‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 103 sur 134 · PLAINTE · texte numérisé non relu

PLAINTE

En que] obscur séjour le ciel m’a-t-il réduit?

Mes beaux jours sont voilez d’une effroyable nuit,

Et dans un mesme instant, comme l’herbe fauchée,

Ma jeunesse est seicliée.

Mes discours sont changez en funèbres regrets.

Et mon ame d’ennuis est si fort éperdue.

Qu’ayant perdu ma dame en ces tristes forests.

Je crie, et ne sçay point ce qu’elle est devenue.

O bois! ô prez! ô monts! qui me fustes jadis,

En l’avril de mes jours, un heureux paradis.

Quand de mille douceurs la faveur de ma dame Entretenoit mon ame;

Or’ que la triste absence, en l’enfer où je suis.

D’un piteux souvenir me tourmente et me tue ;

Pour consoler mon mal et flatter mes ennuis.

Hélas! répondez-moi, qu’est-elle devenue?

1. Cette pièce, insérée en 1611 dans le Temple (T Apollon, a été jointe pour la première fois aux œuvres de Regnier dans Tédition elzévirienne de 1642.

STANCES

Ou sont ces deux beaux yeux? que sonMls devenus, Où sont tant de beautez, d’Amours et de Vénus,

Qui regnoient dans sa veue, ainsi que dans mes veines. Les soucis et les peines?

Hélas! fille de Tair, qui sens ainsi que moy Dans les prisons d’Amour ton ame detenue.

Compagne de mon mal, assiste mon émoy.

Et réponds à mes cris, qu’est-elle devenue ?

Je voy bien, en ce lieu triste et desesperé,

Du naufrage d’Amour ce qui m’est demeuré.

Et, bien que loin d’icy le destin Tait guidée,

Je m’en forme l’idée.

Je voy dedans ces fleurs les trésors de son teint,

La fierté de son ame en la mer toute esmeue.

Tout ce qu’on voit icy vivement me la peint :

Mais il ne me peint pas ce qu’elle est devenue.

Las 1 voicy bien l’endroit où premier je la vy.

Où mon cœur, de ses yeux si doucement ravy,

Rejettant tout respect, découvrit à la belle Son amitié fidelle.

Je revoy bien le lieu, mais je ne revoy pas La reyne de mon cœur, qu’en ce lieu j’ai perdue,

O bois ! ô prés ! ô monts ! ses fideles esbats,

Helas! repondez-moy, qu’est-elle devenue?

Durant que son bel œil ces lieux embellissoit, L’agreable printemps sous ses pieds florissoit.

Tout rioit auprès d’elle, et la terre parée Estoit enamourée.

STANCES

Ores que le malheur nous en a sçeu priver,

Mes yeux, tousjours mouillez d’une humeur continue, Ont changé leurs saisons en la saison d’hyver,

N’ayant sceu découvrir ce qu’elle est devenue.

Mais quel lieu fortuné si longtemps la retient?

Le soleil qui s’absente au matin nous revient.

Et par un tour réglé sa chevelure blonde Eclaire tout le monde.

Si-tost que sa lumière à mes yeux se perdit.

Elle est comme un esclair pour jamais disparue ;

Et quoy que j’aye fait, malheureux et maudit,

Je n’ay peu descouvrir ce qu’elle est devenue.

Mais, Dieux! j’ay beau me plaindre, et toujours souspirer, J’ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer,

J’ay beau mourir d’amour et de regret pour elle Chacun me la recelle.

O bois 1 ô prez ! ô monts! ô vous qui la cachez,

Et qui contre mon gré l’avez tant retenue,

Si jamais de pitié vous vous vistes touchez,

Hélas ! répondez-moy, qu’est-elle devenue ?

Fut-il jamais mortel si malheureux que moy?

Je lis mon infortune en tout ce que je voy ;

Tout figure ma perte, et le ciel et la terre A l’envy me font guerre.

Le regret du passé cruellement me point,

Et rend l’objet présent ma douleur plus aiguë :

Mais las! mon plus grand mal est de ne sçavoir point. Entre tant de malheurs, ce qu’elle est devenue.

STANCES

Ainsi de toutes parts je me sens assaillir;

Et, voyant que Tespoir commence à me faillir,

Ma douleur se rengrege, et mon cruel martyre S'augmente et devient pire.

Et si quelque plaisir s'offre devant mes yeux.

Qui pense consoler ma raison abbatue.

Il m'afflige, et le Ciel me seroit odieux Si là-haut j'ignorois ce qu'elle est devenue.

Gesné de tant d’ennuis, je m’étonne comment, Environné d'Amour et du fascheux tourment Qu’entre tant de regrets son absence me livre.

Mon esprit a pu vivre.

Le bien que j'ay perdu me va tyrannisant.

De mes plaisirs passez mon ame est combatue ;

Et ce qui rend mon mal plus aigre et plus cuisant, C’est qu’on ne peut sçavoir ce qu’elle est devenue.

Et ce cruel penser qui sans cesse me suit,

Du trait de sa beauté me pique jour et nuit,

Me gravant en l'esprit la misérable histoire D'une si courte gloire.

Et ces biens qu'en mes maux encor il me faut voir Rendroient d'un peu d'espoir mon ame entretenue. Et m'y consolerois, si je pouvais sçavoir Ce qu'ils sont devenus, ce qu'elle est devenue.

Plaisirs si tost pèrdus, bêlas ! où estes-vous?

Et vous, chers entretiens qui me sembliez si doux. Où estes-vous allez? hé! où s'est retirée Ma belle Cytherée ?

STANCES

lia! triste souvenir d’un bien si-tost passé!

Las! pourquoy ne la voy-je, ou pourquoy Tay-je veue; Ou pourquoy mon esprit, d’angoisses oppressé,

Ne peut-il découvrir ce qu’elle est devenue?

,En vain, hélas! en vain la vas-tu dépeignant Pour flatter ma douleur, si le regret poignant De m’en voir séparé d’autant plus me tourmente Qu’on me la représente.

Seulement au sommeil j’ai du contentement.

Qui la fait voir présente à mes yeux toute nue,

Et chatouille mon mal d’un faux ressentiment;

Mais il ne me dit pas ce qu’elle est devenue.

Encor ce bien m’afflige, il n’y faut plus songer;

C’est se paistre du vent, que la nuit s’alléger D’un mal qui tout le jour me poursuit et m’outrage D’une impiteuse rage.

Retenu dans des nœuds qu’on ne peut délier.

Il faut, privé d’espoir, que mon cœur s’évertue Ou de mourir bien-tost, ou bien de l’oublier.

Puis qu’on ne peut sçavoir ce qu’elle est devenue.

Comment, que je l’oublie! Ha! Dieux! je ne le puis. L’oubly n’efface point les amoureux ennuis Que ce cruel tyran a gravez dans mon ame En des lettres de flame.

11 me faut par la mort finir tant de douleurs.

Ayons donc à ce point l’ame bien résolue.

Et, finissant nos jours, finissons nos malheurs. Puisqu’on ne peut sçavoir ce qu’elle est devenue.

STANCES

Adieu donc, clairs soleils, si divins et si beaux, Adieu Ehonneur sacré des forests et des eaux, Adieu monts, adieu prez, adieu campagne verte. De vos beautez deserte.

Las ! recevez mon ame en ce dernier adieu. Puisque de mon malheur ma fortune est vaincue. Misérable amoureux, je vay quitter ce lieu,

Pour sçavoir aux enfers ce qu'elle est devenue.

Ainsi dit Amiante, alors que de sa voix Il entama les cœurs des rochers et des bois. Pleurant et soupirant la perte d’Yacée,

L’object de sa pensée.

Afin de la trouver il s'encourt au trépas.

Et, comme sa vigueur peu à peu diminue.

Son ombre pleure et crie en descendant là-bas :

« Esprits, hé I dites-moy, qu'est-elle devenue » ?

STANCES

Quand sur moy je jette les yeux,

A trente ans me voyant tout vieux.

Mon cœur de frayeur diminue .

Estant vieilli dans un moment.

Je ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenue,

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