‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 185 sur 249 · GLOIRE A JÉSUS-CHRIST ET AU TRKS-SAIKT SACREMENT · texte numérisé non relu

GLOIRE A JÉSUS-CHRIST ET AU TRKS-SAIKT SACREMENT

« Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avois demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avoient assurées que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous; et j'aurois été bien aise de l'apprendre par vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurois, s'il plaisoit à Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui m'atouchéesensiblement. Je vous écris dans l'aniertume de mon cœur, et en versant des larmes que je voudrois pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnoissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être, puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré sinon que vous fussiez tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mou cher neveu, d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre cœur pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir; car vous savez bien que je ne pourrois pas vous parler, vous sachant dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant

je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.' »

Voilà une de ces lettres que son neveu, dans sa ferveur pour le théâtre, appeloit des excommunications. 11 crut donc que M. Nicole, en parlant contre les poètes, avoit eu dessein de l'humilier; il prit la plume contre lui et contre tout Port-Royal, et il fit une lettre pleine de traits piquants, qui, pour les agréments du style, fut goûtée de tout le monde. « Je ne sais, dit l'auteur de la continuation de Vllisloire de l'Académie française, si nous avons rien de mieux écrit ni de plus ingénieux en notre langue. » Les ennemis de Port-Royal encouragèrent le jeune écrivain à continuer, et même, à ce qu'on prétend, lui firent espérer un bénéfice. Tandis que M. Nicole et les autres solitaires de Port- Royal gardoient le silence, il parut deux réponses, dont la première, fort solide, et qui fut d'abord attribuée à M. de Saci, étoit de M. du Bois ; la seconde, fort inférieure, étoit de M. Barbier dWucour. Mon père connut bien au style qu'elles ne venoient pas de Port-Royal, et il les méprisa. Mais peu après, ces deux mêmes réponses parurent dans une édition des Visionnaires, faite en Hollande, en deux volumes; et il étoit écrit dans l'avertissement, à la tête de cette édition, qu'on avoit inséré dans ce recueil •• les deux réponses faites à un jeune homme qui, s'étant chargé de l'intérêt commun de tout le théâtre, avoit conté des histoires faites ù plaisir, parce que ces deux réponses feroient plaisir, ayant pour leur bonté partagé les juges, dont les unsestimoient plus la première, tandis que les autres se déclaroient hautement pour la seconde. »

Mon père, moins piqué de ces deux réponses que du soin que messieurs de Port-Royal prenoient de les faire imprimer dans leurs ouvrages avec un pareil avertissement, fit contre eux la seconde lettre, et mit à la tête une préface qui n'a jamais été imprimée',' et qu'il assaisonna des mêmes railleries qui régnent dans les deux lettres. Après avoir dit qu'il n'y a point de plaisir à

I. Conf. cette lettrn pins oxactoment transrriie tome VII, p. 410. 'l. Imprimée pour la première fois d.ins l'édition do 1807, et cnsuito dans toutes les éditions des Œuvres de Racine.

rire avec des gens cU'licats qui se plaignent qu'on les déchire dès qu'on les nomme, et qui, aussi sensibles que les gens du monde, ne souffrent volontiers que les mortifications qu'ils s'imposent à eux-mêmes, il s'adressoit ainsi ;\ M. Nicole directement : « Je demande à ce vénérable théologien en quoi j'ai erré, si c'est dans le droit ou dans le fait. J'ai avancé que la comédie étoit innocente : le Port-Royal dit qu'elle est criminelle; mais je m; crois pas qu'on puisse taxer ma proposition d'hérésie; c'est bien assez de la taxer de témérité. Pour le fait, ils n'ont nié que celui des capucins; encore ne l'ont-ils pas nié tout entier. Toute la grâce (|ue je lui demande est qu'il ne m'oblige pas non plus à croire un fait qu'il avance, lorsqu'il dit que le monde fut partagé entre les deux réponsi>s qu'on fit à ma lettre, et qu'on disputa longtemps laquelle des deux étoit la plus belle : il n'y eut pas la moindre dispute là-dessus, et d'unecommune voix elles furent jugées aussi froides l'une que l'autre. Mais tout ce qu'on fait pour ces messieurs a un caractère de bonté que tout le monde ne connoît pas. »

i( 11 est aisé de connoître, ajoutoit-il, par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avoient plus de part qu'ils ne disoient. A la vérité, ce n'est pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à eux-mêmes; et l'on scelleroit à la chancellerie des privilèges fort éloquents, si leurs livres .s'imprimoient avec privilège. »

Content de cette préface, dont je n'ai rapporté qu'une partie, et de sa seconde lettre, il alla montrer ces nouvelles productions à Boileau, qui, toujours amateur de la vérité, quoiqu'il n'eût encore aucune liaison avec Port-Royal, lui représenta que cet ouvrage feroit honneur à son esprit, mais n'en feroit pas à son cœur, parce qu'il attaquoit des hommes fort estimés, et le plus doux de tous', auquel il avoit lui-même, comme aux autres, de

1. M. Nicole, qui avait régenté hi troisième à Port-Royal, avait été son maîlre. Tout le monde sait quelle était sa douceur; il subsistait du profit de SCS ouvrages; et le grand débit des trois volumes de la Perpétuité fit dire dans le public qu'il profitait du travail d'autrui, parce qu'on croyait cet ouvrage commun entre lui et .M. .\rnauld, qui avait seulement mis un

grandes obligations, c Eh bien! répondit mon père, pénétré de ce reproche, le public ne verra jamais cette seconde lettre. » II retira tous les exemplaires qu'il put trouver de la première, et elle étoit devenue fort rare lorsqu'elle parut dans des journaux. Brossette, qui la fit imprimer dans son édition de Boileau, quoiqu'elle n'eût aucun rapport aux ouvrages de cet auteur, joignit en note que le Port-Rojal, « alarmé d'une lettre qui le menaçoit d'un écrivain aussi redoutable que Pascal, trouva le moyen d'apaiser et de regagner le jeune Racine». Brossette étoit fort mal instruit. Le Port-Royal garda toujours le silence, et ne fit aucune démarche pour la réconciliation. Mon père fit lui seul, dans la suite, toutes les démarches que je dirai. On n'ignore pas le repentir qu'il a témoigné; et un jour il fit une réponse si humble à un de ses confrères, qui l'attaqua dans l'Académie par une plaisanterie au sujet de ce démêlé, que personne dans la suite n'osa le railler sur le même sujet. Lorsque Brossette fit imprimer la première lettre, il ne connoissoit pas la seconde, qui n'étoit connue de personne, ni de nous-mêmes. Elle fut trouvée, je ne sais par quel hasard, dans les papiers de monsieur l'abbé Dupin; et ceux qui en furent les maîtres après sa mort la firent imprimer.

Je reprends l'histoire des pièces de théâtre, et je viens à Andromaque. Elle fut représentée en 1667, et fit, au rapport de M. Perrault, à peu près le même bruit que le Cid avoit fait dans les premières représentations. On voit, par l'épître dédicatoire,

chapitre de sa façon dans le premier volume, et ne vit pas les autres. M. Nicole soufTrit ces discours sans y répondre. Lorsque le P. Bouliours, en écrivant sur la langue fr.inçaisp, releva plusieurs expressions des traductions de Port-Royal, M. de Sary dit qu'il ne se soumettrait point à ces remarques : M. Nicole dit qu'il se corrigerait, et en effet n'employa point dans les EiSais de morale celles qui lui parurent justement critiquées. Dans les petits troubles qui arrivaient^à Port-Royal sur quelques diversités de sentiments, il ne prenait aucun parti, disant qu'il n'était point des guerres civiles. M"" de Longucville, qui, de l'envie de connaître les hommes fameux, passait souvent, comme bien d'autres, à l'ennui de les voir trop longtemps, ne changea jamais à l'égard de M. Nicole, qu'elle trouvait fort poli. Dans les conversations oii il était contredit, ce qui arrivait plus dune fois, elle prenait toujours son parti; ce qui lui fit dire, quand elle mourut, qu'il avait perdu tout son crédit : u J'ai même, disaitil , perdu mon abbaye, » parce qu'elle l'appelait toujours monsieur l'abbé Mcole. (L. R.)

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que l'auteur avoit eu auparavant riioiineur delà lire à, Madame : il remercie Son Altesse Royale dos conseils ([u'elle a bien voulu lui donner. Cette pièce coûta la vie à Montflenri, célèbre acteur : il y représenta le rôle d'Oreste avec tant de force, qu'il s'épuisa entièremiuit : ce ([ui fit dire ;\ l'auteur du Parnasse réformé^ que tout poëte, désormais, voudra avoir i'honneur de faire crever un comédien.

La tragédie iVAni/romaque eut trop d'admirateiu's pour n'avoir pas d'ennemis. Saint-Évremont ne fut ni du nombre des ennemis ni du nombre des admirateurs, puisqu'il n'en fit que cet éloge: « Elle a bien l'air des belles choses; il ne s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. s>

Un comédien, nommé Subligny, se signala par une criti(|ue en forme de comédie.* Elle ne fut pas inutile à l'auteur critiqué, qui corrigea, dans la seconde édition d'Andromaque, quelques négligences de style, et laissa néanmoins subsister certains tours nouveaux, que Subligny mettoit au nombre des fautes de style, et qui, ayant été approuvés depuis comme tours heureux, sont devenus familiers à notre langue. Les critiques les plus sérieuses contre cette pièce tombèrent sur le personnage de Pyrrhus, qui parut au grand Coudé trop violent et trop emporté, et que d'autres accusèrent d'être un malhonnête homme, parce qu'il manque de parole à Hermione. L'auteur, au lieu de répondre à une critique si peu solide, entreprit de faire dans sa tragédie suivante le portrait d'un parfaitement honnête homme. C'est ce que Boileau donne à penser quand il dit à son ami. en lui représentant l'avantage qu'on retire des critiques :

Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance;

Et ta plume pciit-ôtre aux censeurs de Pyirluis

Doit les plus nobles tr.iits dont tu peignis Bunlius.

i. Gabriel Guéret.

2. On ne croit pas que Subligny ait été comédien; il était avocat, ou du moins il en prenait le titre. Sa comédie était intitulée la Folle Querelle, ou la Critique d'Andromaque. Elle fut jouée au mois de mui iGtJ8, et imprimée la même année Subligny donna des leçons de versification à la célèbre comtesse de La Suze. On a de lui une traduction des fameuses Lettres portugaises, la Fausse Ctèlie, roman médiocre, et plusieurs opuscules pour et contre Racine.

33i MÉMOIRES SUR LA VIE

La comédie des Plaideurs précéda Brilanmcas, et parut eu 1668. En voici Torigine :

Mon père avoit enfin obtenu un bénéfice, puisque le privilège de la première ééiiwn lïAndromaqae, c\\x\ est du 28 décembre 1667, est accordéau sieur Racine, prieur de l'Épinay : titre qui ne lui est plus donné dans un autre privilège accordé quelques mois après, parce qu'il n'ètoit déjà plus prieur. Boileaule fut huit ou neuf ans; mais quand il reconnut qu'il n'avoit point de dispositions pour l'état ecclésiastique, il se fit un devoir de remettre le bénéfice entre les mains du coUateur; et pour remplir un autre devoir encore plus difficile, après avoir calculé ce que le prieuré lui avoit rapporté pendant le temps qu'il Tavoit possédé, il fit distribuer cette somme aux pauvres, et principalement aux pauvres du lieu : ' rare exemple donné par un poète accusé d'aimer l'argent.

Son ami eût imité une si belle action, s'il eût eu à restituer des biens d'Église; mais sa vertu ne fut jamais à une pareille épreuve. A peine eut-il obtenu sou bénéfice, qu'un régulier vint le lui disputer, prétendant que ce prieuré ne pouvoit être possédé que par un régulier : il fallut plaider; et voilà ce procès « que ni ses juges ni lui n'entendirent », comme il le dit dans la préface des Plaideurs. C'étoit ainsi que la Providence lui opposoit toujours de nouveaux obstacles pour entrer dans l'état ecclésiastique, où il ne vouloit entrer que par des vues d'intérêt. Fatigué enfin du procès, las de voir des avocats et de solliciter des juges, il abandonna le bénéfice, et se consola de cette perte par une comédie contre les juges et les avocats.

Il faisoit alors de fréquents repas chez un fameux traiteur où se rassembloient Boileau, Chapelle, Furetière, et quelques autres. D'ingénieuses plaisanteries égayoient ces repas, où les

1. De Boze et Brossette disent que les revenus du bénéfice de Boileau furent employés à doter une jeune personne qui se fit religieuse, Marie Ponclier de Bretouville. Boileau, dans sa jeunesse, l'avait aimée. (P. .M.)

2. C'était un cabaret à l'enseigne du Mouton blanc. Ce cabaret existe encore avec la même enseigne, place Saint-Jean. C'est dans une de ces réunions que furent esquissés les premiers traits de cette plaisanterie de Chapelain décoifjé par La Serre, qui courut dans le public sans l'aveu des auteurs. (A. -M.) '

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fautes étoient sévèrement punies. Le poëme de la Pucelle, de Cliapolain, étoit sur la table, et on ri^frloit le nombre do ver.s que devoit lire un coupable, sur la qualité de sa faute. Klle étoit fort grave quand il étoit condamné à en lire vingt vers ; et l'arrêt qui condaninoit à lire la page entière étoit l'arrêt de mort. Plusieurs traits de la comédie des Plaideurs furent le fruit de ces repas: chacun s'enipressoit d'en fournir à l'auteur. M. de Brilhac, conseiller au parlement de l'aris, lui apprenoit les termes de palais. Hoileau lui fournit l'idée de la dispute entre Chicaneau et la Comtesse : il avoit été témoin d ■ cette scène, qui s'étoit passée chez son frère le greflier, entre un homme très-connu alors et une comtesse, que ractrice qui joua ce personnage contrefit jusqu'à paroilre sur le théâtre avec les mêmes habillements, comme il est rapporté dans le comuKuitaire sur la seconde satire deBoileau. ' Plusieurs autres traits de cette comédie avoient également rap-

1. L'original de cette comtesse, dit un commentateur de Racine, était la comtesse de Crissé, plaideuse de profession, et qui avait dissipé en mauvais procès une fortune considéi-al)le. Le parlement, d'après les demandes de la famille, lui fit défense d'intenter à l'avenir aucun procès sans avoir pris d'abord l'avis par écrit de deux avocats qui lui furent nominés par la cour. Cotte interdiction de plaider la rendit furieuse, et elle passait ses jours à tourmenter ses justes et ses avocats. Un jour qu'elle avait été porter ses plaintes chez le greffier Jérôme lioileau, frère de Despréaux, elle y rencontra un cousin issu de germain de celui-ci, ancien président à la cour des numnaies, qui, ayant perdu tout son bien par mauvaise conduite, cherchait les occasions de se rendre nécessaire. (Tctait le même honuiie qui, dans la satire 111 de Boileau, se trouve dépeint

Avec sa mine étique, Son rabat jadis blanc, et sa perruque antique.

Il s'avisa de vouloir donner des conseils à l'obstinée plaideuse, qui les écouta d'abord avec avidité, et les reçut avec quelque soumission ; mais un nialenleiulu qui survint entre eux, dans la chaleur de la conversation, fit croire .'i la comtesse que le donneur d'avis avait voulu l'insulter; elle changea aussitôt de ton, et l'accabla d'injures. lioileau, témoin de cette scène, ne laissa pas passer l'occasion de la faire mettre sur le théâtre. Dans le poi-trait do la femme de Dandin, qui

Eût du buvotier emportt^ las serviettes, Plutùt que de rentrer au logis les mains nettes,

on eut en vue la femme du lieutenant criminel Tardieu, si connue par son avarice sordide, sa rapacité scandaleuse et sa fin tragique, arrivée en ICOj. (Édit. de 1807.)

port à des personnes alors très-connues; et par l'Intimé, qui, dans la cause du chapon, commence, comme Cicéron, pro Quintio : Quœ res duœ plurimum possunt... yralia et eloquenlia, etc., on désignoit un avocat qui s'étoit servi du même exorde dans la cause d'un pâtissier contre un boulanger. Soit (jue ces plaisanteries eussent attiré des ennemis à cette pièce, soit que le parterre ne fût pas d'abord sensible au sel attique dentelle est remplie, elle fut mal reçue; et les comédiens, dégoûtés de la seconde représentation, n'osèrent hasarder la troisième. Molière, qui étoit présent à cette seconde représentation, quoique alors brouillé avec l'auteur, ne se laissa séduire ni par aucun intérêt particulier, ni par le jugement du public : il dit tout haut, en sortant, que cette comédie étoit e.xcellente, et que ceux qui s'en moquoient méritoient qu'on se moquât d'eux. Un mois après, les comédiens, représentant à la cour une tragédie, osèrent donner à la suite cette malheureuse pièce. Le roi en fut frappé, et ne crut pas déshonorer sa gravité ni son goût par des éclats de rire si grands, que la cour en fut étonnée.

Louis XiV jugea de la pièce comme Molière en avoit jugé. Les comédiens, charmés d'un succès qu'ils n'avoient pas espéré, pour l'annoncer plus promptement à l'auteur, revinrent toute la nuit à Paris, et allèrent le réveiller. Trois carrosses, pendant la nuit, dans une rue où l'on n'étoit pas accoutumé d'en voir pendant le jour, réveillèrent le voisinage : ' on se mit aux fenêtres; et comme on savoit qu'un conseiller des requêtes avoit fait un grand bruit contre la comédie des Plaideurs, on ne douta point de la punition du poète qui avoit osé railler les juges en plein théâtre. Le lendemain tout Paris le croyoit en prison, tandis qu'il se félicitoit de l'approbation que la cour avoit donnée à sa pièce, dont le mérite fut entin reconnu à Paris.

L'année suivante, ' 1668, il reçut une gratification de douze cents livres, sur un ordre particulier de M, Colbert . ^

1. Racine logeait alors h, l'iiotel des Ursins, dans la Cité.

'2. 11 fallait dire : la même année. 11 est vrai que l'ordonnance est du dernier jour de décembre.

3. Kn voici la copie : » M.aitre Charles le Bègue, conseiller du roi, trésorier général de ses bâtiments, nous vous mandons que des deniers de

Brilannicus, qui parut on 1670, eut aussi beaucoup de contradictions à essuyer, et l'auteur avoue dans sa préface qu'il craignit quelque temps que cette tragédie n'eût une destinée malheureuse. Je ne connois cependant aucune critique imprimée dans le temps contre nrilannicus. Ces sortes de critiques, à la vérité, tombent pou après dans l'oubli; mais il se trouve toujours dans la suite quelque faiseur de recueil qui veut les en retirer. Tout est bon pour ceux qui, moins curieux de la reconnoissance du public que de la rétribution du libraire, n'ont d'autre ambition que celle de faire imprimer un livre nouveau; et, dans le recueil des pièces fugitives faites sur les tragédies de nos deux poètes fameux, qu'en' 1740 Gissey imprima en deux volumes, ' je ne trouve rien sur Brilannicus.

On sait l'impression que firent sur Louis XIV quelques vers de cette pièce. Lorsque Narcisse rapporte à Néron le discours qu'on tient contre lui, il lui fait entendre qu'on raille son ardeur à briller par des talents qui ne doivent point être les talents d'un empereur :

Il excelle à. conduire un char d:iiis la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains, A venir prodiguer sa voix sur un tlioàtre

Ces vers frappèrent le jeune monarque, qui avoit quelquefois dansé dans les ballets; et quoiqu'il dansât avec beaucoup de noblesse, il ne voulut plus paroître dans aucun ballet, reconnoissant qu'un roi ne doit point se donner en spectacle. On trouvera

votre charge de la présente année, même de ceux destinés par Sa Majesté pour les pensions et gratifications des gens de lettres, tant françois qu'étrangers, qui excellent en toutes sortes de sciences, vous payiez comptant au sieur Racine la somme de douze cents livres, que nous lui avons ordonnée pour la pension et gratification que Sa Majesté lui a accordée, en considération de son application aux helles-lettrcs, et des pièces de théâtre qu'il donne an public. Rapportant la présente, et quittance sur ce suffisante, ladite somme de douze cents livres sera passée et allouée en la dépense de vos comptes, par messieurs des comptes i Paris; lesquels nous prions ainsi le faire sans diffii-nité. Fait à Paris, le dernier jour de décembre 1668. COLBERT. La MorTR-CoQUAnx. " (L. R.) 1. C'est le recueil de Granet.

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