‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 11 sur 134 · Var. : sechê^ amenusé · texte numérisé non relu

Var. : sechê^ amenusé

SATYRE II

Mais c’est trop sermonné de vice et de vertu.

Il faut suivre un sentier qui soit moins rebatu,

Et, conduit d’Apollon, recognoistre la trace Du libre Juvenal ; trop discret est Horace Pour un homme picqué, joint que la passion.

Gomme sans jugement est sans discrétion.

Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde : L’homme pour un caprice est sot qui se hazarde.

Ignorez donc l’autheur de ces vers incertains.

Et, comme enfans trouvez, qu’ils soient fils de putains Exposez en la rue, à qui mesme la mère.

Pour ne se descouvrir, fait plus mauvaise chère.

Ce n’est pas que je croye, en ces temps efîrontez. Que mes vers soient sans père et ne soient adoptez.

Et que ces rimasseurs, pour feindre une abondance. N’approuvent, impuissans, une fausse semence.

Comme nos citoyens de race désireux,

Qui bercent les enfans qui ne sont pas à eux.

Ainsi, tirant profit d’une fausse doctrine.

S’ils en sont accusez ils feront bonne mine.

Et voudront, le niant, qu’on lise sur leur front.

S’il se fait un bon vers, que c^est eux qui Iç font.

Jaloux d’un sot honneur, d’une bastarde gloire.

Gomme gens entendus s’en veulent faire accroire :

A faux titre insolens, et sans fruict hazardeux.

Pissent au benestier afin qu’on parle d’eux.

Or, avecq’ tout cecy, le point qui me console.

C’est que la pauvreté comme moi les affole.

Et que, la grâce à Dieu, Phœbus et son troupeau.

Nous n’eusmes sur le dos jamais un bon manteau. Aussi, lors que l’on voit un homme par la rue Dont le rabat est saie et la chausse rompue.

SATYRE II

Ses gregues aux genoux, au coude son pourpoint,

Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point,

Sans demander son nom on le peut reconnoistre ;

Car si ce n^est un poëte au moins il le veut estre.

Pour moy, si mon habit, par tout cicatricé.

Ne me rendoit du peuple et des grands mesprisé,

Je prendrois patience, et parmy la misère Je trouverois du goust ; mais ce qui doit desplaire A rhomme de courage et d^esprit relevé.

C'est qu’un chacun le fuit ainsi qu’un reprouvé;

Car en quelque façon les malheurs sont propices.

Puis les gueux en gueusant trouvent maintes delices.

Un repos qui s’esgaye en quelque oysiveté.

Mais je ne puis patir de me voir rejetté.

C’est donc pourquoy si jeune, abandonnant la France, J’allay, vif de courage et tout chaud d’esperance.

En la cour d’un prélat qu’avec mille dangers J’ay suivy, courtisan, aux païs estrangers \

J’ay changé mon humeur, altéré ma nature ;

J’ay beu chaud, mangé froid, j’ay couché sur la dure ;

Je l’ay, sans le quitter, à toute heure suivy ;

Donnant ma liberté, je me suis asservy,

En public, à l’église, à la chambre, à la table.

Et pense avoir esté maintefois agréable.

Mais, instruit par le temps, à la fin j’ai connu Que la fidelité n’est pas grand revenu.

Et qu’à mon temps perdu, sans nulle autre esperance. L’honneur d’estre sujet tient lieu de recompense,

N’ayant autre interest de dix ans jà passez.

Sinon que sans regret je les ay despensez.

1. Le prélat auquel Uegnier consacra sa belle jeunesse était rrançois de Joyeuse, cardinal archevêque de Toulouse.

SATYRE II

Puis je sçay, quant à luy, qu’il a Tame royalle.

Et qu’il est de nature et d’humeur liberalle.

Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peut,

Ny domter mon malheur, si le ciel ne le veut.

C’est pourquoy, sans me plaindre en ma desconvenue, Le malheur qui me suit ma foy ne diminue ;

Et, rebuté du sort, je m’asservy pourtant.

Et sans estre advancé je demeure contant,

Sçachant bien que fortune est ainsi qu’une louve.

Qui sans choix s’abandonne au plus laid qu’elle trouve ; Qui releve un pédant de nouveau baptisé Et qui par ses larcins se rend authorisé ;

Qui le vice annoblit, et qui, tout au contraire,

Ravalant la vertu, la confine en misere.

Et puis je m’iray plaindre après ces gens icy?

Non, l’exemple du temps n’augmente mon soucy.

Et bien qu’elle ne m’ait sa faveur départie.

Je n’entend, quand à moy, de la prendre à partie,

Puis que, selon mon goust, son infidélité Ne donne et n’oste rien à la félicité.

Mais que veux-tu qu’on face en ceste humeur austere? Il m’est, comme aux putains, mal-aisé de me taire ;

Il m’en faut discourir de tort et de travers.

Puis souvent la colère engendre de bons vers.

Mais, Comte, que sçait-on? elle est peut-estre sage. Voire avecque raison inconstante et volage;

Et, déesse avisée aux biens qu’elle départ,

Les adjuge au mérité, et non point au hazard.

Puis l’on voit de son œil, l’on juge de sa teste.

Et chacun en son dire a droict en sa requeste :

Car l’amour de soy-mesme et nostre affection Adj ouste avec usure à la perfection.

SATYRE II

Tousjours le fond du sac ne vient en evidence,

Et bien souvent Teffet contredit Tapparence.

De Socrate à ce point Toracle est my-party.

Et ne sçait-on au vray qui des deux a menty.

Et si, philosophant, le jeune Alcibiade,

Gomme son chevalier en receut Faccolade.

Il n'est à décider rien de si mal aisé Que sous un sainct habit le vice desguisé.

Par ainsi j’ai donc tort, et ne doy pas me plaindre,

Ne pouvant par mérité autrement la contraindre A me faire du bien, ny de me départir Autre chose, à la fin, sinon qu’un repentir;

Mais quoy ! qu’y feroit on ? Puis qu’on ne s’ose pendre. Encor faut-il avoir quelque chose où se prendre.

Qui flatte, en discourant, le mal que nous sentons.

Or laissant tout cecy, retourne à nos moutons.

Muse, et sans varier dy nous quelques sornettes De tes enfans bastars, ces tiercelets de poëtes.

Qui par les carrefours vont leurs vers grimassans,

Qui par leurs actions font rire les passans.

Et quand la faim les poind, se prenant sur le vostre, Comme les estourneaux ils s’affament l’un l’autre.

Cependant sans souliers, ceinture ny cordon,

L’œil farouche et troublé, l’esprit à l’abandon.

Vous viennent accoster comme personnes yvres.

Et disent pour bon-jour * « Monsieur, je fais des livres.

On les vend au Palais, et les doctes du temps,

A les lire amusez, n’ont autre passe-temps y>.

De là, sans vous laisser, importuns, ils vous suivent,

Vous alourdent de vers, d’allegresse vous privent,

Vous parlent de fortune, et qu’il faut acquérir Du crédit, de l’honneur, avant que de mourir j

SATYRE II

Mais que, pour leur respect, Tingrat siècle où nous sommes Au prix de la vertu n^estime point les hommes ;

Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien.

Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien.

Puis, sans qu’on les convie, ainsi que venerables, S’assient en prélats les premiers à vos tables,

Où le caquet leur manque, et des dents discourant. Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

Or la table levée, ils curent la mâchoire ;

Après grâces Dieu beut ils demandent à boire S Vous font un sot discours, puis au partir de là.

Vous disent: « Mais, Monsieur, me donnez-vous cela » ? C’est tousjours le refrein qu’ils font à leur balade.

Pour moy, je n’en voy point que je n’en sois malade ; J’en perds le sentiment, du corps tout mutilé.

Et durant quelques jours j’en demeure opilé.

Un autre, renfrogné, resveur, mélancolique,

Grimassant son discours, semble avoir la colique.

Suant, crachant, toussant, pensant venir au point.

Parle si finement que l’on ne l’bntend point.

Un autre, ambitieux, pour les vers qu’il compose. Quelque bon bénéfice en l’esprit se propose.

Et, dessus un cheval comme un singe attaché.

Méditant un sonnet, médité un evesché.

Si quelqu’un, comme moy, leurs ouvrages n’estime, Il est lourd, ignorant, il n’ayme point la rime ;

Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux.

Contraire en jugement au commun bruit de tous :

1. BrosseLte raconte que le pape Honorius III, voyant les Allemands peu enclins à prier Dieu, donna des indulgences à ceux qui boiraient un coup après avoir dit grâces. Regnier paraît indiquer que boire après \q coup de grâce est le fait d’un homme mal appris.

SATYRE II

Que leur gloire il desrobe avec ses artifices.

Les dames cependant se fondent en delices Lisant leurs beaux escrits, et de jour et de nuict Les ont au cabinet souz le chevet du lict ;

Que, portpz à Téglise, ils vallent des matines,

Tant, selon leurs discours, leurs œuvres sont divines.

Encore, apres cela, ils sont enfans des Cieux,

Ils font journellement carrousse avecq’ les Dieux : Compagnons de Minerve et confis en science.

Un chacun d’eux pense estre une lumière en France.

Ronsard, fay-m’en raison, et vous autres, esprits Que, pour estre vivans, en mes vers je n’escrits ; Pouvez-vous endurer que ces rauques cygalles Esgallent leurs chansons à vos œuvres royalles.

Ayant vostre beau nom laschement dementy ?

Ha ! c’est que vostre siècle est en tout perverty.

Mais pourtant, quel esprit, entre tant d’insolence,

Sçait trier ^ le sçavoir d’avecques l’ignorance,

Le naturel de l’art, et d’un œil avisé Voit qui de Galliope est plus favorisé ?

Juste postérité, à tesmoin je t’appelle,

Toy qui sans passion maintiens l’œuvre immortelle.

Et qui, selon l’esprit, la grâce et le sçavoir.

De race en race au peuple un ouvrage fais voir ;

Venge ceste querelle, et justement sépare Du cigne d’Apollon la corneille barbare,

Qui croassant par tout d’un orgueil effronté.

Ne couche de rien moins que l’immortalité 2.

Mais, Comte, que sert-il d’en entrer en colère !

Puisque le temps le veut, nous n’y pouvons rien faire.

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