloire pour le ministre qui sait découvrir les talents qui ne commencent qu'à nuitre, et qui ne connoit pas encore celui même qui les possède!
Il composa en ce môme temps un sonnet qui, quoique fort innocent, lui attira, aussi bien que son ode, de vives réprimandes de Port-Royal, où l'on craignoit beaucoup pour lui sa passion démesurée pour les vers. On eût mieux aimé qu'il se fût appliqué à l'étude de la jurisprudence, pour se rendre capable d'être avocat, ou que du moins il eût voulu consentir à accepter quelqu'un de ces emplois qui, sans conduire à la fortune, procurent une aisance de la vie capable de consoler de l'ennui de cette espèce de travail, et de la dépendance, plus ennuyeuse encore que le travail. Il ne vouloit point entendre parler d'occupations contraires au génie des Muses; il n'aimoit que les vers, et craignoit en même temps les réprimandes de Port-Royal. Cette crainte étoit cause qu'il n'osoit montrer ses vers à personne, et qu'il écrivoit
i. Son oncle i. la mode de Bretagne.
à un ami : o Ne pouvant vous consulter, j'étois prêt à consulter, comme Malherbe, une vieille servante qui est chez nous, si je ne m'étois aperçu qu'elle est janséniste comme son maître, et qu'elle pourroit me déceler, ce qui seroit ma ruine entière, vu que je rerois tous les jours lettres sur lettres, ou plutôt excommunications sur excommunications à cause de mon triste sonnet.' » Voici ce triste sonnet; il le fit pour célébrer la naissance d'un enfant de M"" Vitart, sa tante :
Il est temps que la nuit termine sa carrière:
Un astre tout nouveau vient de naître en ces lieux ;
Déjà tout l'horizon s'aperçoit de ses feux.
Il échauffe déjà dans sa pointe première.
Et toi, fille du jour, qui nais devant ton père. Belle Aurore, rougis, ou te cache à nos yeux : Cette nuit, un soleil est descendu des cieux, Dont le nouvel éclat efface ta lumière.
Toi qui dans ton matin parois déjà si grand, Bel astre, puisses-tu n'avoir point de couchant! Sois toujours en heautés une aurore naissante.
A ceux de qui tu sors puisses-tu ressemhler! Sois digne de Daphnis et digne d'Aniaranthe : Pour être sans égal, il les faut égaler.
Ce sonnet, dont il étoit sans doute très-content à cause de la chute, et à cause de ce vers : Fille du jour qui 7iais devant ton père, prouve, ainsi que les strophes des odes que j'ai rapportées, qu'il aimoit alors ces faux brillants, dont il a été depuis si grand ennemi. Les principes du bon goût, qu'il avoit pris dans la lecture des anciens et dans les leçons de Port-Royal, ne l'empêchoient pas, dans le feu de sa première jeunesse, de s'écarter de la nature, dont il s'écarte encore dans plusieurs vers de la Tliébaïde. Boileau sut l'y ramener.
Il fut obligé d'aller passer quelque temps ;\ Chevreuse, oi\ M. Vitart, intendant de cette maison, et chargé de faire faire
1. Voyez la première lettre de Racine à l'abbé Le Vasseur, tome VI(, pp. 294-295.
quelques réparations au château, l'envoya, en lui donnant le soin de ces réparations. Il s'ennuya si fort de cette occupation et de ce séjour, qui lui parut une captivité, qu'il datoit les lettres qu'il en écrivoit, de liubylone. On en trouvera deux parmi celles de sa jeunesse.
On songea enfin sérieusement à lui l'aire prendre un parti; et l'espérance d'un bénéfice le fit résoudre à aller en Languedoc, où il étoit à la fin de 1661, comme il paroit par la lettre qu'il écrivit à La Fontaine, et par celle-ci, datée du 17 janvier 1062, dans laquelle il écrit à M. Vitart : « Je passe mon temps avec mon oncle, saint Thomas et Virgile. Je fais force extraits de théologie, et quelques-uns de poésie. Mon oncle a de bons desseins pour moi, il m'a fait habiller de noir depuis les pieds jusqu'à la tète : il espère me procurer quelque chose. Ce sera alors que je tâcherai de payer mes dettes. Je n'oublie point les obligations que je vous ai : j'en rougis en vous écrivant : Eruhuil puer, salva res est. Mais cette sentence est bien fausse; mes aflaires n'en vont pas mieu.x. »
Pour être au fait de cette lettre et de celles qu'on trouvera à la suite de ces Mémoires, il faut savoir qu'il avoit été appelé en Languedoc par un oncle maternel, nommé le père Sconin, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, homme fort estimé dans cette congrégation, dont il avoit été général, et qui avoit beaucoup d'esprit. Comme il passoit pour inquiet, c'est-à-dire que par son zèle pour la régularité il inquiétoit les autres, dès que le temps de son généralat fut expiré, pour s'en défaire on l'envoya à Uzès, où l'on avoit joint pour lui le prieuré de Saint-Maximin à un canonicat de la cathédrale : il étoit, outre cela, officiai et grand vicaire. Ce bon homme étoit tout disposé à résigner son bénéfice à son neveu; mais il falloit être régulier; et le neveu, qui auroit fort aimé le bénéfice, n'aimoit pas cette condition, à laquelle cependant la nécessité l'auroit fait consentir si tous les obstacles qui survinrent ne lui eussent fait connoître qu'il n'étoit pas destiné à l'état ecclésiastique.
Par complaisance pour son oncle, il étudioit la théologie; et en lisant saint Thomas, il lisoit aussi l'Arioste, qu'il cite souvent, avec tous les autres poètes, dans ses premières lettres adressées à un jeune abbé Le Vasseur, qui n'avoit pas plus de vocation que
lui pour l'état ecclésiastique, dont il quitta l'habit clans la suite. Dans ces lettres, écrites en toute liberté, il rend compte à son ami de ses occupations et de ses sentiments, et ne fait paroitre de passion que pour l'étude et les vers. Sa mauvaise humeur contre les habitants d'L'zès, qu'il pousse un peu trop loin, semble venir de ce qu'il est dans un pays où il craint d'oublier la langue françoise, qu'il avoit une extrême envie de bien posséder. Je juge de l'étude particulière qu'il en fuisoit, par des remarques écrites de sa main sur celles de Vaugelas, sur la traduction de Quinte- Curce et sur quelques traductionsded'Ablancourt. On voit encore par ces lettres qu'il fuyoit toute compagnie, et surtout celle des femmes, aimant mieux la compagnie des poètes grecs. Son goût pour la tragédie lui en fit commencer une dont le sujet étoit Thêagène et Chariclée. Il avoit conçu dans son enfance une passion extraordinaire pour Héliodore : il admiroit son style et l'artifice merveilleux avec le(iuel sa fable est conduite. Il abandonna enfin cette tragédie, dont il n'a rien laissé, ne trouvant pas vraisemblablement que des aventures romanesques méritassent d'être mises sur la scène tragique. Il retourna à Euripide, et y prit le sujet de la Thébaide, qu'il avança beaucoup, en même temps qu'il s'appliquoit à la théologie.
Quoique alors la plus petite chapelle lui parût une fortune, las enfin des incertitudes de son oncle et des obstacles que faisoit renaître continuellement un moine nommé dom Cosme, ' dont il se plaint beaucoup dans ses lettres, il revint à Paris, où il fit connoissance avec Molière, et acheva la Thébaide.
I! donna d'abord son ode intitulée la lieiiommée aux Mmes, et la porta à la cour, où il falloit qu'il eût quelques protecteurs, puisqu'il dit dans une de ses lettres: a La Renom/née a été assez heureuse ; monsieur le comte de Saint-Aignanla trouve fort belle : je ne l'ai point trouvé au lever du roi, mais j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné assez de louanges. J'en ai été bien aise pour lui, et il a été bien aise aussi que j'y fusse présent. » On peut juger par ces paroles que le jeune roi aimoit déjà à voir les poètes à sa cour. 11 fit payer à mon père une gratification de six cents livres, « pour lui donner le moyeu de continuer son appli-