RÉVEILLER LA DOILELR DES MORTS
..... As-tu pensé
.... Que de tant de morts réveillant la douleur. Andr., act. IV, se. i.
Quelle iniagp ! pour dire : faisant une chose que les morts ilesnpprouveraienl .
Réveiller les misères pour renouveler, etc.
De Troie, en ce pays, réveillons les misères.
Aildr., act. IV, se. lu.
Suivant la remarque de La Harpe, on dit bien réveiller la douleur, parce que la douleur peut s'assoupir, mais on ne dit pas réveiller les misères pour renouveler les misères.
Rime.
Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers.
Millir., act. IV, se. vil.
Corneille, Racine et Boileau étaient très-scrupuleux sur la rime, d'oii il faut conclure, lorsque leurs vers se terminent par des mots qui aujourd'hui ne riment pas, que l'un des deux mots a changé de prononciation. Ces \ers de Mithridate, par exemple, sont parfaitement justifiés par la grammaire d'Antoine Oudin (publiée en 16/iô). Voici ce que dit ce grammairien : « £ se prononce ouvert à la fin de ces mots : amer, cher, enfer, fermer, entier, allier (page Zi) ; » ces deux derniers mots se prononçaient donc : entière, altière. Continuons de citer Oudin. « fl doibt être prononcée ordinairement partout... il faut excepter les verbes en (■'• et en ir, et aussi les dictions premier, dernier, et les noms de dignités et mestiers en er, conseiller, financier, barbier, etc. (page 27). » D'où il résulte que Vr se prononçait dans foijer comme dans allier, et que la rime était excellente du temps de Racine. Citons un autre exemple :
Mais dans mon désespoir je cherche à les accroîtra. Madame, par pitié, faites-le moi connoître.
MUhr., act, II, se. vi.
Pour faire rimer ces deux vers à l'oreille, comme ils riment aux yeux, prononçait-on connoitre comme accroître, ou accraitrn comme connai Ire? La solution de cette question n'est pas facile. Peut-être les deux prononciations ont-elles été en usage à différentes époques. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun son n'a été plus difficile à fixer que celui de la diphthongue oi. Consultons encore Oudin, p. /|2 : (. Premièrement, dit-il, oi se prononce ce
niCTIONNAIlil' CIUTIOUE. 801
aux infinitifs terminés en oir : concevoir, concevoer; apercevoir, apercevoer. De même au milieu et i la fin de la plupart des dictions, et princijialement des monosyllabes, comme trois, iroe, noix, noc, moy, »ioe, loy, loe, etc. Autrement il se prononce ai ou comme l'e fort ouvert, aux iinparlaits des verbes: j'aimais, je ferais, j'aimais, je ferais, et en ces deux : soit et croit. » Ainsi du temps de Oudin et de Racine on disait : elle ne craint pas qu'il SAIT malheureux.
« Davantage, continue toujours Oudin, en ces mots fO(/;io(s(;'e, paroislre, atlroil, droit, froid, rslroil, François, courtois, courtoisie. Car il est plus doux et plus mignard de les prononcer : Connaistre, paraislrc, adrait, drail, frait, eslraitj Français, couri.ais, courtaisie. Oi devant <?« se prononce comme o simple. Soigneux, sotjncux, soigner, sogncr. .Xettoyer se prononce vulgairement neltui/er{pa.ge li'6]. » (C'est ainsi que l'on écrit encore oignon, et qu'on prononce ognon.,
Ainsi c'est i une affectation de mignardise qu'est dil le changement de oi en ai. Plusieurs mots, il est vrai, ont résisté à l'innovation. D'autres ont cédé d'abord, puis sont revenus ii l'ancien usage, ainsi que le prouvent plusieurs de ceux (|ue cite Oudin. Il parait que le son ai n'était qu'une tolérance dans le langage familier, et que les poètes avaient toujours le droit de rétablir l'ancienne prononciation, qui était plus régulière et plus noble. Aussi Boileau, malgré la mignardise de Oudin, fait-il rimer François avec loix. Nous disons encore roidc et roidir dans le style soutenu, tandis que r«iV/(> ctraide appartiennent à la conversation. Harnais se dit au propre, harnois au figuré. 11 reste encore dans notre langue d'autres traces de cette lutte et de cette singulière indécision, qui sans doute a empêché longtemps d'établir l'orthographe des précieuses, connue aujourd'hui sous le nom d'orthographe de Voltaire. Ainsi à côté des mots .Ingtais. Français , nous avons Bavarois, Suédois; telle province s'appelle VOrléanais, telle autre le Vendùmois on l'Artois; de là l'anomalie de cette famill(! de mots : e/froi, effroyable, effrayant, effrayer.
Nous n'osons donc décider si Hacino a voulu faire rimer accraitre avec connaître, ou connoitre avec accroître ; mais nous penchons vers cette dernière opinion, d'abord parce que Boileau n'a jamais fait rimer oi qu'avec des mots qui ont la prononciation diphthongue, ensuite parce que si Racine a fait rimer co7inaitre avec fenêtre et avec maître, ce n'a été que dans sa comédie des l'iaideurs, où il pouvait se permettre le langage
familier. Là spulemeiit il changea son orthograplifi en 1687. Mais dans ses tragédies on ne trouve point de telles rimes, ce qui prouve ce que nous avons avancé, que le son oe était regardé comme le plus noble et le plus soutenu.
Rompre le sommeil.
Romps ce fatal sommeil
Meferedi, à mutines.
Cette expression en rappelle une qui est fort usitée : Rompre te silence. Dans le Mardi, à Laudes, il y a romps l'assoupissemcnl, ce qui est moins heureux.
Rompre un pacte.
Rompez, rompez tout pacte avec rimpiété.
Atti., act- I. se. H
Expression empruntée à l'Ecriture : Dissolve colligaliones impielalis.
Rudesse des forêts.
Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.
Phidr.. act. HT, se. i.
Ce mot est ici très-bien placé quoiqu'on ne dise pas communément la rudesse des forêts.
S'acheminer.
Vers sa chute à grands pas chaque jour s'achemine.
Brit., act. I, se. 1.
Cheminer, employé au figuré, était nouveau au temps de Racine. C'est au moins ce que remarque le P. Bouhours. Quoi qu'il en soit, le vieux mot s'acheminer est ici employé de la manière la plus heureuse : on dirait qu'il ouvre l'espace et qu'il l'agrandit.
Saint pour auguste, vénérable.
Votre nom est dans Rome aussi suint que le sien.
lîrit., act. I, se. i.
Ce mot vient de sancio. Il est pris dans les mœurs de l'é poque et il exprime surtout ici la sanction de la loi. C'est le sacro sanctus des Romains. Albin fait entendre à Agrippine qu'elle doit ce beau titre à Néron.
Sainte horreur, qui rassure.
Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous Jetle une sainte horreur qui nous rassure tous.
Ipli., act, V, se.
Celte sainte horreur qui rassure est l'expression singulièrement liinu'i'usi' d'un seniimont religieux. On sent que le poëte est nourri de la lecture de la Riljle et des Pères de l'Égli-se.
SaIME.MEM liOMieiDES.
De leurs plus chers parents saintement homicides, Consacreront leurs mains dans le sang des perlides.
Alli., act. IV, se. iM.
Rapprochements inattendus de mots, véritable caractère du style de Racine : Consacrer dans le sang! Saintement homicide I
Sang qui s'ébranle pour : qui s'émeut.
Le sang à ces ohjets facile d s'ébranler.
Ipli., act. IV, se. 1.
Terme impropre. l':branler n'est pas ici le sj-nonyrae d'émouvoir, qui était le mot propre.
Secret qui éclate.
Entin rheure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue.
Mitlir., act. V, se. i.
Ce secret éclate parce qu'il a été longtemps comprimé dans son sein : on ne pouvait exiirimer plus heureusement cette idée.
Séduire.
Ses yeux ne l'ont-ils point séduite?
Baj., act. V, se. xi.
Pour ses yeux ne l'ont-ils pas <row/)ee. Le terme est impropre; il y a une trop grande différence de l'erreur à la séduction pour que ces deux mots puissent jamais être employés indifféremment l'un pour l'autre.
Sein vertueux.
Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance ?
Exili., aci. m, se, IV.
On avait dit un chaste sein. On n'avait pas encore di tm sein vertueux. L'expression est noble et hardie.
Semer la plainte.
Tandis qu'on vous verra, d'une voix suppliante, Semer ici la plainte et non pas l'épouvante.
Ilfit., act. I, se. V.
On ne dirait pas bien semer la plainte ; mais comme l'on dit semer l'épouvante, un régime entraine l'autre, au moyen de l'analogie.
oOV DICTIONNAIRE CRITIQUE.
SÉPARK d'CN lieu.
Dans un lieu séparé de profanes témoins.
Lflli., act. I, se. I.
Séparé de ne se dit ordinairement que des personnes. L'n lieu séparé est une élégance poétique, et non une incorrection.
Serments jurés.
En ses serments jurés au plus saint de nos rois.
MU., art., III, se. VII.
Hellénisme hardi. On ne dirait pas en prose jurer un serment. Les Grecs disaient : marcher une marche, vivre une vie, mourir une mort. Les Latins empruntèrent quelquefois cette forme; Racine essaya de faire pour sa langue ce que les Romains avaient tenté de faire pour la leur.
Servitude qui fatigue celui qui l'impose.
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
lîrit., act. IV, se. iv.
0 homines ad serviiulem paralos! 0 hommes faits pour la servitude I disait Tiljère en sortant du sénat. Ce mot révèle à la fois dans Tibère le dégoût et la fatigue de la servitude qu'il imposait. Et c'est ce sentiment que Racine a compris et exprimé.
Signer pour indiquer, signaler.
C'est elle (la nature) qui sur ces vallons, Ces bois, ces prés et ces sillons, Signe sa puissance.
Le Paysage de P. -H., ode I.
Le mot sigtier, pri.s dans cette acception, n'a pas fait fortune. Sincérité.
Qu'au travers des flatteurs voire sincérité Fit toujours jusqu'à moi passer la vérité.
livr., act. II, se. II.
Quelle belle image! dit Louis Racine; pour faire passer la vérité jusqu'aux rois, il faut lui faire traverser la foule des flatteurs.
Société.
Et .'.urtout défendit à leur postérité.
Avec tout autre Dieu, toute société.
Atli., act. Il, se. IV.
Société avec Dieu. Voilà de ces mots qui peignent toute une religion.
Soins pour recherclies.
Dérobe ce captif aux ifoins de vos soldais.
Alex., act. 111, se. vu.
L'emploi de ce mot eu ce sens n'a pas été consacré par l'usage.
Soins pour soucis.
Bt DOS cœurs se formant millo soin^ superflus.
Aîex., act. 11, se. i.
Soins est ici dans le sens poétique de citrœ, si souvent employé par Virgile. L'exemple de Racine n'a pu le faire adopter.
Son lit m'était soi mis.
Ses gardes, son palais, son lit, m'étoieDt soumis.
Biil., act. IV, se. II.
Que d'idées qu'on ne peut dire et que ce vers cependant dit si bien! C'est là, dit La Harpe, un e.\eraple de ces expressions trouvées qui étonnent par leur force et leur précision.
SOOPIRER DE RAGE.
Soupirer à ses pieds moias d'amour que de rage .
Andr., act. I, se. i.
Soupirer de rage, pris isolément, ne serait pas une expression heureuse; mais on dit bien soupirer d'amour, et un régime entraîne l'autre et le justifie, i)arce qu'il y a analogie suffisante.
SODRIRE.
Sans que père ui mère uieut daigoé me sourire.
Jplt., aet. Il, se. I.
Expression imitée de Virgile : Cui non risere parentes.
SODS SON APPUI.
Ah! je le prends déjà, seigoeur, sous mon appui.
Ath., act. V, se. II.
Appui signifie à peu près protection, et cependant l'Académie condamne cette phrase. Pourquoi? elle ne le dit pas, mais le voici : il me semble qu'on doit dire prendre sons sa proleclion (de protégera, couvrir\ comme on dirait prendre sous son bou • vlier. ÎWais on ne peut pas dire prendre suas son appui, car on s'appuie sur et non sous une chose. L'analogie n'est pas suffisante.
Subitement pour sur-le-champ.
Allons subitement Lui demander raison de cet enlèvement.
llrit., aet. se. i.
Sur-le-champ exprime une action rapide, subitement exprime une idée de plus, c'est-à-dire l'inopiné, l'imprévu. Ces deux expressions ne peuvent donc se suppléer l'une l'autre.
oOS-N, niCTIONNAlRE CRITIQUE.
Sdffit podr sk condl'ire.
Mais, madame, Néron suffît pour se conduire.
Bht.^ act. I, se. n.
Expression élégante, parce qu'elle n'appartient qu'à la poésie. En prose ou dirait : Néron en sait assez pour se coiiduire. En prose le mot suffil ne s'emploie guère dans un sens réfléchi lorsqu'il s'agit des personnes. Ce sont ces nuances qui font le style poétique.
Sdivi d'un nom. Un nom pour toit bien.
Conservant pour tout bien le nom de Mithridate, Apprenez que, suivi d'un nom si glorieux, rartout de l'univers j'attacherai les yeux.
Mithr., act. II, se. iv.
Suivi d'un nom, métaphore d'autant plus heureuse dans sa hardiesse, qu'on la remarque à peine, et que dans son audace elle paraît simple et naturelle. Conserver pour tout bien un nom. Allacher les yeux de l'univers. C'est là de la vraie grandeur, c'est là de la poésie, et tout le rùle de Mithridate est écrit de ce style! Il faut étudier Racine comme on étudie les anciens.
Sur le point qde.
Il est donc Juif! O ciel, sur le point que la vie, Par mes propres sujets, m'alloit être ravie.
Estli., act. II, se. IV.
Sur le point que se disait encore du temps de Racine. Aujourd'hui on ne dit plus que sur le point de.
Syllepse.
Amant avec transport, mais jaloux sans retour. Sa haine va toujours plus loin que son amour.
.Miihr.^ act. I, se. v.
Presque tous les grammairiens ont condamné cette forme de phrase qui est pourtant acquise à la langue, surtout en poésie. Ils prétendent que amant et jaloux ne se rapportent à rien. Il n'est donc pas inutile d'avertir ceux qui se laissent trop guider par les grammaires, que cette syllepse est très-usitée dans Corneille, dans Racine et dans tous nos bons auteurs. Jaloux, amanl, se rapportent au pronom lui contenu par syllepse dans l'adjectif sa. Sa haine signifie la haine de lui : l'analyse grammaticale est donc : La haine de lui amant, de lui jaloux, etc.
DICTIONNAIRI- CRITIQUK. SOT
Tantôt pour bieiUùl.
Me voici donc taiitùt, au combla do mes vœux.
Frères fîiH., act. IV, se. m.
Quoi ! ne m'avez-vous pas
Vous-raôme, ici, taiittil, ordonné son trépas'?
Andr.j act. V, se. m.
La Harpe a remarqué que du tenip.s de Racine tantôt se disait pour bientôt. Alors ce mot pouvait entrer dans le style noble. Aujourd'hui, quoi qu'en dise r.Vcadémie, il ne s'emploie plus guère que pour désigner la seconde partie du jour, et il est familier.
Tendresse cachée.
£t j'ai vu sa valeur à me plaire attachée. Justifier pour lui ma tendresse cavlièe,
Mithr., act. II, se. m.
C'est là, dit La Harpe, un mot bien remarquable. 11 n'y a que Mithridate qui soit assez profondément dissimulé pour cacher à ses enfants même la tendresse (|u'il a pour eux.
Tenir les portes.
Songez-vous que je tiens les portes du palais?
liaj., act. n, se. i.
Expression très-poétique donnée par les mœurs orientales : Tenir les parles c'est être maître de la liberté de Bajazet.
Terre qli se t.ut.
Et la terre en tremblant se taire devant vous.
.l/fj',, act. III, se. VI.
Et slluit terra in consjicctu ejiis. C'est l'expression de l'Écriture sur Alexandre. Ce vers, dit Louis Racine, est au nombre des plus beaux que l'auteur ait faits.
Terue oli boit le sang.
Et la terre humectée
But à regret le sang des neveux d'Érechthée.
Phidr., act. \l, se i.
Cette expression est empruntée à Eschyle. La terre est personnifiée par l'action de hoire à regret, et elle boit à regret le sang des neveux d'Érechthée, parce que ce sang était celui de ses enfants. Ce roi était fils de la Terre. Dans la Bible on trouve
oOS DICTIONNAIRE CRITIQUE.
une expression à peu près semblable, et qui était peut-être dans la mémoire du poëte. Voici le passage traduit littéralement : « Donc tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour boire de ta main le sang de ton frère. » (Genèse, c. iv.)
Tête pour personne.
Que de soins m'eût coulés cette tète charmante !
Pliédr., act. II, se. v.
Voire léle serait vulgaire : la léle, prise pour la personne, est une expression très-ancienne et devenue vulgaire soit dans l'administration, soit dans la lécislation. Ici Racine remploie de la manière la plus gracieuse et la plus nouvelle : l'épithète charmanie fait image.
Tison.
Tison de îa discorde et fatale Furie.
Mithy., act. V, se. i.
Racine pouvait mettre ^awieau ; il a mieux trouvé. Ce mot tison rappelle le mot altiser, c'est plus qu'incendier, .\ussi est-il appliqué à la discorde.