‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 101 sur 134 · COMPLAINTE · texte numérisé non relu

COMPLAINTE

STANCES

Vous qui violentez nos volontez subjettes,

' Oyez ce que je dis, voyez ce que vous faites :

Plus vous la fermerez plus ferme elle sera,

^ Plus vous la forcerez plus elle aura de force.

Plus vous l’amortirez plus elle aura d’amorce.

Plus elle endurera plus elle durera.

1. Même observation que pour la précédente. Celle-ci a été attribuée par TEstoile à la reine Marguerite, première femme de ( Henri IV.

STANCES

Cachez-la, serrez-la, tenez-la bien contraincte, L’attache de nos cœurs d’une amoureuse estraincte Nous couple beaucoup plus qu’elle ne nous desjoinct; Nos corps sont desunis, nos âmes enlacées,

Nos corps sont séparés et non point nos pensées*:

Nous sommes desunis et ne le sommes point.

Vous me faictes tirer profit de mon dommage;

En croissant mon tourment vous croissez mon courage; En me faisant du mal vous me faictes du bien;

Vous me rendez content me rendant misérable ;

Sans vous estre obligé je vous suis redevable;

Vous me faictes beaucoup et ne me faictes rien.

Ce n’est pas le moyen de me pouvoir distraire : L’ennemi se rend fort voyant son adversaire ;

Au fort de mon malheur je me roidis plus fort.

Je mesure mes maux avecques ma constance ;

J’ai de la passion et de la patience ;

Je vis jusqu’à la mort, j’aime jusqu’à la mort.

Bandez-vous contre moi : que tout me soit contraire : Tous vos efforts sont vains ; et que pouvez-vous faire ? Je sens moins de rigueur que je n’ai de vigueur. Comme l’or se rafine au milieu de la flamme,

Je despite ce feu où j’épure mon âme.

Et vais contre-carrant ma force et ma langueur.

Le palmier genereux, d’une constante gloire Tousjours s’opiniastre à gagner la victoire;

Qui ne se rend jamais à la mercy du poids,

Le poids le fait plus fort, et l’effort le renforce,

Et surchargeant sa charge on renforce sa force.

Il esleve le faix en eslevant son bois.

STANCES

Et le fer refrappé sous les mains résonnantes Deffie des marteaux les secousses battantes,

Est battu, combattu et non pas abattu ;

Ne craint beaucoup le coup, se rend impénétrable,

Se rend, en endurant, plus fort et plus durable;

Et les coups redoublés redoublent sa vertu.

Par le contraire vent en soufflantes bouffées Le feu va ratisant ses ardeurs étouffées :

Il bruit au bruit du vent, souffle au soufflet venteux. Murmure, gronde, craque à longues hallenées ;

Il tonne, estonne tout de flammes entonnées :

Ce vent disputé bouffe et bouffît despiteux.

Le faix, le coup, le vent, roidit, durcit, embraze L’arbre, le fer, le feu par antiperistaze.

On me charge, on me bat, on m’esvente souvent; Roidissant, durcissant et bruslant en mon ame.

Je fais comme la palme et le fer et la flamme Qui despite le faix et le coup et le vent.

Le faix de mes travaux esleve ma constance,

Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance.

Le vent de ma fortune attise mes désirs.

Toi pour qui je pastis, subject de mon attente,

O ame de mon ame, sois contente et constante,

Et, joyeuse, jouis de mes tristes plaisirs.

Nos deux corps sont à toy : je ne suis plus que d’ombre; iNos âmes sont à toy : je ne sers que de nombre :

Las ! puisque tu es tout et que je ne suis rien.

Je n’ay rien en t’ayant, ou j’ay tout au contraire.

Avoir et rien et tout, comme se peut-il faire?

C’est que j’ay tous les maux et je n’ay point de bien.

STANCES

Tay un ciel de désirs, un monde de tristesse,

Un univers de maux, mille feux de détresse :

Pay un ciel de sanglots et une mer de pleurs ;

Uay mille jours d’ennuy, mille jours de disgrâce,

Un printemps d’esperance et un hiver de glace.

De souspirs un automne, un esté de chaleurs.

Clair soleil de mes yeux, si je n’ay ta lumière. Une aveugle nuée évite ma paupière.

Une pluye de pleurs découlé de mes yeux.

Les clairs éclairs d’ Amour, les esclats de son foudre Entrefendent mes nuicts et m’écrasent en poudre : Quand j’entonne mes cris lors j’étonne les deux.

Vous qui lisez ces vers, larmoyez tous mes larmes Souspirez mes soupirs, vous qui lisez mes carmes : Car vos pleurs et mes pleurs amortiront mes feux : Vos souspirs, mes souspirs animeront ma flamme; Le feu s’esteint de Teau et le souffle l’enflamme. Pleurez, pleurez toujours et ne souspirez plus.

Tout moite, tout venteux, je pleure, je souspire Pour, esteignant mon feu, amortir le martyre :

Mais l’humeur est trop loing et le souffle trop prés. Le feu s’esteint soudain, soudain il se renflamme.

Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme. Les vents de mes désirs les tarissent après.

La froide salamandre, au chaud antipathique.

Met parmy le brasier sa froideur en pratique Et la bruslante ardeur n’y nuit que point ou peu.

Je dure dans le feu comme la salamandre,

Le chaud ne la consomme et ne me met en cendre; Elle ne craint la flamme et je ne crains le feu.

STANCES

Mais elle est sans le mal et moy sans le remede. Moi extrêmement chaud, elle extrêmement froide :

Si je porte mon feu elle porte son glas;

Loing ou prés de la flamme elle ne craint la flamme, Où prés ou loing du feu j^ay du feu dans mon ame ; Elle amortit son feu, moi je ne Testeins pas.

Belle ame de mon corps, bel esprit de mon ame. Flamme de mon esprit et chaleur de ma flamme, Fennuie tous les vifs, j’ennuie tous les morts.

Ma vie, si tu veux, ne peut estre ravie,

Veu que ta vie est plus la vie de ma vie Que ma vie n’est pas la vie de mon corps.

Je vis par et pour toy ainsi que pour moy-mesme; Tu vis par et pour toy ainsi que pour toy-mesme : Nous n’avons qu’une vie et n’avons qu’un trespas.

Je ne veux pas ta mort, je desire la mienne ;

Mais ma mort est ta mort, et ma vie est la tienne ; Aussi je veux mourir et je ne le veux pas.

Page 1