Eslher, acte Ili, se. i
454 iMÉMOIRES SUR LA VIE
Un'avoit plus d'autre plaisir que celui de mener une vie retirée dans son ménage, et de s'y dissiper avec ses enfants.
Enfin, un matin, étant à travailler dans son cabinet, il se sentit accablé d'un grand mal de tête; et, voyant qu'il feroit mieux de se coucher que de continuer à lire, il descendit dans sa chambre. J'y étois, et je me souviens qu'il nous dit, pour ne nous point effrayer : « Mes enfants, je crois que j'ai un peu de fièvre; mais ce n'estrien,je vais pour quelque temps me mettre au lit.ell s'y mit, et n'en sortit plus : sa maladie fut longue. On n'ensoupronna pas d'abord la cause, quoiqu'il se plaignit toujours d'une douleur au côté droit, et qu'il eût souvent dans sa chambre les médecins de la cour, qui le venoient voir par amitié. 11 fut honoré aussi des visites de plusieurs grands seigneurs, qui l'assuroient que le roi leur demandoit souvent de ses nouvelles. Ils ne disoient rien que de vrai. Louis XIV eut même la bonté de lui faire connoître l'intérêt qu'il prenoit à sa santé; et je ne fais ici que copier M. Perrault dans ses Hommes illuslres : « Sa Majesté envoya très-souvent savoir de ses nouvelles pendant sa maladie, et témoigna du déplaisir de sa mort, qui fut regrettée de toute la cour et de toute la ville. »
Ses douleurs commençant à devenir très aiguës, il les reçut de la main de Dieu avec autant de douceur que de soumission ; et l'on ne doit point croire ce que le père Mceron a copié d'après M. de Valincour, et ce que je contredis, parce que je m'en suis exactement informé. ' Il n'est point vrai qu'il ait jamais demandé s'il n'étoit pas permis de faire cesser sa maladie et sa vie par quelques remèdes.- J'ai toujours trouvé dans M. de Valincour un ami fort vif pour moi, et je lui ai eu dans ma jeunesse plusieurs obligations. Ha des droits sur mon cœur; mais la vérité en a davantage, et je suis obligé, en pareille occasion, de dire qu'il s'est trompé. Tous ceux qui venoient consoler le malade étoient d'autant plus édifiés de sa patience, qu'ils connoissoient la vivacité de son caractère. Tourmenté pendant trois semaines d'une
i. Voyez ci-devant page 289 la lettre (in J.-B. Racine, du 0 uov. I74t!.
2. Un malade plein de religion, et aussi éclairé, ue demande point .si la chose est permise; il peut dire seulement que si elle était permise, la douleur l'y forcerait : c'est peut-être ce que M. de Valincour a voulu dire. (L. R.)
cruelle sécheresse de langue et de gosier, il se contentoit de dire : « J'offre ;\ Dieu cette peine : puisse-t-elle expier le plaisir que j'ai trouvé souvent aux tables des grands! » Un prêtre d(! Saint-André-des-Arcs, son confesseur depuis longtemps, le soutenoit par ses exhortations; et M. l'abbé Boilrau, chanoine de Saint-Honoré, y vcnoit joindre les siennes. '
J'étois souvent dans la chambre d'un malade si cher; et ma mémoire me rappelle les fréquentes lectures de piété qu'il me faisoit faire auprès de son lit, dans les livres à ma portée. 11 pria M. noUin de veiller sur mon éducation quand je serois en âge de profiter de ses leçons; et M. Rollin a eu dans la suite cette bonté.
Lors(|u'il fut persuadé que sa maladie finiroit par la mort, il chargea mon frère d'écrire une lettre à M. de Cavoie pour le prier de solliciter le paiement de ce qui lui étoit dû de sa pension, afin de laisser quelque argent conqitant à sa famille. Mon frère fit la lettre, et vint la lui lire : « Pourquoi, lui dit-il, ne demandez-vous pas aussi le paiement de la pension de Boileau ? Il ne faut point nous séparer. Recommencez votre lettre; et faites counoitre à lîoileau que j'ai été son atnijus(|u'à la mort. " Lorsqu'il lui fit son dernier adieu, il s? leva sur son lit, autant que pouvoit lui permettre le peu de forces qu'il avoit, et lui dit, eu l'embrassant : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. »
On s'étoit enfin aperçu que cette maladie étoit causée par un abcès au foie ; et quoiqu'il ne fût plus temps d'y apporter remède, on résolut de lui faire l'opération. Il s'y prépara avec une grande fermeté, et en même temps il se prépara à la mort. Mon frère s'étant approclu'; pour lui dire (|u'il espéroit que l'opération lui rendroit la vie : « Et vous aussi, mon fils, lui répondit-il, voulez-vous faire comme les médecins, et m'amuser? Dieu
1. Jean-Jacques Boileau, chanoine de la collégiale de Saint-Honoré, ne doit Être confondu ni avec l'abbé Charles Boileau, prédicateur de Louis XIV, ni avec Jacques Boileau, frère de Boileau-Dospréaux, Jean-Jacques Boileau était un ami de Port-ltoyal, directeur de Uuguct, conseil du cardinal de Koailles. Lisez, pour la distinction àfaire de ces trois abbés Boileau, la note de Sainte-Beuve, au livre VI de l'orl-Hoijal, tome VI, p. o9.
est le maître de me iviidre la vie ; mais les frais de la mort sont faits.'»
Il en avoit eu toute sa vie d'extrêmes frayeurs, que la religion dissipa entièrement dans sa dernière maladie : il s'occupa toujours de son dernier moment, qu'il vit arriver avec une tranquillité qui surprit et édifia tous ceux qui savoient combien il l'avoit appréhendé.
L'opération fut faite trop tard; et, trois jours après, il mourut, le 21 avril 1699, âgé de cinquante-neuf ans et quatre mois, après avoir reçu ses sacrements avec de grands sentiments de piété, et avoir recommandé à ses enfants beaucoup d'union entre eux, et de respect pour leur mère.
Il avoit depuis longtemps écrit ses dernières dispositions dans cette lettre, datée du 28 octobre 1685.
<( Comme je suis incertain de l'heure à laquelle il plaira ù Dieu de m'appeler, et que je puis mourir sans avoir le temps de déclarer mes dernières intentions, j'ai cru que je ferois bien de prier ici ma femme de plusieurs petites choses, auxquelles j'espère qu'elle ne voudra pas manquer, etc.- »
1. Voyez ci-devant, page '280, les paroles do Jean Racine telles que J.-B. les rapporte. Louis Racine a le ton de ne pas les reproduire eractement.
2. Voici la suite de cette note testamentaire. Le manuscrit original est à la Bibliothèque nationale :
» Premièrement, de continuer à une bonne vieille nourrice que j'ai à la Ferté-Milon, jusqu'à sa mort, quatre francs ou cent sous par mois, que je lui donne depuis quelque temps pour lui aidera vivre;
Il 2. De donner une somme de 500 francs aux pauvres de la paroisse do Saint-Sulpice; "
« 3. Pareille somme à ma sœur Rivière, pour distribuer à de pauvres parents que j'ai à la Ferté-Milon;
ic 4. De donner 300 francs aux pauvres de la paroisse de Grivillor.
« Ces sommes prises sur ce que je pourrai laisser de bien.
11 Je la prie de remettre entre les mains de M. Desprcaux tout ce qu'elle me trouvera de papiers concernant l'Histoire du roi.
II Fait dans mon cabinet, ce 29 octobre 16S5.
<l RVCINE. l>
• Le mot Saint-Aiiiré est efTacé. Racine a rais en renvoi : Saint-Screrin, ce i2 novembre 168G. Depuis, il a effacé Sainl-Sêcerin, et mis au-dessus Suint-Siilf}ice. Ce sont les trois paroisses dans rarroniissement desquelles il a successivement demeuré. (G.)
DI' JKAN RACINE. 427
Le reste de la lettre contient plusieurs legs pieux et l'ordre de remettre à Boileau tous les papiers concernant l'histoire du Roi.
Avec cette lettre, on trouva un testament, ([ue je rapporte, quoicpie déjà inséré dans son éloge pur .M. Perrault :
.\U NOM I)U l'KltK, DU KILS, ET 1)1' SAINT-ESPRIT.
« Je désire qu'après ma mort mon corps soit porté à Port- Royal-des-Champs, et qu'il y soit inhumé dans le cimetière, au pied de la fosse de M. Hamon. Je supplie très-humblement la mère abbesse et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique jem'en reconnoisse très-indigne, et par les scandales de ma vie passée, et par le peu d'usage que j'ai fait de l'excellente éducation que j'ai reçue autrefois dans cette maison, et des grands exemples de piété et de pénitence que j'y ai vus, et dont je n'ai été qu'un stérile admii'ateur. Mais plus j'ai offensé Dieu, plus j'ai besoin des prières d'une si sainte communauté pour attirer sa miséricorde siu' moi. Je prie aussi la mère abbesse et les religieuses de vouloir accepter une somme de huit cents livres [que j'ai ordonné (|u'on leur donne après ma mort.']
Fait à Paris, dans mon caliinet, le 10 octol)re 1698.
Il Signé : Racine. » -
Comme M. Ilainon avoit pris soin de ses études après la mort de M. Le Maître, ' et avoit été comme son précepteur, il avoit conservé un grand respect pour sa mémoire. Ce fut par cette raison, et parce que d'ailleurs il vouloitètre dans le cimetière du dehors, qu'il demanda d'être enterré ;'i ses pieds.
En exécution de ce testament, son corps, qui fut d'abord porté à Saint-Sulpice, sa paroisse, et mis en dépôt pendant la nuit dans le chœur de cette église, fut transporté le jour suivant à Port-Royal, où les deux prêtres de Saiut-Sulpice <(ui l'accompa-