‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 218 sur 249 · Le 19 mai · texte numérisé non relu

Le 19 mai

UK JEAN RACINE. 429

« Je le sais, répondit le roi, et j'en ai été étonné; il la craignoit beaucoup, et je me souviens qu'au siège de Gand, vous étiez le plus brave des deux. » I-ui ayant fait ensuite regarder sa montre, (|u'il tenoit par hasard : « Souvenez-vous, ajouta-t-il, que j'ai toujours une heure par semaine i vous donner, quand vous voudrez venir. » Ce fut pourtant la dernière fois que lîoileau parut devant un prince qui recevoit si favorablement les grands poètes. 11 ne retourna jamais à la cour; et lorsque ses amis l'exhortoient à s'y montrer du moins de temps en temps : « Qu'irai-je y faire? leur disoit-il, je ne sais plus Vouer. »

J'ai parlé jusqu'à i>résent de tous les ouvrages de mon père, excepté de celui que lîoileau, suivant le Supplément de Moréri, regardoit comme le plus parfait morceau d'histoire que nous eussions dans notre langue, et que M. fabbé d'Olivet, dans VHistoire de l'Académie française, juge lui devoir donner, parmi ceux de nos auteurs (|ui ont le mieux écrit en prose, le même rang qu'il tient parmi nos poêles. J'espère qu'il auroit ce rang si les grands morceaux qu'il avoitcomposés surl'histoire du roi subsistoient encore; mais pour revenir à cette histoire particulière, dont il n'a jamais parlé dans sa famille, voici ce que nous en avons appris par Boileau.

Les religieuses de Port-Royal ayant été obligées de présenter un Mémoire à M. rarchevéque de Paris, au sujet du partage de h'urs biens avec la maison de Port-Royal de Paris, mon père, toujours disposé à leur rendre service dans leurs affaires temporelles (comme je l'ai dit), fit pour elles ce Mémoire; et quoiqu'il ne contint qu'une explication en peu de mots de leur recette et de leur dépense, les premières copies de ce Mémoire, écrites de sa main, m'ont fait juger, par les ratures dont elles sont remplies, que ces sortes d'écrits, où il faut éviter tout ornement d'esprit, en se bornant à un style précis et pur, lui coùtoient plus de peine que d'autres. C'est dans ce même style qu'il a composé en prose l'épitaphe de M"' de Vertus, dont la longue pénitence l'avoit pénétré d'admiration. M. l'archevêque de Paris ayant apparemment goûté le style de ce Mémoire, et voyant quelquefois mon père à la cour, lui dit que, puisqu'il avoit été élevé à Port-Royal, personne ne pouvoit mieux que lui le mettre au fait d'une maison dont il entendoit parler de plusieurs ma-

nières très-différentes, et qu"il lui deniaudoit un Mémoire historique qui l'instruisit de ce qui s'y étoit passé.

Tous ceux qui ont eu quelque liaison avec mou père ont toujours reconnu la même simplicité dans ses mœurs que dans sa foi, et ont en même temps admiré le zèle avec lequel il se portoit il servir ses amis. Lorsque AI. de Cavoie, tombé dans une espèce de disgrâce, vint lui confier ce qui avoit indisposé contre lui Sa Majesté, il lui conseilla de se justifier par une lettre qu'il offrit de' faire lui-même; et nous fûmes témoins de l'agitation dans laquelle il passa les deux jours qu'il employa à composer cette lettre, dans laquelle il mit tout l'art que son esprit put lui fournir pour faire paroître innocent un seigneur malheureux. Avec ce même zèle, il écrivit l'Histoire de Porl-Royal, dans l'espérance de rendre favorables à ces religieuses les sentiments de leur archevêque, et sans intention, selon les apparences, de la rendre publique. Il remit cette histoire la veille de sa mort à un ami. J'ai eu plus d'une fois la curiosité d'en demander des nouvelles aux personnes capables de m'en donner : leurs réponses m'avoient fait croire qu'elle ne subsistoit plus, et je croyois l'ouvrage anéanti, lorsquej'appris, en 17Z|2, qu'on en avoit imprimé la première partie. J'ai cherché inutilement de quelles ténèbres sortait cette première .partie, et par quelles mains elle en avoit été tirée quarante ans après la mort de l'auteur. Les personnes curieuses de .savoir s'il a achevé cette histoire, c'est-à-dire s'il l'a conduite, comme on le prétend, jusqu'à la paix de Clément I\, n'en trouveront aucun éclaircissement dans la famille.

Pour finir ces Mémoires, communs à deux hommes étroitement unis dejjuis l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, il me reste à écrire quelques particularités de la vie de Roileau. Les onze années qu'il survécut furentonzeannéesd'infirmitésetde retraite. Il les passa tantôt à Paris, tantôt à Auteuil, où il ne recevoit plus les visites que d'un très petit nombred'amis. 11 vouloit bien y recevoir quelquefois la mienne, et s'amusoit même à jouer avec moi aux quilles : il excelloit à ce jeu, et je l'ai vu souvent abattre toutes les neuf d'un seul coup de boule : « Il faut avouer, disoit-il à ce sujet, que j'ai deux grands talents, aussi utiles l'un que l'autre à la société et à un État : l'un de bien jouer aux quilles, l'autre de bien faire des vers. » La bonté qu'il avoit de se prêter à ma con-

versatioii flattnit inliiiiinriit mon amour-propre, qui fut cependant fort liumilii!; dans une de ces visites que je lui rendis malgré moi.

J'étois en philosophie, au collège de Beauvais, et j'avois fait une pièce de douze vers fi-anrois, pour déplorer la destinée d'un chien qui avoit servi de victime aux leçons d'anatomie qu'on nous donnoit. Ma mère, qui avoit souvent entendu parler du danger de la passion des vei's, et qui la craignoit pour moi, après avoir porté cette pièce à Boileau, et lui avoir représenté ce qu'il devoit à la mémoire de son ann', m'ordonna de l'aller voir. J'obéis; j'allai chez lui en tremblant, et j'entrai comme un criminel. Il prit un air sévère; et api'ès m'avoir dit que la pièce qu'on lui avoit montrée étoit trop peu de chose pour lui faire connoître si j'avois quelque génie : « Il faut, ajouta-t-il, que vous soyez bien hardi pour oser faire des vers avec le nom que vous portez. Ce n'est pas que je regarde comme impossible que vous deveniez un jour capable d'en faire de bons; mais je me méfie de tout ce qui est sans exemple ; et depuis que le monde est monde, on n'a point vu de grand poète (ils d'un grand poète. Le cadet de Corneille n'étoit point tout à fait sans génie : il ne sera jamais cependant que le très-petit Corneille. Prenez bien garde qu'il ne vous en arrive autant. Pourrez-vous d'ailleurs vous dispenser de vous attacher à quelque occupation lucrative, et croyez-vous que celle des lettres en soit une ? Vous êtes le fîls d'un homme qui a été le plus grand poète de son siècle et d'un siècle où le prince et les ministnis ulloient au-devant du mérite pour le récompenser : vous devez savoir mieux qu'un autre à quelle fortune conduisent l(>s vers. >> T,a sincérité qui a régné dans cet ouvrage m'a fait rajiporter ce sermon, dont j'ai fort mal profité.

L'auteur du Bo/fPf/Ha n'étoit pas lié assez particulièrement avec lui pour bien faire le recueil qu'il a voulu faire. Il avoit donné au public quelques satires dont lîoileau n'avoit pas parlé avec admiration, ce qui avoit jeté beaucoup de froideur entre eux deux. « Il me vient voir rarement, disoit Boileau, parce que quand il est avec moi, il est toujours embarrassé de son mérite et du mien. »

Le P. Malebranche s'entretenoit avec lui de sa dispute avec M. Arnauld sur h^s idées, et prétendoit qne M. Arnauld ne l'avoit jamais entendu : « Eh '. qui donc, mon père, reprit Boileau, voulez-vous qui vous entende? »

Lorsqu'il avoit donné au puldic un nouvel ouvrage, et qu'on venoit lui dire que les critiques eu parloient fort mal : « Tant mieux, répondoit-il, les mauvais ouvrages sont ceux dont on ne parle pas. » La manière dont on critique encore aujourd'hui les siens fait assez voir qu'on en parle toujours.

Ce grand poëte, qui, de son vivant, triompha de Tenvie sur un amas prodigieux d'éditions qui se renouveloient tous les ans, certain du contentement du public, s'est presque vu dans sa postérité. 11 est pourtant le seul de nos poètes qui par sa mort n'ait pas faire taire l'envie, dont il triomphe encore par les éditions de ses ouvrages, qui se renouvellent sans cesse parmi nous ou dans les pays étrangers. Jamais poëte n'a été plus imprimé, traduit, commenté et critiqué; et il j' a apparence qu'il vivra toujours, parce que comme il réunit le vrai de la pensée à la justesse de l'expression, ses vers restent aisément dans la mémoire; en sorte que ceux mêmes qui ne l'admirent pas le savent par cœur.

L'écrivain qui a fait de lui l'éloge qui se trouve dans le Supplémenl au Xécrologe de Port-Royal, le loue « d'avoir asservi aux lois de la pudeur la plus scrupuleuse un genre de poésie qui jusques à lui n'avoit emprunté presque tous ses agréments que des charmes dangereux que la licence et le libertinage offrent aux cœurs corrompus ». II est dit encore dans cet éloge que Il l'équité, la droiture et la bonne foi présidèrent à toutes ses actions », et on en donne pour exemple la restitution des revenus du bénéfice dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires : restitution qu'il fit sans consulter personne. « Ne prenant avis que de la crainte de Dieu, qui fut toujours présente à son cœur, il se démit du bénéfice entre les mains de M. de Buzanval, qui en étoit le collateur, ne voulant pas même charger sa conscience du choix de son successeur. »

Boursault, dans ses lettres, rapporte sa conversai ion sur les bénéfices avec un abbé qui en avoit plusieurs, et qui lui disoit ; " Cela est bien bon pour vivre. — Je n'eu doute point, lui répondit Boileau; mais pour mourir, monsieur l'abbé, pour mourir! »

Interrogé dans sa vieillesse s'il n'avoit point changé d'avis sur le Tasse, il assura que, loin de se repentir de ce qu'il en avoit dit, il n'en avoit point assez dit, et en donna les raisons

i>i- ji:an KAciNi:. 4:13

i|m! rappoi'tt' M. l'abbé d'Olivi't dans ['Histoire île VAcuilémte franroise.

La réponse d'Antiiino, son jarilinifr d'Auteuil, an P. Bonliours, l'ut telle iiue Brossette la rapporte dans son Commentaire. Antoine eoiidamnoit le second mot de TÉpitre qui lui étoit adressée, préiriidaMt (lu'nn jardinier u'étoit pas un valet. C'étoit le seul mut i|u"il trouvoità critiiiner dans les ouvrages de son niaitre.

Quoique Hoileau aimât toujours sa maison d'Auteuil, et n'tnit aucun besoin d'arirent, M. Le Verrier lui persuada ûc. lalui vendre, eu l'assurant qu'il y si'roit toujours également le niaitre, et lui taisant pronii'ttn.' qu'il s'y conserveroit um- clKimliri' qu'il vicndroit souvent occuper. Quinze jours après la vente, il y retourne, l'iitrc dans le jardin, et, n'y trouvant plus un berceau sous lequel il avoit coutume d'allrr rêver, appelle Antoine et lui demande ce cpi'est devenu son bei-coau. Ant(n'ne lui i-épond qu'il a été détruit par ordre de M. Le Verrier, lioileau, après avoir rêvé un moment, remonte dans son carro.ssp, en disant : « l'ui.sque je ne suis plus le maître ici, qu'est-ce que j'y viens faire? » 11 n'y revint plus.

On sait que, dans ses dernières années, il s'occupa de sa satire sur l'Équivoque, pour laquelle il eut cette tendresse que les auteurs ont ordinairement pour les productions de leur vieillesse Il lalisoit àsesamis, mais il ne vouloit i)lus que leurs applaudissements : ce n'étoit plus ce poëterpii autrel'ois demandoit des criti(pies, et qui disoit an\ antres :

f.eimta tout li' ninndi', .vsidii consultant. '

Il redevint même amoureux di- plusieurs vers qu'il avoit retranchés de ses ouvrafres par U'. conseil de mon père : il les y fit rentrer lorstju'il donna sa dernière édition. -

11 la revit avec soin, et dit à ini ami (|ui le trouva attaché à ce travail : « H est bien honteux de m'occuper encore de rimes et (le toutes ces niaiseries dn Parnasse, cpiaiid ji; ne devrois songer

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