Segraisiana, 1721, p
quoi s'imaginer quo les Turcs ne savent pas exprimer commenous les sentiments de la nature? Si Corneille eût voulu jeter les yeux sur tant de lauriers et sur tant d'années dont il étoit chargé, il n'auroit point compromis une gloire qui ne pouvoit plus croître. Tantôt il S3 llattoit que ses rivaux atteudoient sa mort avec impatience, ce qui lui fuisoit dire :
Si mes quinze lustres Font encor quelque peine aux modernes illustres, S'il en est de ficheux jusqu'à s'en chagriner, Je n'aurai pss longtemps à les importuner. '
Tantôt s'imaginant que les pièces qu'on préféroit aux siennes ne dévoient leur succès qu'aux brigues, il disoit :
Pour me faire admirer je ne fais point de ligues;
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigues;
Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
Kc les va point quêter de réduit en rùduit...
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée... *
Son malheur venoit de sa tendresse inconcevable pour les enfants de sa vieillesse, qu'il croyoit que tout le monde devoit admirer comme il les admirolt. Cependant il étoit obligé d'avoir recours à la troupe des comédiens du Marais, parce que celle de l'hôtel de Bourgogne, occupée des pièces de son rival, refusoit les siennes. Les pièces du grand Corneille refusées par les comédiens! 0 vieillesse ennemie! A quelle humiliation est exposé un poëte qui veut l'être trop longtemps!
Si Corneille avoit ses chagrins, son rival avoit aussi les siens. 11 entendoit dire souvent que les beautés de ses tragédies étoient des beautés de mode, qui ne dureroient pas. Jladame de Sévigné, comme beaucoup d'autres, se faisoit une vertu de rester fidèle ù ce qu'elle appeloit ses vieilles admirations. Voici quelques eudroits de ses lettres qui feront connoitre les différents discours qu'on tenoit alors; et ces endroits, quoique pleins de jugements précipités, plairont à cause de ce style qu'on admire dans une dame, et qui fait lire tant de lettres qui n'apprennent presque-
\. Ces vers sont de 1676.
2. Ceux-ci sont de 1637 et ne peuvent, par conséquent, faire allusion à Racine, qui n'était pas né encore.
rien. C'est ainsi qu'elle parle de Bajazet avant quedeTavoir vu : « Cette pièce, dit-on, est autant au-dessus des pièces de Corneille, que Corneille est au-dessus de lioyer : voilà ce qui s'appelle louer.
Du liruit de Bajazet mon âme importunée
fait que je veux aller à la comédie; nous en jugerons par nos jeux et nos oreilles. »
Après avoir vu la pièce, elle l'envoie à sa chère fille, en lui disant : « Je vous envoie Bajdzel : je voudroi s aussi vous envoyer la Champmèlépourréchaufferla pièce.... Il y a des choses agréables, rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine ; sentons-en la différence. Jamais il n'ira plus loin qu'Aiidromaqiie... Il fait des comédies pour la Champraeslé, et non pas pour les siècles à venir : si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux,' ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent. Ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi; et en un mot, c'est le bon goût : tenez-vous-y.2 »
Ces prophéties se sont trouvées fausses. L'auteur de Brilannicus fit voir qu'il pouvoit aller encore plus loin, et qu'il travailloit pour l'avenir. Je dirai bientôt pourquoi on lui reprochoit de travailler pour la Champmeslé, et je détruirai cette accusation. Personne ne croira que lîoileau ait jamais pensé comme madame de Sévigné le fait ici penser, puisqu'on est au contraire porté à croire qu'il louoit trop son ami. Le P. Tournemine, dans une lettre imprimée,' avance qu'il ne décria VAgésilas et VAtlila « que pour immoler les dernières pièces de Corneille à Racine, son idole ». Ce n'étoit pas certainement pour lui immoler de
1. II avait déjà été plus loin qu'Andromaque, puisqu'il avait fait Britannicus. Pouvait-elle dire que Brilannicus ne fût que l'ouvrage d'un jeune amoureux? (L. R.)
2. Les citations de Louis Rarinc sont altérées. Nous les laissons telles qu'elles sont. On les trouvera exactes et complètes, tome III, p. 37i-37j.
3. Cette lettre est à la tête des OEuvres posthumes de Corneille, imprimées en 1738. (L. R.)
grandes victimes; et lîoileau ne pensa jamais à élever son idole (pour répéter le terme du P. Tournemine) au-dessus de Corneille : il savoit rendre justice à l'un et à l'autre; il les adniirolt tous deux, sans décider sur la préférence.
Le parti de Corneille s'affoiblit beaucoup plus l'année suivante, quand Milhridule. paroissant avec tonte sa haine pour home, sa dissimulation et sa jalousie cruelle, fit voir que le poète savoit duiuicr aux anciens héros toute leur ressemblance.
Je ne trouve point que cette tragédie ait essuyé d'autres contradictions que d'être confondue, comme les autres, dans la misérable satire intitulée Apollon vendeur de Milhridale ; ouvrage qui, rempli des jeux de mots les plus insipides, ne fit aucun honneur à Barbier d'Aucourt.
En cette même année, mon père fut reçu à l'Académie françoise, et sa réception ne fut pas remarquable comme l'avoit été celle de Corneille, par un remerciement ampoulé. Corneille, dans une pareille occasion, se nomma « un indigne mignon de la fortune », et, ne pouvant exprimer sa joie, l'appela « un épanouissement du cœur, une liquéfaction intérieure, qui relâche toutes les puissances de l'âme»; de sorte que Corneille, qui savoit si bien faire parler les autres, se perdit en parlant pour lui-même. Le remerciement de mon père fut fort simple et fort court, et il le prononça d'une voix si basse, que M. Colbert, qui étoit venu pour l'entendre, n'en entendit rien, et que ses voisins même en entendirent à peine quelques mots. Il n'a jamais paru dans les rtecueils de l'Académie, et ne s'est point trouvé dans ses papiers après sa mort. L'auteur apparemment n'en fut pas content, quoique, suivant quelques personnes éclairées, il fût né autant orateur que poëte. Ces personnes en jugent par les deux discours académiques dont je parlerai bientôt, et par une harangue au roi, dont elles disent qu'il fut l'auteur : elle fut prononcée par une autre bouche que la sienne, en 1685, et se trouve dans les Mémoires da Clerr/é.
Un de ses confrères dans l'Académie se déclara son rival, en traitant comme lui le sujet A^lphigéiiie. Les deux tragédies parurent en 1675' : celle de Le Clerc n'est plus comme que par l'épi-
1. Les auteurs du Théâtre fraiiçois disent en 16Ï4, et se fondent
gramme faite sur sa chute, et la gloire de l'autre fut célébrée par Boileau :
Jamais Iphigénie, en Aulidc immolée.
N'a coûté Uint de pleurs à la Grèce assemblée, etc.
C'étoit en 1677 que Boileau parloit ainsi : et comme il avoit acquis une grande autorité sur le Parnasse, depuis qu'en 167^ il avoit donné son Art poétique et ses quatre Épîtres, il étoit bien capable de rassurer son ami, attaqué par tant de critiques.' A la fin de l'Épître qu'il lui adresse, il souhaite, pour le bonheur de leurs ouvrages.
Qu'à Chantilly Condé les lise quelquefois,
parce qu'ils étoient tous deux fort aimés du grand Condé, qui rassembloit souvent à Chantill}' les gens de lettres, et se plaisoit à s'entretenir avec eux de leurs ouvrages, dont il étoit bon juge. Lorsque dans ces conversations littéraires il soutenoit une bonne cause, il parloit avec beaucoup de grâce et de douceur; mais quand il en soutenoit une mauvaise, il ne falloit pas le contredire : sa vivacité devenoit si grande qu'on voyoit bien qu'il étoit dangereux de lui disputer la victoire. Le feu de ses yeux étonna une fois si fort Boileau dans une dispute de cette nature, qu'il céda par prudence, et dit tout bas à son voisin : « Dorénavant
sur une autorité qui peut être douteuse. C'est ce que je ne puis décider. (L. R.) La pièce de Racine parut en 1674, et celle de Le Clerc en 1073. Voyez la notice préliminaire d'Iptiigénie.
i. Il est inutile de rappeler ici toutes les critiques dont ce nouveau chef-d'œuvre fut l'objet. On blâma l'auteur de s'être écarté de l'histoire du sacrifice d'Iphigcnie, telle qu'elle se trouve dans Dictys de Crète, et telle qu'elle a été suivie par Euripide; comme si le poète ne pouvait rien inventer dans un pareil sujet, et comme si les faits inventés n'avaient pas produit des beautés de premier ordre. Enfin, lorsqu'on vit que le public s'obstinait à admirer Vlphiyénie de Racine, et que tous les efforts de la cabale n'avaient pu donner plus de cinq représentations à l'ipldgénie de Coras et de Le Clerc, on eut recours à la calomnii', dernier refuge des envieux, et l'on accusa Racine d'avoir abusé de son crédit pour tâcher d'empêcher les dernières représentations de cette pièce; et cette ridicule imputation se trouva répétée dix ans après, dans un écrit de Pradon, intitulé \ouvelles Remarques sur tous les ouvrages du sieur D... [Despréaux). (A. M.)
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je serai toujours de l'avis de M. le Prince, quand il aura tort. » * J'ignoreen queltempsBoileauet son ami travailièreutà un opéra, par ordre du roi, ù la sollicitation de madame de Montespan. Cette particularité scroit fort inconnue, si Boili^'iu, qui auroit bien pu se dispenser de faire imprimer dans la suite son prologue, ne l'avoit racontée dans l'avertissement qui le précède. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu un seul vers de mon père en ce genre d'ouvrase, qu'il essayoit à contre-cœur. Les poëtes n'ont que leur génie à suivre, et ne doivent jamais travailler par ordre. Le public ne leur sait aucun gré de leur obéissance.'
L'n rival aussi peu à craindre que Le Clerc se rendit bien plus redoutable que lui, quand la Phèdre parnt en 1677. 11 en suspendit quelque temps le succès, par la tragédie qu'il avoit composée sur le même sujet, et qui fut représentée en même temps. La curiosité de chercher la cause de la première fortune de la Phèdre de Pradon, est le seul motif qui la puisse faire lire aujourd'hui. La véritable raison de cette fortune fut le crédit d'une puissante cabale dont les chefs s'assembloient à l'hôtel de Bouillon. Us s'avisèrent d'une nouvelle ruse qui leur coûta, disoit Boileau, quinze mille livres' : ils retinrent les premières loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, et par conséquent ces loges étoient vides ou remplies quand ils vouloient.
Les si.x premières représentations furent si favorables à la Phèdre de Pradon, et si contraires à celle de mon père, qu'il étoit près de craindre pour elle une véritable chute, dont les bons ouvrages sont quelquefois menacés, quoiqu'ils ne tombent jamais. La bonne tragédie rappela enfin les spectateurs, et l'on méprisa le sonnet qui avoit ébloui d'abord :
Dans un fauteuil doré Phèdre mourante et blême, etc. '
i. L'auteur du Bolœana rapporte ce mot d'une manière à faire croire qu'il ne l'a pas compris. Il en a de mf'me défiguré plusieurs autres. (L. R.)
2. Racine avait déjà fait quelques vers, et les avait lus au roi. Quinault, qui en fut instruit, courut se jeter aux pieds de Sa .Majost', lui déclarant qu'il mourrait de douleur et de honte, si un autre que lui travaillait aux divertissements de la cour. Sa réclamation fut accueillie, et Racine se trouva aiusi dégagé de la tâche qu'on lui avait imposéu. (A.-M.)