‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 210 sur 249 · Poignaa était parent de Racin · texte numérisé non relu

Poignaa était parent de Racin

bien (lu'il avoit à la Ferté-Milon. Il mourut après avoir mangé ce bien, et mon père paya les frais de sa maladie et de son enterrement par reconnoissance pour le testament. Voici comme j"ai entendu raconter l'afTaire singulière qu'eut avec lui I,a Fontaine. Quelqu'un s'avise de lui demander pourquoi il souffre que M. Poignan aille chez lui tous les jours : « Eh! pourquoi, dit La Fontaine, n'j' viendroit-il pas? C'est mon meilleur ami. — Ce n'est pas, répond-on, ce que dit le public : on prétend qu'il ne va chez toi que pour madame de La Fontaine. — Le public a tort, reprend-il; mais que faut-il que je fasse à cela? » On lui fait entendre qu'il faut demander satisfaction, l'épée à la main, à celui qui nous déshonore: « Eh bien! dit La Fontaine, je la demanderai. » Il va le lendemain, à quatre heures du matin, chez M. Poignan, et le trouve au lit : « Lève-toi, lui dit-il, et sortons ensemble. » Son ami lui demande en quoi il a besoin de lui, et quelle affaire pressée l'a rendu si matineu.K : « Je t'en instruirai, répond La Fontaine, quand nous serons sortis. « Poignan se lève, s'habille, sort avec lui et le suit jusqu'aux Chartreux, en lui demandant toujours où il le mène : « Tu vas le savoir, » répondit La Fontaine, qui lui dit enfin quand ils furent derrière les Chartreux : « Mon ami, il faut nous l)attre. » Poignan, surpris, lui demande en quoi il l'a offensé, et lui représente que la' partie n'est pas égale : « Je sui.s un homme de guerre, lui dit-il, et toi, tu n'as jamais tiré l'épée. — N'importe, dit La Fontaine, le public veut que je me batte avec toi. » Poignan, après avoir résisté inutilement, tire son épée par complaisance, se rend aisément le maître de celle de La Fontaine, et lui demande de quoi il s'agit: « Le public prétend, lui dit La Fontaine, que ce n'est pas pour moi que tu viens tous les jours chez moi, mais pour ma femme. —Eh! mon ami, répond Poignan, je ne t'aurois pas soupçonné d'une pareille inquiétude, et je proteste que je ne mettrai plus les pieds chez toi. — Au contraire, reprend La Fontaine en lui serrant la main, j'ai fait ce que le public vouloit: maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les jours, sans quoi je me battrai encore avec toi. »

Lorsque madame de La Fontaine, ennuyée de vivre avec son mari, se fut retirée à Château-Thierry, Boileau et mon père dirent à La Fontaine que cette séparation ne lui faisoit pas honneur, et

rengagèrent à faire un voyage à Château-Thierry, pour s'aller réconcilier avec sa femme. 11 part dans la voiture publique, arrive chez lui et la demande. Le domestique, qui ne le connoissoit pas, répond que madame est au salut. L'.i Fontaine va ensuite chez un ami, qui lui donne à souper et à coucher, et le régale pendant deux jours. La voiture publique retourne à Paris; il s'y met, et nesongi' plus à sa femme. Quand ses amis de Paris le revoient, ils lui demandent s'il est réeuncilié avec elle : « J'ai été pour la voir, leur dit-il, mais je ne l'ai iioint trouvée; elle étoit au salut.' »

Mon père, de retour de l'année, alloit souvent se délasser de ses fatigues dans le ïibur de son cher Horace. Boileau, né sans fortune, comme il nous l'apprend dans ses vers, et comme son frère aine l'avocat le dit dans cette cpigramme sur un père qui laisse ù ses enfants

Beaucoup d'Iionnour, peu d'héritage, Dont sou lils l'avocat enrage,

Boileau, par les bienfaits du roi, ménagés avec beaucoup d'économie, étoit devenu un jioëtt! opulent. Il fit, pour environ 8,000 livres, l'acquisition d'une maison de campagne à Auteuil ; et ce lieu de retraite, dont il fut enchanté, le jeta les premières années dans la dépense. Il l'embidlit, fit son plaisir d'y rassembler quelquefois ses amis, et y tint table. On jiii,'e aisément que ce qui faisoit rechercher ses repas, c'étoit moins la chère, quoiqu'elle y

i. Cizeron-RIval, dans son curieu\ volume des Mélanges, rapporte une autre anecdote qui mérite de trouver place ici : n Racine, dit-il, s'entretenant un jour avec La Fontaine sur la puissance alisohie des rois. La Fontaine, qui aimoit l'indépcnilance et la liherté, ne pouvoit s'acconinioder de l'idée que M. liacine lui vouloit donner de cette puissance absolue et indéfinie. M. Racine s'appuvoil sur l'Écriture, qui parle du choix que le peuple juif voulut faire d'un roi en la personne de Saùl, et de l'autorité que ce roi avoit sur son peuple. « Mais, répliqua La Fontaine, si les rois sont maîtres 0 de nos biens, de nos vies et de tout, il faut ([u'ils aient droit de nous regar- « der comme des fourmis à leur égard, et je me rends si vous me faites voii « que cela soit autorisé par l'Ecriture. — Eli ! quoi, dit M. Racine, vous ne a savez donc pas ce passage de l'Éiriturc: Taiiquam fonnicwdeutnbulabitis <( coram reje vestro? « Ce passade étoit de son invention, car il n'est point dans l'Eciiture; mais il le fit pour se moquer de La Fontaine, qui le crut boDDement. » {Mélanges de Cizeron-Rival, page 111.)

fiU buiiiie, que les entretiens. Ils roulaient toujours sur des matières agréahli^s. Les conviés étoient charmés d'entendre les décisions de Boileau, qui n'étoient pas inlailliljles quand il parloit de la peinture et de la musique, quoi(|u'il prétendît s'y connoître. Il n'avoit ni pour la peinture des yeux savants, ni pour l'harmonie de la musique les mêmes oreilles que pour l'harmonie des vers; au lien qu'il avoit un jugement exquis pour juger des ouvrages d'esprit : non qu'il ne fût capaljle, comme un autre, de se tromper; mais il se trompoit moins souvent qu'un autre. Il fut parmi nous comme le créateur du bon goût; ce fut lui, avec Molière, qui fit tomber tous les bureaux du faux bel esprit. La protection de l'hôtel de Rambouillet fut inutile à l'abbé Cotin, qui ne se releva jamais du dernier coup ((ue Molière lui avoit porté.'

On n'osoit louer devant Boileau les ouvrages de Saint-Évreniont, qui alors séduisoient encore plusieurs admirateurs: de pareils ouvrages, selon lui, ne dévoient pas vivre longtemps. Il ne parloit qu'avec éloge de ceux de La Bruyère, quoiqu'il le trouvât quelquefois obscur, et disoit qu'il s'étoit épargné le plus dilîicile d'un ouvrage en s'épargnant les transitions. Il assuroit que Chapelle avoit acquis à bon marché sa réputation, et qu'excepté son l'elil Voyage, qui étoit excellent, le reste de ses ouvrages étoit médiocre.

La Pompe funùbre de Voilure, par Sarrasin, lui parois^oit le modèle d'un ingénieux badinage. 11 prétendoit que la Conspiration de Valslein, par le même auteur, étoit un pur ouvrage d'imagination ; que Sarrasin, qui n'avoit eu aucuns mémoires, n'avoit voulu qu'imiter Salluste dans son Uistoire de la conjuration de Calilina, à qui personne n'avoit moins ressemblé que Valstein, qui étoit fort honnête homme, et qui, après avoir servi fidèlement l'empereur, périt par les artifices de quelques ennemis, qui firent croire à l'empereur, dont ils gouvernoient l'esprit, que \alstein avoit voulu se faire roi de Bohême : ce qu'on n'a jamais pu prouver.

Boileau ne faisoit nul cas des Césars de Julien, non qu'il ne trouvât de l'esprit dans cette satire, mais il n'y trouvoit point de plaisanterie, et la fine iilaisanterie étoit, selon lui, l'Ame de ces

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