‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 188 sur 249 · NARCISSE · texte numérisé non relu

NARCISSE

Ce langage, seigneur, est facile i comprendre; Avec quelque bonté César daigne m'entendre : Mes soins trop bien reçus pourroient vous irriter... A l'avenir, seigneur, je saurai l'éviter.

litn RHIS.

Narcisse, vous réglez mes desseins sur les vôtres-: Ce que vous avez fait, vous l'imputez aux autres. Ainsi lorsciue inutile au reste des humains, Claude laissoit gémir l'empire entre vos mains, Le reproclie éternel de votre conscience Condamnoit devant lui Rome entière au silence. Vous lui laissiez à peine écouter vos flatteurs, Le reste vous sembloit autant d'accusateurs Qui, prêts à s'élever contre votre conduite, Alloieut de nos malheurs développer la suite; Et, lui portant les cris du peuple et du sénat. Lui demander justice au nom de tout l'État.

Toutefois pour César je crains votre présence :

Je crains, puisqu'il vous faut parler sans complaisance,

Tons ceux qui, comme vous, flattant tous ses désirs,

Sont toujours dans son cœur du parti des plaisirs.

Jadis à nos conseils l'empereur plus docile

Aff.-'ctoit pour son frère une bonté facile,

Et de son rang pour lui modérant la splendeur,

De sa chute à ses yeux cachoit la profondeur.

Quel soupçon aujourd'hui, quel désir de \enge.ince

Rojnpt du sang des Césars l'heureuse intelligence?

Junie est enlevée, Agrippine frémit;

Jaloux et sans espoir Brilannicus gémit :

Du cœur de l'empereur son épouse bannie,

D'un divorce à toute heure attend l'ignominie.

Elle pleure; et voilà ce que leur a coûté

L'entretien d'un flatteur qui veut être écouté.

Seigneur, c'est un peu loin pousser la violence; Vous pouvez tout : j'écoute et garde le silence. Mes actions un jour pourront vous repartir : Jusque-là...

Puissiez-vous bientôt me démentir !

Plut aux dieux qu'en effet ce reproche vous touche ! Je vous aiderai même à me fermer la bouche. Sénèque, dont les soins devroient me soulager. Occupé loin de Rome, ignore ce danger.

Réparons, vous et moi, cette absence funeste : Du sang de nos Césars réunissons le reste. Rappro'"hons-les, Narcisse, au plus tôt, dès ce jour, Tandis qu'ils ne sont point séparés sans retour.

On IIP trouve rien dans cette scène qui ne réponde au reste de la pièce pour la versification ; mais son ami craignit qu'elle ne produisît un mauvais effet sur les spectateurs : « Vous les indisposerez, lui dit-il, en leur montrant ces deux hommes ensemble. Pleins d'admiration pour l'un, et d'horreur pour l'autre, ils souffriront pendant leur entretien. Convient-il au gouverneur de l'empereur, à cet homme si respectable par son rang et sa probité, de s'abaisser à parler à un misérable affranchi, le plus scélérat de tous les hommes? 11 le doit trop mépriser pour avoir avec lui quelque éclaircissement. Et d'ailleurs quel fruit espère-

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t-il de ses remontrances? Est-il assez simple pour croire qu'elles feront naître quelques remords dans le cœur de Narcisse? Lors- (ju'il lui fait couMoitre l'intérêt qu'il prend à Britannicus, il découvre son secret à un traître; et, au lieu de servir Britannicus, il en précipite la perte.' » Ces rétlexions parurent justes, et la scène fut supprimée.

Cette pièce fit connoître que l'auteur n'étoit pas seulement rempli des poètes grecs, et qu'il savoit également imiter les fameux écrivains de l'antiquité. Que de vers heureux, et combien d'expressions énergiques prises dans Tacite! Tout ce que Burrlius dit à .Néron quand il se jette à ses pieds, et qu'il tâche de l'attendrir en faveur de Britannicus, est un extraitde ce que Sénèque a écrit de plus beau dans son traité sur la Clémence, adressé à ce même Néron. Ce passage du Panégyrique de Trajaii par Pline : Insulas quas modo senalorum, jam delalorum lurba complevcrat, etc., a fourni ces deux beaux vers :

Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs, Ke sont plus habités que par leurs délateurs.

M. de Fontenelle, dans la Vie de CorncUle, »on oncle, nous dit que Bérénice fut un duel. En eflet, ce vers de Virgile :

Infelix puer atque impar congressus Acliilli,

fut appliqué alors par quelques personnes au jeune combattant, à qui cependant la victoire demeura. Elle ne fut pas même disputée; la partie n'étoit pas égale. Corneille n'étoit plus le Corneille du Cid et des Iloraces ; il étoit devenu l'auteur A'Agésilas. Une princesse, - fameuse par son esprit et par son amour pour la poésie, avoit engagé les deux rivaux à traiter ce même sujet. Us lui donnèrent en cette occasion une grande preuve de leur obéissance , et les deux Bérénices parurent en même temps en 1671.3

1. Il M. Desprcaux, écrit Brossette à J. B. Rousseau, conseilla à Racine de la supprimer parce qu'il la trouvoit foible en comparaison du reste de la pièce, et qu'elle en urrètoit l'action. Il u'approuvoit pas que Burrhus se commit ainsi avec Narcisse, et il disolt que cette scène ne pouvoit finir que par des coups de bâton. »

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