‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 200 sur 249 · Réflexions sur la Poésie, tome I, p. 135. (L. R · texte numérisé non relu

Réflexions sur la Poésie, tome I, p. 135. (L. R

présent de ses Œuvres, lui dit, après les avoir lues : « Pourquoi, mon cousin, tout n'est-il pas de vous dans vos ouvrages? J'y ai trouvi^ doux lettres à M. de Vivonne, dont l'une est de lîalzac, et l'autre de Voiture. »

Ln homme qui vivoit à la cour, et qui depuis a été dans une grande place, lui demanda par quelle raison il avoit fait un traité sur le Sublimé. 11 n'avoit fait qu'ouvrir le volume de ses Œuvres, dont Boileau lui avoit fait présent, et ayant lu sublimé pour sublime, il w pouvoit comprendre qu'un poëte eût écrit sur un tel sujet.

Boileau, allant toucher sa pension au trésor royal, remit son ordonnance à un commis, qui, y lisant ces paroles : « La pension que nous avons accordée à Uoileau à cause de la satisfaction que ses ouvrages nous ont donnée, » lui demanda de quelle espèce étoient ses ouvrages. « De maçonnerie, lui répondit-il; je suis un architecte. »

Les poètes qui s'imaginent être connus et admirés de tout le monde trouvent souvent des occasions qui les humilient. Ils doivent s'attendre encore que leurs ouvrages essuieront les discours les plus bizarres, et seront exposés tantôt aux critiques injustes des envieux, tantôt aux louanges stupides des ignorants' et tantôt aux fausses décisions de ceux qui se croient des juges- Ln poëte, après avoir excité la terreur dans ses tragédies, peut s'entendre comparer à une petite colombe yémissaïUe,^ comme je l'ai dit autre part; et tous ces discours, quoique méprisables, révoltent toujours Tamour-propre d'un auteur, qui croit que tout le monde lui doit rendre justice.

Mon père, pour dégoûter encore mon frère de vers, et dans la crainte qu'il n'attribuât à ses tragédies les caresses dont quelques grands seigneurs l'accabloient, lui disoit : « Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses

\. Veneris columbulus. KéHexions sur la l'oésie, t. II, p. 186. (L. R.) Cette expression se trouve dans un discours du P. Poroe prononcé le |:i mars 17:i3 : ic Cornolius, suliliino volans, ut Jovis aies, intêr fulgura et fulmina ludibundus, omnia fragore complcverat. Racinius, ut Veneris columbulus, circum rosaria et myrteta volitans, omnia gemitibus personuit. »

acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des propos amusants, et de les entretenir de chosesqui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi quand vous voyez M. le Duc passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre paroles ; mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de chez moi encore plus satisfait de lui que de moi. »

Le premier précepte qu'il lui donna quand il le fit entrer dans le monde, fut celui-ci : <i Ne prenez jamais feu sur le mal que vous entendrez dire de moi. On ne peut plaire à tout le monde, et je ne suis pas exempt de fautes plus qu'un autre. Quand vous trouverez des personnes qui ne vous paroitront pas estimer mes tragédies, et qui même les attaqueront par des critiques injustes, pour toute réponse, contentez-vous de les assurer que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour plaire au public, et que j'aurois voulu pouvoir mieux faire. >

Il avoit eu dans sa jeunesse une passion démesurée pour la gloire. La religion l'avoit entièrement changé. Il reprochoit souvent à Boileau l'amour qu'il conservoit toujours pour ses vers, jusqu'à vouloir donner au public les moindres épigrammes faites dans sa jeunesse, et vider, comme il disoit, son portefeuille entre les mains d'nn libraire. Loin d'être si libéral du sien, il ne nous l'a même pas laissé.

Il eût pu exceller dans l'épigramme. Je ne i-apporlerai point ici celles qu'il a faites. On connoit les meilleures, savoir : celles sur YAspar, sur Vlphiyc'nie de Le Clerc, et sur la Jui/ith de Boyer. Cette dernière est regardée comme une épigramme parfaite M. deValincour remarque qu'il avoit l'esprit porté à la raillerie, et même à une raillerie araère; ce qui étoit cause qu'il disoit quelquefois des choses un peu piquantes, sans avoir intention de fâcher les personnes à qui il les disoit. Lorsque, après la capitulation du château de Namur, le prince de lîarbançon, qui en étoit gouverneur, ensortoit, il lui dit « : Voilà un mauvais temps pour déménager; » ce qu'il ne lui disoit qu'à cause des pluies continuelles. Le prince, qui crut (ju'il vouloit le railler, ré-

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pondit avec douceur : » Ouaud on dt^ménage comme je fais, le plus mauvais temps est trop beau; » et cette réponse plut fort au roi.

Il est vrai, comme il est rapporté dans le DoUvana, que mon père dit à quelqu'un qui s'étonnoit de ce que la Judith de Boyer n'étoit point silllée : h Les sifflets sont à Versadles aux sermons de l'abbé Boileau. »' 11 estiinoit infiniment l'abbé Boileau, et ne fit cette réponse que i>our faire remarquer certaine bizarrerie d'ua goût passager, qui est cause (|u'un bon prédicateur n'est pas goûté, tatidis qy'un mauvais poëte est applaudi.

La piété, qui avoit éteint en lui la passion des vers, sut aussi modérer son penchant à la raillerie; et il n'avoit plus depuis longtemps qu'une plaisanterie agréable avec ses amis, comme lorsqu'il cria à M. de Valincour, qui entroit dans la galerie de Versailles : « Eh ! monsieur, où est le feu ? » parce que M. de Valincour, avec un air empressé, marchoit toujours à grands pas, ou plutôt couroit coniiuj un homni' qui va annoncer que le feu est quelque part.

Boileau avoit contribué à faire sentir à. mon père le danger de la raillerie, même entre amis. S'il recevoit de lui des conseils, il lui en donnoit à son tour : c'est le caractère de la véritable amitié, comme dit Cicéron : Moneriel monere propriiim est verœ amivitiœ. Dans une dispute qu'ils eurent sur quelque point de littérature, Boileau, accablé de ces railleries, lui dit d'un grand sang-froid, quand la dispute fut finie : « Avez-vous eu envie de me fâcher ? — Dieu m'en garde! répond son ami. — Eh bien , reprend Boileau, vous avez donc tort, car vous m'avez fâché. »

Dans une dispute de même nature, Boileau, pressé par de bonnes raisons, mais dites avec chaleur et raillerie, perdit patience et s'écria : « Eh bien, oui, j'ai tort; mais j'aime mieux avoir tort que d'avoir orgueilleusement raison. » Il trouvoit mon père trop enclin à la raillerie. « Dés qu'il n'est plus tragique, disoit-il, il devient satyri(|ue, et (|Uand il (|uitte sou style, il me dérobe le mien. »

Il ne pouvoit assez admirer comment son ami, que la vivacité

I. Charles Boileau, abbé de Beaulieu, qu'il ne faut pas con'ondre avijc le frère de Boileau, l'abbé Jacques Boileau.

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