‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 184 sur 249 · dditioii de l'exemplaire corrigé · texte numérisé non relu

dditioii de l'exemplaire corrigé

2. Boileau, qui avait quelques obligations \ Brossette, à cause d'une rente à Lyon qu'il lui faisait payer, lui donnait quelques éclaircissements sur ses ouvrages quand il les lui demandait; mais Brossette, n'ayant pas véca avec lui familièrement, n'a pas été instruit de tout, et son commentaire, oii il y a de bonnes choses, est fort imparfait. (L. K.) '

3ïi MÉMOIRES SUR LA VIE

donnèrent au poëte, mécontent peut-être de la chère, l'idée de la description d'un repas également ennuyeux par l'ordonnance et par la conversation des convives. II composa ensuite la satire à M. Le Vayer, et celle qu'il adresse à son Esprit. Celle-ci fut très-mal reçue lorsqu'il en fit les premières lectures. Il la lut chez M. de Brancas, en présence de M"" Scarron, depuis M "'de Maintenon, et de M"" de La Sablière. La pièce fut si peu goûtée qu'il n'eut pas le courage d'en finir la lecture. Pour se consoler de cette disgrâce, il fit la satire sur l'Homme, qui eut autant de succès que l'autre en avoit eu peu.

Comme il ne vouloit pas faire imprimer ses satires, tout le monde le recherchoit pour les lui entendre réciter. Un autre talent que celui de faire des vers le faisoit encore rechercher : il savoit contrefaire ceux qu'il voyoit, jusqu'à rendre parfaitement leur démarche, leurs gestes et leur ton de voix. Il m'a raconté qu'ayant entrepris de contrefaire un homme qui venoit d'exécuter une danse fort difficile, il exécuta avec la même justesse la même danse, quoiqu'il n'eût jamais appris à danser. Il amusa un jour le roi en contrefaisant devant lui tous les comédiens. Le roi voulut qu'il contrefit aussi Molière, qui étoit présent, et demanda ensuite à Molière s'il s'étoit reconnu. « Nous ne pouvons, répondit Molière, juger de notre ressemblance: mais la mienne est parfaite s'il m'a aussi bien imité qu'il a imité les autres. » Quoique ce talent, qui le faisoit rechercher dans les parties de plaisir, lui procurât des connoissances agréables pour un jeune homme, il m'a avoué qu'enfin il en eut honte, et qu'ayant fait réflexion que c'étoit faire un personnage de baladin, il y renonça, et n'alla plus aux repas où on l'invitoit que pour réciter ses ouvrages, qui le rendirent bientôt très-fameux.

Il se fit un devoir de n'y nommer personne, même dans les traits de railleries qui avoient pour fondement des faits très-connus. Son Alidor, qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde, étoit si connu alors, qu'au lieu de dire la maison de l'Institution, on disoit souvent par plaisanterie la maison de la Restitution. '

1. La liesiitution, on appela ainsi la maison des Pères de l'Oraioire au faulioiirg Saint-Jacques, fondée par Nicolas Pinette, trésorier de GasCoa d'Orléans.

Dh; JKAX UACINE. 325

Il ne nomnioit pas d'abord Chapelain : il avoit mis Patelin; et ce fut la seule chose qui fâcha Chapelain. « Pourquoi, disoit-il, défigurer mon nom? » Chapelain étoit fort bon homme, et, content du bien que le satirique disoit de ses mœurs, lui pardonnoit le mal qu'il disoit de ses vers. Gilles lîoileau, ami de Chapelain et de Cotin, ne fut pas si dou.x : il traita avec beaucoup de hauteur son cadet, lui disant qu'il étoit bien hardi d'oser attaquer ses amis. Cette réprimande ne fit qu'animer davantage Despréaux contre ces deux poètes. Ce Gilles Boiieau, de l'Académie françoise, avoit aussi, comme l'on sait, du talent pour les vers. Tous ces frères avoient de l'esprit. L'abbé Boileau, depuis docteur de Sorbonne, s'est fait connoitre par des ouvrages remarquables par les sujets et par le style. M. Pui-Morin, qui fut contrôleur des Menus, étoit très-aimable dans la société; mais l'amour du plaisir le détourna de toute étude. Ce fut lui qui, étant invité à un grand repas par deux juifs fort riches, alla à midi chercher son frère Despréaux et le pria de l'accompagner, l'assurant cpie ces messieurs seroient charmés de le connoitre. Despréaux, qui avoit quelques affaires, lui répondit qu'il n'étoit pas en humeur de s'aller réjouir. Pui- Morin le pressa avec tant de vivacité que son frère, perdant patience, lui dit d'un ton de colère : « Je ne veux pas aller manger chez des coquins qui ont crucifié .Notre-Seigneur. — Ah! mon frère, s'écria Pui-Morin en frappant du pied contre terre, pourquoi m'en faites-vous souvenir lorsque le dîner est prêt, et que ces pauvres gens m'attendent? » Il s'avisa un jour, devant Chapelain, de parler mal de la Pucelle : « C'est bien à vous à en juger, lui dit Chapelain, vous qui ne savez pas lire. » Pui-Morin lui répondit : « Je ne sais que trop lire depuis que vous faites imprimer, a et fut si content de sa réponse qu'il voulut la mettre en vers. Mais comme il ne put en venir à bout, il eut recours à son frère et à mon père, qui tournèrent ainsi cette réponse en épigramme :

Froid, sec, dur, rude auteur, digne objet de satire. De ne savoir pas lire oses-tu me bjimer? Hélas! pour mes péchés, je n'ai su c|ue trop lire Depuis que tu fais iuiprimer.

Mon père représenta que le premier hémistiche du second vers rimant avec le vers précédent et avec l'avant-dernier vers,

il valoit mieux dire de mon peu de lecture. Molière décida qu'il falloit conserver la première façon : « Elle est, leur dit-Il, plus naturelle; et il faut sacrifier toute régularité à la justesse de l'expression : c'est l'art même qui doit nous apprendre à nous affranchir des règles de l'art. »

Molière étoit alors de leur société, dont étoient encore La Fontaine et Chapelle, et tous falsoient de continuelles réprimandes à Chapelle sur sa passion pour le vin. Boileau, le rencontrant un jour dans la rue, lui en voulut parler. Chapelle lui répondit : « J'ai résolu de m'en corriger; je sens la vérité de vos raisons; pour achever de me persuader, entrons ici: vous me parlerez plus à votre aise. » 11 le fit entrer dans un cabaret, et demanda une bouteille, qui fut suivie d'une autre. Boileau, en s'anlmant dans son discours contre la passion du vin, buvoit avec lui, jusqu'à ce qu'enfin le prédicateur et le nouveau converti s'enivrèrent.

Je reviens à l'histoire des tragédies de mon père, qui, après avoir achevé celle à^ Alexandre, la voulut montrer à Corneille, pour recevoir les avis du maître du théâtre. M. de Valincour rapporte ce fait dans sa lettre à monsieur l'abbé d'Olivet, et m'a assuré ()u"il le tenoit de mon père même. Corneille, après avoir entendu a lecture de la pièce, dit ù l'auteur qu'il avoit un grand talent pour la poésie, mais qu'il n'en avoit point pour la tragédie ; et il lui conseilla de s'appliquer à un autre genre. Ce jugement, trèssincère sans doute, fait voir qu'on peut avoir de grands talents, et être un mauvais juge des talents.

11 y avoit alors deux troupes de comédiens : celle de Molière et celle de l'hôtel de Bourgogne. V Alexandre fut joué d'abord par la troupe de Molière ; mais l'auteur, mécontent des acteurs, leur retira sa pièce, et la donna aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne : ' il fut cause en même temps que la meilleure actrice du théâtre de Molière le quitta pour passer sur le théâtre de Bourgogne ; ce qui mortifia Molière, et causa entre eux deux un refroidissement qui dura toujours, quoiqu'ils se rendissent

1. C'est ainsi que cette pièce, dans sa naissance, fut jouée par les deux troupes; mais dans VHistoire du théâtre français, tome I.X, il est dit qu'elle fut jouée le même jour sur les deux tliéâtres : ce qui n'est pas vraisemblable. (L. R.) C'était, en effet, une erreur.

DV. JRAN RACINE. 327

niutuelleiiipiit justice sur leurs ouvrages. On verra bientôt de quelle manière Molière parla de la comédie des Plaideurs; et le lendemain de la première représentation dn Misanthrope, qui fut très-malheureuse, ini homme, qui crut faire plaisir à mon père, courut lui annoncer cette nouvelle en lui disant : " La pièce est tombée : rien n'est si froid ; vous pouvez m'en croire, j'y étois. ■^ Vous y étiez, reprit mon père, et je n'y étois pas ; cependant je n'en croirai rien, parce qu'il est impossilile que Molière ait fait une mauvaise pièce. Retournez-y, et examinez-la mieux. »

Alexandre eut beaucoup de partisans et de censeurs, puisque Boileau, qui composa, cette même année 1665, sa troisième satire, y fait dire à son campagnard :

Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre.

La lecture de cette tragédie fit écrire à Saint-Évremont « que la vieillesse de Corneille ne l'alarmoit plus, et qu'il n'avoit plus à craindre de voir finir avec lui la tragédie »; et cet aveu de Saint-Évremont dut consoler le poète de la critique que le même écrivain, dont les jugements avoient alors un grand crédit, fit de cette même tragédie. Il est vrai qu'elle avoit plusieurs défauts, et que le jeune auteur s'y livroit encore i sa prodigieuse facilité de rimer. Boileau sut la modérer par ses conseils, et s'est toujours vanté de lui avoir appris à rimer difficilement.

Ce fut enfin l'année suivante que les satires de Boileau parurent imprimées. On lit dans le Dolœana par quelle raison on fut près de révoquer le privilège que le libraire avoit obtenu par adresse, et l'indiflérence de lioileau sur cet événement. Jamais poète n'eut tant de répugnance adonner ses ouvrages au public. Il s'y vit forcé, lorsqu'on lui en montra une édition faite furtivement, et remplie de fautes. A cette vue, il consentit à remettre son manuscrit, et ne voulut recevoir aucun profit du libraire. Il donna en 167/i, avec la même générosité, ses Épilrcs, .«^on Art poétique, le Lutrin et le Traité du Sublime. Quoique fort économe de son revenu, il étoit plein de noblesse dans les sentiments. : il m'a assuré que jamais libraire ne lui avoit payé un seul de ses ouvrages; ce qui l'avoit rendu hardi à railler dans son Art poétique, chant IV, les auteurs qui mettent leur Apollon

aux gages d'un libraire, et qu'il n'avoit fait les deux vers qui I)récèdent,

Je sais qu'un noble esprit peut sans honte et sans crime Tirer de son travail un tribut légitime,

que pour consoler mon père, qui avoit retiré quelque profit de l'impression de ses tragédies. Le profit qu'il en retira fut trèsmodique ; et il donna dans la suite Eslher et Alhalie au libraire, de la manière dont Boileau avoit donné tous ses ouvrages.

Andromaque, qui parut en 1667, fit connoitre que le jeune poëte à qui Boileau avoit appris à rimer difficilement avoit en peu de temps fait de grands progrès. Mais je suis obligé d'interrompre riiistoire de ses tragédies pour raconter celle de deux ouvrages d'une nature bien différente.

Le public ne les attendoit ni d'un jeune homme occupé de tragédies, ni d'un élève de Port-Royal. La vivacité du poëte, qui se crut offensé dans son talent, ce qu'il avoit de plus cher, lui fit oublier ce qu'il devoit à ses premiers maîtres, et l'engagea à entrer, sans rélle.xion, dans une querelle qui ne le regardoit pas.

DesMarets de Saint-Sorlin, que le mauvais succès de son Clovis avoit rebuté, las d'être poëte, voulut être prophète, et prétendit avoir la clef de l'Apocalypse. 11 annonça une armée de cent quarante-quatre mille victimes, qui rétabliroit, sous la conduite du roi, la vraie religion. Par tous les termes mystiques qu'inventoit son imagination échauffée, il en avoit déjà échauffé plusieurs autres. 11 eut l'honiipur d'être foudroyé par M. Nicole, qui écrivit contre lui les lettres qu'il intitula Visionnaires, parce qu'il les écrivoit contre un grand visionnaire, auteur de la comédie des Visionnaires. Il fit remarr|uer, dans la première de ces lettres, que ce prétendu illuminé ne s'étoit d'abord fait connoitre dans le monde que par des romans et des comédies : n qualités, ajouta-t-il, qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, et (|ui sont horribles, considérées suivant les principes de la religion chrétienne. Un faiseur de romans et un poëte de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes. Il se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en efl'et, ou (ju'il a pu causer. »

Mon père, â qui sa conscience reprochoitjdes occupations

DE JKAN RACINE. 3Î9

qu'on rogardoit à Port-Hoyal comme tri^s-criminGllcs, se persiuula que ces paroles n'avoieiit été écrites que contre lui, et qu'il étoit celui qu'on appeloit un empoisonneur public. Il se croyoit d'autant mieux fondé dans cette persuasion, qu'à cause de sa liaison avec les comédiens il avoit été comme exclu de Port-Royal par une lettre de la mère Haciiie, sa tante, (|ui est si bitni écrite qu'on ne sera pas fâché de la lire.

Page 1